Politique / Société

Ce qui se cache derrière la déferlante raciste envers Pap Ndiaye

Temps de lecture : 4 min

L'arrivée de l'historien à la tête du ministère de l'Éducation nationale aurait dû être un non-événement. Qu'un parcours scolaire et universitaire brillant mène à la rue de Grenelle, quoi de plus banal?

Le ministre fraîchement nommé de l'Éducation nationale, Pap Ndiaye, sur le perron de l'Élysée, le 23 mai 2022. | Ludovic Marin / AFP
Le ministre fraîchement nommé de l'Éducation nationale, Pap Ndiaye, sur le perron de l'Élysée, le 23 mai 2022. | Ludovic Marin / AFP

Sitôt nommé ministre de l'Éducation nationale, Pap Ndiaye a reçu une salve de réactions négatives, toutes plus minables les unes que les autres. Une déferlante raciste qui devrait tous nous rendre honteux. Je ne les citerai pas ici: ces messages n'en valent pas la peine; j'espère que le ministre ne les a pas lus.

Passons rapidement sur les quelques gribouillis renvoyant le ministre à sa situation de valet de la «macronie» (comme d'autres avant lui). Être nommé par Emmanuel Macron suffit à le priver de son libre arbitre. À l'inverse, qui se vantera d'avoir refusé un poste verra ce courage salué. C'est ridicule, mais c'est ainsi. Écrivons-le donc nettement: le poste lui a été proposé et il l'a accepté. Pap Ndiaye est capable de choisir, de décider.

Renvoyé à l'«idéologie woke»

Intéressons-nous à ce que disent les autres messages, ceux qui voient dans cette nomination l'irruption de l'idéologie woke à l'Éducation nationale, mettant fin à une «ligne républicaine», la fin de l'école «de nos ancêtres» –Ah! le bon vieux temps de la règle de fer qui frappait les doigts joints!–, et qui craignent les «propos anti-blancs» du ministre, coupable de s'être rendu à une réunion en non-mixité.

Une vision d'horreur se dessine: «Avant, les enfants se levaient lorsque le directeur rentrait dans la classe. Avec Pap Ndiaye, ils devront mettre un genou à terre et s'excuser d'être blancs» –non, je ne citerai pas l'auteur de ces propos abjects.

Racisme? L'on objectera qu'il n'en est rien et que les idées seules sont visées, pas l'homme. L'argument ne tient pas une seconde. Qui croira que l'on s'improvise spécialiste des travaux de Pap Ndiaye en quelques minutes? C'est aussi crédible qu'un quarteron d'infectiologues de plateau ou d'experts militaires pontifiant au gré de l'actualité, étalant sans vergogne leur ignorance bardée de certitudes.

Les travaux universitaires de Pap Ndiaye ont bon dos. Que valaient-ils d'ailleurs face à deux extraits vidéo et quelques rumeurs, qui ont suffi à enclencher une déferlante de racisme qu'on ose à peine qualifier d'inattendue?

Un racisme tortueux et pervers…

Il importe pourtant de préciser de quel racisme il s'agit. Il me semble que Pap Ndiaye n'a pas été victime de racisme parce qu'il est noir. Il y a déjà eu des ministres à la peau noire au gouvernement, sans que cela fasse débat. Ils ont eu droit à la gloire, à l'anonymat ou à l'indifférence, à la réussite ou à l'échec. Comme tout le monde.

Il me semble aussi que Pap Ndiaye n'a pas été victime de racisme pour ses idées, parce qu'il a écrit Les Noirs américains – En marche pour l'égalité ou La Condition noire – Essai sur une minorité française. Je suis intimement persuadé que ses détracteurs n'ont jamais feuilleté ne serait-ce que l'un de ces ouvrages.

Pap Ndiaye pense, et se pense, et nous pense. Et cette pensée, avant même d'être lue, est perçue comme menaçante.

Non, le racisme qui frappe Pap Ndiaye est plus pervers, plus inattendu peut-être, qu'un simple rejet d'une couleur de peau ou d'une pensée «noire». Le ministre de l'Éducation nationale a subi des attaques racistes parce qu'il est noir et (ET) qu'il a écrit des livres sur la condition noire. C'est la conjonction de ces deux faits, cette rencontre entre un corps et une pensée, qui est insupportable aux yeux de beaucoup.

… qui lui nie son droit de penser

Ah! s'il était resté à sa place, celle de l'universitaire discret! S'il avait daigné s'intéresser au théâtre de Marivaux, à la reproduction des crustacés, à l'agriculture biologique chez les Indiens Guaranis ou au déséquilibre des anneaux de Saturne, sur les plateaux télé et les réseaux sociaux, on aurait rapidement loué son érudition et c'en serait resté là.

Mais qu'il ait osé s'interroger sur le racisme, la condition noire, qu'il ait choisi d'étudier le caractère historique et social de sa couleur de peau, voilà qui est insupportable. Pap Ndiaye pense, et se pense, et nous pense. Et cette pensée, avant même d'être lue, est perçue comme menaçante.

Bien qu'épidermique, ce racisme est filandreux. Il suit en nous des chemins tortueux. Il montre que nous –j'utilise avec précaution ce «nous» collectif– considérons qu'il y a des sujets qui devraient être réservés à certaines personnes et pas à d'autres. En l'occurrence, un Noir ne devrait pas s'interroger sur sa propre condition. Un Blanc le ferait (mieux?) à sa place. Tragique assignation à résidence intellectuelle!

Pap Ndiaye a été un élève puis un étudiant brillant. Hors normes. Il a passé et réussi les concours les plus sélectifs. Il a enseigné dans des institutions prestigieuses. Il a écrit et soutenu une thèse. Il a publié. Il a débattu, argumenté, écouté, réfléchi. C'est un universitaire, un intellectuel comme la France en produit régulièrement.

Gageons que la quasi-totalité des critiques émanent de personnes qui n'ont pas lu ses travaux. Et qui voudraient simplement que ces derniers n'existent pas. Voilà, il serait bon que Pap Ndiaye n'ait rien dit ni écrit. On le voudrait en intellectuel muet.

L'altérité bouscule nos intimités

En écrivant ces mots, les images de Christiane Taubira représentée en guenon me reviennent en mémoire. Elle aussi a subi ce racisme, de manière paroxystique et haineuse. Là encore, des idées qui dérangeaient étaient portées par une personne à la peau noire. Aujourd'hui, il est impossible de savoir si la réforme du mariage pour tous serait passée tranquillement si elle avait été portée par un homme blanc. Mais on peut se poser la question, en son for intérieur.

J'ai parfois pensé que la personnalité de Christiane Taubira, cassante, clivante, avait une part de responsabilité dans la force du refus que suscitait un texte de loi au fond plutôt anodin. Mais l'honnêteté m'oblige à reconnaître que la politique est en soi clivante. Les ministres font souvent preuve de morgue, méprisent leurs adversaires, et la couleur de peau n'y est pour rien. Inconsciemment, peut-être notre «nous» collectif refusait-il à une femme noire la légitimité de porter ce sujet. Elle aurait dû rester à sa place. Gérer tranquillement le ministère et non pas porter un projet touchant à l'intimité de la société.

Car le mariage pour tous hier ou le racisme aujourd'hui creusent au plus profond de nos intimités des questionnements complexes, remettent en cause des certitudes, induisent des changements profonds. Face à nos conservatismes se dressent à la fois l'ennemi intérieur du changement et l'ennemi extérieur de l'altérité. La remise en cause a un visage et il est d'autant plus inconfortable qu'il incarne cette remise en cause.

Nous sommes en 2022 et un grand intellectuel est ministre de l'Éducation nationale. Il s'appelle Pap Ndiaye et il est noir. Pour notre confort, il faudrait qu'il augmente les salaires des profs et, surtout, qu'il ne pense plus et qu'il se taise. Il n'en sera rien et c'est heureux: gageons qu'il continuera de penser, d'écrire et de nourrir le débat. Peut-être même qu'il n'oubliera pas d'augmenter les profs.

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