Culture

À Cannes, les riches prennent cher

Temps de lecture : 4 min

Plusieurs films, «Sans filtre» de Ruben Östlund en tête, tirent avec allégresse sur les ultra-riches et leur insupportable déconnexion du monde réel.

Woody Harrelson dans Sans filtre, de Ruben Östlund, en compétition pour la Palme d'or 2022. | Capture d'écran The Playlist via YouTube
Woody Harrelson dans Sans filtre, de Ruben Östlund, en compétition pour la Palme d'or 2022. | Capture d'écran The Playlist via YouTube

En 2011, Mes meilleures amies révolutionnait le cinéma avec une comédie féminine cracra, dans laquelle une attaque de nausées et de diarrhée légendaire venait briser la cuvette de verre, prouvant que les femmes peuvent exceller dans l'humour crade. En 2022, le Festival de Cannes nous a offert, lui aussi, une scène de dérèglement intestinal vouée à rester dans les annales. Mais cette fois-ci, elle a pour vocation d'emmerder les riches.

Un paquebot pour millionnaires inondé de caca: l'image n'est pas très subtile, mais elle fait son effet. Elle nous vient tout droit de Sans filtre, le nouveau film du suédois Ruben Östlund, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes.

Huit ans après Snow Therapy et cinq ans après avoir remporté la Palme d'or pour The Square (en 2017), le retour du cinéaste intello-farceur sur la Croisette était très attendu. Son nouveau film, plus provoc que jamais, est une satire potache et outrancière sur les conflits de classe: sur un paquebot de luxe, des ultra-riches insouciants finissent par passer des vacances de plus en plus cauchemardesques.

Après avoir établi leur vacuité morale, Sans filtre prend un malin plaisir à torturer ses affreux protagonistes, qu'ils soient mannequins, influenceurs, fabricants d'armes ou trophy wives.

Dans la scène la plus mémorable, les convives du paquebot participent à un dîner en pleine tempête, et à force d'avaler des huîtres en tanguant dans tous les sens, se mettent à vomir et à déféquer frénétiquement dans une séquence au mauvais goût jubilatoire. Le tout sous le regard amusé du capitaine, un Américain marxiste incarné avec malice par Woody Harrelson. Alors que les canalisations du paquebot cèdent et que la tempête fait rage, le bateau de luxe est littéralement inondé de merde, nous offrant une des scènes d'humour corporel les plus dégueulasses depuis Jackass 3D.

Par la suite, Sans filtre ne parviendra pas à surpasser cet élan scatologique d'anthologie. Mais la farce anticapitaliste ne s'arrête pas là pour autant. Dans son dernier tiers, alors que les personnages sont isolés sur une île déserte, le film opère un renversement du pouvoir jouissif: Abigail, une femme asiatique qui était «responsable des toilettes» sur le paquebot, s'avère digne d'une édition «All Stars» de «Koh-Lanta». Étant la seule à savoir pêcher, faire du feu et cuisiner, la femme de ménage se met à dominer le reste du groupe et les soumettre à sa loi, et les exploiteurs deviennent les exploités.

Satires en vogue

Les conflits de classes ont toujours occupé une place importante dans l'histoire du cinéma, du néoréalisme italien aux drames de Ken Loach. Plus récemment, on observait une amplification de ces conflits par le biais du genre et de l'horreur, avec des films comme Us, À couteaux tirés, ou encore avec le succès de Parasite à Cannes et aux Oscars. Depuis, la satire et la comédie ont repris le dessus.

D'autres œuvres cannoises abordent une thématique similaire: présenté dans la sélection «Cannes Première», le loufoque Dodo met lui aussi en scène une famille de riches en pleine tourmente. Dans ce film de Panos H. Koutras, une famille de bourgeois grecs au bord de la faillite mise tout sur le mariage de la fille pour se remettre à flot. Mais quelques heures avant la cérémonie, un dodo, oiseau porté disparu depuis 300 ans, apparaît dans leur villa et sème le chaos.

Premier film de l'acteur Jesse Eisenberg, When You Finish Saving the World (Semaine de la critique) dresse quant à lui le portrait d'une mère américaine bourgeoise et de son fils imbuvable. Si ces deux-là entretiennent une relation tendue, ils ont pourtant en commun un profond narcissisme, et une tendance à se gargariser de leur militantisme de pacotille. Elle travaille dans un foyer pour victimes de violences domestiques, mais se préoccupe plus de son image de sauveuse que des besoins des gens qu'elle aide. Lui est un jeune musicien insipide qui tente désespérément de rendre sa musique «politique», dans le seul but de séduire une fille du lycée.

On note une recrudescence salutaire de récits centrés sur les opprimés, les travailleurs, les pauvres et les marginaux.

Ces films cannois, qui tirent avec allégresse sur les riches et leur insupportable déconnexion du monde réel, ne sont que les derniers exemples d'une tendance très populaire dans la fiction récente.

L'été dernier, l'hilarante série satirique de Mike White The White Lotus (diffusée sur OCS) adoptait une intrigue très proche de celle de Sans filtre: on y suivait les vacances sinistres de riches clients dans un hôtel de luxe hawaïen. Même chose avec la série Nine Perfect Strangers (Amazon Prime Video), nettement moins subtile, sur une retraite spa hors de prix qui virait au cauchemar.

Les ouvriers et les défavorisés au cœur du récit

Si les gags bêtes et méchants de Ruben Östlund offrent un défouloir réjouissant, on note aussi à Cannes cette année une recrudescence salutaire de récits centrés sur les opprimés, les travailleurs, les pauvres et les marginaux. Car raconter la vie des défavorisés est sans doute aussi important que de tourner en ridicule celle des 1%.

Sous les figues, très beau film de la réalisatrice Erige Sehiri présenté à la Quinzaine des réalisateurs, raconte la journée d'un groupe de travailleuses qui cueillent des figues sous la chaleur éreintante d'une région rurale de Tunisie. Alors que les plus jeunes réfléchissent à leur avenir et badinent avec les garçons, les plus âgées trient les fruits, maternent le groupe et témoignent d'une profonde mélancolie. À partir de ce récit simple mais plein d'humanité, Sous les figues accorde une importance et une grâce rare à ces ouvrières exploitées.

Dans le superbe documentaire Atlantic Bar, Fanny Molins suit le quotidien et les états d'âme de deux tenanciers de bar à Arles. Fatigués par une vie passée derrière le comptoir, ils cherchent un racheteur mais refusent d'être méprisés. Comme le dit Nathalie, la patronne gouailleuse de l'Atlantic, «on est des petits bourrins, eux c'est les riches sans respect, sans rien».

Sans faire dans le misérabilisme, la réalisatrice accorde aussi un espace aux amis et habitués du bar, qui racontent leurs parcours souvent cabossés. L'un d'entre eux, qui a participé à de nombreux braquages, demande simplement: «Pourquoi nous on est pas riches? Pourquoi y a des riches et y a des pauvres, pourquoi? C'est pour ça qu'après tu vrilles [...] Pourquoi ils ont tout ça et nous non?»

Newsletters

Le meurtre de Jam Master Jay pourrait bien en cacher un autre

Le meurtre de Jam Master Jay pourrait bien en cacher un autre

En 2002, l'assassinat du DJ du groupe de hip-hop Run-DMC fut le point de départ d'une sinueuse affaire. Celle-ci semble aujourd'hui toucher à sa fin, et son issue pourrait coïncider avec l'élucidation d'un autre mystère plus ancien encore.

La faim, autant un moteur qu'une arme

La faim, autant un moteur qu'une arme

Crever la dalle, mourir d'inanition, avoir l'estomac dans les talons, claquer du bec: la sensation de faim, universelle et à la source de tant de passions humaines, est en passe de devenir une arme géopolitique entre les mains de la Russie.

Pourquoi «1984» d'Orwell cartonne dans les librairies russes

Pourquoi «1984» d'Orwell cartonne dans les librairies russes

Depuis le début de la guerre contre l'Ukraine, le roman est devenu en Russie un phénomène littéraire et un enjeu politique.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio