Monde

Israël et Turquie, l'amitié complexe

Christopher Hitchens, mis à jour le 18.06.2010 à 8 h 52

L'affaire de la flottille a vu s'opposer d'anciens alliés.

Israël a, par le passé, collaboré avec ce que la Turquie moderne compte de pire; j'espère qu'il le regrette aujourd'hui. Il n'y a pas si longtemps encore, des lobbies juifs américains –et, dit-on, l'ambassadeur d'Israël à Washington lui-même–  faisaient pression sur le Congrès pour qu'il rejette une résolution condamnant le génocide arménien. (La résolution est passée de justesse cette année, ce qui semble avoir alimenté la paranoïa et la mégalomanie de plus en plus apparentes du Premier ministre turc, le brutal Recep Tayyip Erdogan.)

Ankara occupe un tiers de l'île de Chypre, elle a expulsé un tiers de la population grecque locale, et elle a organisé des incursions illégales sur le territoire irakien pour poursuivre des rebelles kurdes –mais cela n'a jamais empêché les forces armées israéliennes de participer à des exercices militaires conjoints avec l'armée turque. Cette inconvenante collaboration semble avoir bel et bien pris fin; si c'est le cas, on ne peut que s'en réjouir. Mais lorsque le peuple israélien fait mine de tomber des nues en découvrant le bilan de son ancien allié en matière de droits de l'homme et ses visées impérialistes sur le plan régional, difficile de ne pas y voir un peu d'hypocrisie.

«Activiste» et «humanitaire»

Et puisque nous parlons d'hypocrisie, que pensez-vous de l'apparition soudaine des mots «activiste» et «humanitaire» dans notre univers médiatique? Qui sont ces «activistes» dont les journalistes nous parlent? Un noyau dur composé de Turcs et d'arabes; la plupart d'entre eux sont affiliés ou membres des Frères Musulmans, ou s'inspirent de leur doctrine. (Toutes les personnes désignées par ce terme ne correspondent certes pas forcément à ce profil; je pense par exemple à Denis Halliday, un Irlandais particulièrement naïf, qui fit autrefois campagne pour qu'on lève les sanctions contre Saddam Hussein.)

Quant au terme «humanitaire», il qualifie le matériel que ces braves gens comptent offrir au Hamas. Mais peut-on réellement parler d'action humanitaire lorsque l'on a pour but d'aider le parti au pouvoir à Gaza, parti emprunt d'une idéologie raciste et totalitaire, et qui reçoit de nombreuses donations provenant de Syrie et d'Iran (deux des plus rétrogrades et des plus agressives dictatures de la planète)?

Ceux qui veulent que les Palestiniens puissent vivre dans la justice et l'autonomie feraient peut-être bien de soutenir le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et son Premier ministre Salam Fayyad, qui tentent de mettre sur pied les institutions d'un embryon d'Etat en Cisjordanie. Et rien n'empêche ceux qui s'inquiètent pour les Gazaouis d'envoyer un convoi d'aide humanitaire à destination des ONG et des organisations des Nations Unies dans la bande de Gaza; leur réputation de transparence et d'efficacité n'est plus à faire.

Mais du point de vue des Frères Musulmans ou des activistes, ces solutions sont d'un ennui mortel. Rien ne vaut le Hamas, sa violence excitante, sa rhétorique hystérique; lui seul est véritablement «authentique». Anecdote intéressante: dans une récente déclaration presque passée inaperçue, Robert Serry, coordinateur spécial des Nations Unies pour le Proche-Orient, dénonçait une série de raids et de pillages commis par des partisans du Hamas dans les bureaux d'organisations (réellement) humanitaires à Rafah et dans la ville de Gaza.

Le mauvais goût israélien et cabotinage turc

L'armée israélienne a fait preuve d'une bêtise presque invraisemblable en abordant le Mavi Marmara par les airs; ses troupes étaient assez bien équipées pour faire feu en situation de panique, mais n'étaient pas suffisamment entraînées pour pouvoir contenir ou maîtriser une émeute préparée à l'avance. Cette erreur a généré bien plus de reportages et de commentaires que la récente et très cynique décision d'Erdogan d'appuyer les ambitions nucléaires du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Elle a également généré bien plus de reportages et de commentaires que le projet à long terme d'Erdogan de dé-sécularisation de la Turquie –son petit numéro de cabotinage politique autour de l'affaire de Gaza en fait bien sûr partie, mais il n'en constitue qu'un infime rouage. Reste à savoir ce que ces prétendus «activistes humanitaires» (et l'on finira bien par les appeler ainsi)  viennent faire dans cette alliance ouverte réunissant une théocratie iranienne cruelle et sans le sou, un démagogue turc religio-nationaliste, et le Hamas!

Pour ce qui est de Gaza, il est vrai que l'auto-apitoiement des Israéliens est d'un mauvais goût certain («Vous osez nous envoyer des roquettes? Après tout ce qu'on a fait pour vous!»). L'occupation n'aurait jamais dû être autorisée; elle s'est prolongée au point de devenir insupportable pour tous les intéressés, puis s'est transformée en véritable affrontement. La souffrance et la honte du passé ne pourront être effacées par un simple retrait israélien; ne sauraient être apaisées par la seule aide humanitaire. Seul un accord de bonne foi visant à créer un Etat palestinien pourra permettre à ce peuple de panser ses plaies. Mais en dépendant directement de plusieurs dictatures étrangères, et en continuant d'employer des méthodes violentes et criminelles dans sa lutte contre le Fatah et l'OLP, le Hamas fait délibérément obstacle à une telle perspective.

Autre exemple parlant: la charte du Hamas (ainsi que plusieurs de ses déclarations officielles) se targue d'adhérer aux nauséabonds Protocoles des Sages de Sion, faux document de nature antisémite rédigé et diffusé par des extrémistes chrétiens et tsaristes, utilisé plus tard par les nazis. Pourquoi aider cette organisation ouvertement raciste en lui faisant l'honneur de devenir le distributeur exclusif des vivres et des médicaments? Est-ce vraiment là le meilleur moyen de rendre service à Gaza et à ses habitants?

Une simple question à poser au Hamas

Attardons-nous quelque peu sur ce point à mon sens passionnant: et si la communauté internationale posait cette simple question aux dirigeants du Hamas? «Nous acceptons de réfléchir à la levée des sanctions –à condition que vous acceptiez de renier ce tissu de mensonges barbare, depuis longtemps discrédité, qui appelle au meurtre de l'ensemble des juifs.» (En dépit de son titre, les Protocoles n'abordent jamais le sujet de la Palestine). Et si la communauté des journalistes se décidait, juste une fois, à poser une question de ce type aux «activistes»: «Que pensez-vous des Protocoles des Sages de Sion? En avez-vous une opinion positive ou négative?» Leurs réponses nous permettraient de mieux comprendre ce que certains entendent par «humanitaire»...

En attendant que le ballon de la propagande se décide enfin à crever, nous pouvons toujours savourer l'ironie de la situation. La Turquie et Israël sont les deux plus proches alliés des Etats-Unis dans la région; les deux pays comptent de larges populations instruites, qui veulent, à leur manière, faire partie de «l'Occident». Dans un pays comme dans l'autre, les citoyens doivent faire avec un dirigeant médiocre, tout juste digne d'une république bananière; dirigeant qui se fait otage volontaire d'extrémistes religieux au sein d'un gouvernement de second ordre.

La Turquie ne pourra être considérée comme européenne tant qu'elle ne dira pas la vérité sur l'Arménie, tant qu'elle ne retirera pas ses troupes de Chypre et qu'elle n'accorda pas l'égalité des droits à sa minorité kurde. Et Israël ne pourra être reconnu comme étant l'Etat des juifs –et encore moins comme un Etat juif– tant qu'il continuera de gouverner un autre peuple contre la volonté de ce dernier. En montant ces anciens alliés l'un contre l'autre, l'affaire de la flottille ne fait que  dissimuler cette indéniable vérité.

Christopher Hitchens

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: En Cisjordanie, un jeune garçon se prépare à lancer des pierres sur l'armée israélienne sur fond de maquette de «flottille de la paix». REUTERS/Nir Elias

À LIRE ÉGALEMENT: La nouvelle romance entre Turcs et arabes ; De l'humanitaire, mais pas que... ; La «Flottille de la paix» est-elle vraiment un convoi humanitaire?


Christopher Hitchens
Christopher Hitchens (72 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte