Culture

Festival de Cannes, jour 7: «R.M.N.» cartographie l'écheveau des replis et régressions de la vieille Europe

Temps de lecture : 4 min

Le film de Cristian Mungiu déploie dans toute son ampleur un constat que décrivent aussi plusieurs autres films du festival, dont deux beaux films portugais étrangement similaires, «Alma Viva» et «Restos do Vento».

Contrairement à son père, l'enfant sait que ce qui lui fait peur ne sera pas combattu par un fusil. | Le Pacte
Contrairement à son père, l'enfant sait que ce qui lui fait peur ne sera pas combattu par un fusil. | Le Pacte

R.M.N., le nouveau film de Cristian Mungiu, est sans hésitation l'événement de ce week-end au sein des programmations cannoises, toutes sections confondues.

Cette fresque inventive et complexe est aussi un très précis et très inquiétant constat de l'état des mentalités, en Roumanie sans doute, pays que désigne son titre en le réduisant à un sigle comme en abusent les bureaucraties, mais plus généralement en Europe.

Un petit garçon a vu quelque chose, qui l'a terrorisé. Nous, spectateurs, voyons le petit garçon, mais pas –ou pas encore– ce qui lui fait si peur, et qui demeure hors champ. Puis nous faisons connaissance avec quelques habitants d'une bourgade.

Cette bourgade se trouve en Transylvanie. Mais cela, il faudra du temps pour l'apprendre. Comme beaucoup d'autres informations factuelles, cette localisation ne sera livrée que tardivement par le film.

Aucune maladresse de construction dans cette incertitude, mais au contraire la volonté de rendre sensible la mosaïque instable de définitions géographiques et politiques, des appartenances linguistiques et ethniques qui caractérisent cette région –mais aussi la partie du monde où elle se situe, et dont la nature et les contours (Europe de l'Est, Europe centrale, Roumanie, Europe tout court, Dacie...) fluctuent selon des approches et des intérêts multiples.

Comme l'indiquent les différentes couleurs des sous-titres, on y parle roumain, hongrois, rom, allemand –et à l'occasion anglais, voire français lorsque débarque un éthologue travaillant pour une ONG et venu compter les ours.

Tout aussi peu repérables sont les relations entre les personnages principaux, ce Matthias (qu'un contremaître a traité de «gitan» avant de se prendre un coup de boule), les deux femmes avec lesquelles il a une relation intime, dont la mère de son petit garçon vu au début.

Mais aussi son père âgé et malade, le prêtre qui est la principale figure d'autorité dans la petite ville, la patronne de la boulangerie industrielle avec qui travaille la maîtresse de Matthias, entreprise qui faute de personnel sur place embauche des travailleurs sri lankais afin de pouvoir toucher des subventions de l'Union européenne.

Ne rien simplifier

La circulation entre les protagonistes, entre les lieux, entre les atmosphères, compose un labyrinthe qui ne cherche à rien simplifier.

Très vite, cette multiplicité devient le véritable ressort dramatique du film, au-delà des démêlés de Matthias avec les deux femmes, et du conflit qui monte lorsque les habitants du cru se mobilisent contre la présence des nouveaux ouvriers venus d'Asie.

À nouveau loin d'être une faiblesse du film, cette multiplicité instable en est l'enjeu même, qui renvoie à de nombreuses formes de fragmentations –genrées, générationnelles, sociales, culturelles– de la société, sans qu'un aspect ne soit présenté comme central.

Quand la communauté se fait meute, en se soudant contre ceux qu'elle identifie comme corps étranger et comme menace. | Le Pacte

Il en va de même lors de l'extraordinaire séquence de l'assemblée du village, où toutes ces tensions viendront se cristalliser autour du racisme et de la volonté d'exclusion, sous la forme des discours de haine qui font désormais partie des paysages politiques de toute l'Europe, alors que le film a pris soin de montrer que les problèmes, bien réels, sont autrement divers.

Parmi les multiples ressources cinématographiques que mobilise le cinéaste de 4 mois, 3 semaines, 2 jours figure un emploi admirable du plan-séquence. On ne peut ici manquer de faire la comparaison avec un autre film, découvert à Cannes également en compétition officielle, La Femme de Tchaïkovski du russe Kirill Serebrennikov.

Celui-ci y déploie une maîtrise virtuose des plans-séquences (et des éclairages hyper-sophistiqués), qui apparaissent vite comme des effets de manche rhétoriques, sans autre raison d'être qu'une démonstration d'un brio aussi certain que vain.

Chez Mungiu, l'art du plan-séquence travaille en permanence les continuités et les diversités, construisant avec une élégance qui n'exclut pas les chocs violents un portrait à la fois attentif et terrible d'un état des rapports humains, et tout particulièrement de l'Europe d'aujourd'hui. Au-delà de l'explication factuelle, c'est cela qu'a vu l'enfant. Il a bien des raisons d'être effrayé.

Deux jumeaux portugais

Ce constat d'un état de l'Europe à partir de situations locales est aussi celui que font d'autres films montrés à Cannes. On passera ici sur la pesante parabole Sans filtre du réalisateur-plâtrier Ruben Östlund, ou du pamphlet doux-amer de Lionel Baier La Dérive des continents (au sud) illustrant avec trop d'application les erreurs, les échecs et les impasses de l'Europe face aux multiples phénomènes migratoires.

Alma Viva de Cristèle Alves Meira. | Tandem

Nettement plus dignes d'intérêt sont deux des films portugais présents à Cannes, Alma Viva de Cristèle Alves Meira, qui a fait l'ouverture de la Semaine de la critique, et Restos do Vento de Tiago Guedes, présenté en séance spéciale de la Sélection officielle.

Ce sont quasiment des films jumeaux, tournés dans la même région, le Trás-os-Montes au nord du Portugal –région qui donna aussi son titre à un film fondateur du cinéma portugais moderne, réalisé en 1976 par Antonio Reis et Margarida Martins Cordeiro, et avec lequel les deux nouveaux ont plus d'une affinité.

Restos do Vento de Tiago Guedes. | Alfama

Dans l'un comme dans l'autre, on se trouve dans un village isolé dans les collines, et où les éléments de modernité se mêlent à des archaïsmes mobilisant villageois masqués et croyances surnaturelles, pour déclencher des violences pouvant atteindre des niveaux extrêmes.

On y retrouve, sous des approches à peine différentes, les phobies de la différence, les tendances des communautés à se replier sur elles-mêmes, avec dans l'un et l'autre cas l'interférence entre humains, non-humains (le très réaliste et complètement tragique incendie de forêt dans un cas, les chiens dans l'autre) et mythes.

En écho, comme prolongés par l'isolement rural, le machisme profondément inscrit dans les mœurs, la difficulté à construire –dans un contexte qui n'échappe aux mutations du XXIe siècle– des places à la fois réelles, matérielles, économiques, mais aussi symboliques, et le réflexe collectif de chercher des boucs émissaires, ces films racontent des réalités ô combien actives du monde d'aujourd'hui. Notre monde.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

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