Culture

Festival de Cannes, jour 5: un âne mène le bal des modestes

Temps de lecture : 7 min

«Eo», «L'Envol», «Les Harkis», «Un beau matin», «Goutte d'or», «Yamabuki»: nombre des plus beaux films découverts en ce début de Festival ont en commun de jouer les jeux de la fiction, souvent de la fable ou du conte, parfois de l'histoire collective ou personnelle, sans s'appuyer sur les surenchères des effets de spectaculaire.

Un véritable héros a surgi à Cannes, et il ne pilote pas un avion de chasse. | ARP Sélection
Un véritable héros a surgi à Cannes, et il ne pilote pas un avion de chasse. | ARP Sélection

Au cinquième jour, le Festival toutes sections confondues, a permis un nombre significatif de très belles rencontres. Trois œuvres dominent ce début de manifestation, on a ici même longuement évoqué deux d'entre elles, Esterno Notte de Marco Bellocchio et Frère et sœur d'Arnaud Desplechin.

Il faut y ajouter cette pure merveille, véritable offrande, qu'est Eo de Jerzy Skolimowski. Mais cinq autres longs métrages méritent ici d'être remarqués, même trop brièvement, en attendant d'y revenir de manière plus complète lors de leurs sorties.

«Eo», une odyssée européenne

«Eo» est, semble-t-il, le terme équivalent en anglais de «hi-han». C'est aussi le nom de l'âne qui est le héros impressionnant de cette grande aventure que conte le nouveau film du cinéaste polonais.

D'un cirque de Wrocław à un palais italien en passant par la fête barbare de supporters de football, un camion de boucherie clandestine, un haras hébergeant l'aristocratie de gent chevaline, ou un élevage de visons voués au massacre, l'âne Eo va connaître une véritable odyssée contemporaine.

Et, chemin faisant, rencontrer de multiples spécimens de l'humanité, le plus souvent d'une laideur imbécile et violente –mais pas toujours.

Des chutes (pas seulement d'eau) aussi spectaculaires et disproportionnées que le personnage reste, lui, à juste et fragile échelle. | ARP Sélection

Lorsqu'un véritable cinéaste, comme l'est assurément le réalisateur du Départ, de Deep End et du Bateau phare, filme un âne, celui-ci peut devenir le plus fascinant et impressionnant des héros.

Immobile ou en mouvement, subissant sans broncher ou réagissant avec une efficacité radicale dépourvue de tout superflu, immense acteur tout d'intériorité et de cohérence, le héros traverse notre sale monde comme le fameux miroir du romanesque. Et sous ses pas naissent des drames atroces et des splendeurs inattendues, des étrangetés et des cruautés.

Mais le film est aussi, est surtout, un implacable réquisitoire, pour lequel Skolimowski mobilise une puissante machine de dénonciation: la bande son. Pas les mots, rares, et la plupart du temps superflus ou ridicules, mais les bruits.

Jamais peut-être aura-t-on eu affaire à une proposition aussi construite, aussi troublante, aussi furieuse contre l'état du monde grâce à l'utilisation des bruits du monde, ceux des humains comme ceux des machines et aussi ceux des arbres, des vents, des animaux.

Personnage romanesque à part entière, l'âne n'est ni une métaphore ni un artifice narratif. Nul ne parle à sa place, le réalisateur pas plus qu'un autre, d'ailleurs nul ne parle. L'âne existe comme âne, et, existant, il fait surgir sous ses sabots l'état de notre réalité. Ce n'est pas joli-joli, mais c'est bouleversant –y compris lorsque c'est, aussi, fort drôle.

Trois beautés à la Quinzaine: «​​​​​​L'Envol», «Les Harkis», «Un beau matin»

Aussi différents soient-ils entre eux, trois films présentés à la Quinzaine des réalisateurs, trois très belles réussites de cinéma, ont en commun une tonalité sotto voce, une manière de raconter une ou plusieurs histoires, mais sans en rajouter, sans chercher les intensificateurs de fiction qui sont si souvent aux films ce que les engrais chimiques sont à l'agriculture.

En ouverture de cette section, L'Envol, premier film français de l'Italien Pietro Marcello déjà remarqué pour trois films mémorables (La Bocca del Lupo, Bella e perduta, Martin Eden) est un récit situé dans la campagne normande durant l'entre-deux guerres.

Juliette Jouan interprète une jeune femme qui invente sa liberté dans L'Envol de Pietro Marcello. | Le Pacte

Il y a de la chronique et du conte de fées dans cette histoire du soldat revenu du front, adoptant la petite fille qui est peut-être la sienne et travaillant magiquement le bois, aux côtés de la paysanne détestée par les villageois.

L'essentiel ici est moins les multiples péripéties de ce récit plein de sorcières, d'injustices, d'émerveillements, de violences masculines, que la force de ce qui s'y joue au présent, dans le temps de chaque plan.

Ce qui s'y joue, c'est d'abord l'émouvante évidence de la présence physique des corps –des visages, des peaux, des voix. Raphaël Thiery, Noémie Lvovsky et Juliette Jouan, comme d'ailleurs tous les seconds rôles, y sont impressionnants d'intensité charnelle.

Là s'activent d'innombrables trésors d'imaginaire, d'inquiétudes, de révolte. C'est une attention aux êtres, et l'affirmation d'une confiance dans la richesse de ce qu'ils recèlent pourvu qu'on sache les filmer (comme l'âne Eo) qui est de fait un remarquable plaidoyer pour mieux habiter le monde.

Situé dans un passé plus récent, Les Harkis de Philippe Faucon raconte, lui, exactement ce qu'annonce son titre. Ce faisant, il prend en charge cette tâche sanglante sur ce que certains appellent l'«honneur de la France»: l'abandon par son gouvernement et par son armée de ceux qui avaient combattu à leurs côtés contre les forces de libération de l'Algérie.

Mohamed El Amine Mouffok et Théo Cholbi dans Les Harkis de Philippe Faucon. | Pyramide Distribution

Faucon ne rajoute pas de romanesque, de ruses psychologiques ni d'astuces sociologiques. Avec une impressionnante économie de moyens narratifs, mais une grande attention aux personnages et aux situations, il accompagne les situations qui ont vu des Algériens rejoindre, pour des motivations diverses, l'armée française, et ce qu'il en advint.

Posé, comme filmé à mi-voix, le film du réalisateur de La Trahison et de Fatima n'en est que plus fort dans sa façon de venir enfin porter la lumière sur cette tragédie si longtemps restée taboue (même s'il y a bien eu déjà un téléfilm sur le sujet (Harkis, d'Alain Tasma en 2006, qui avait eu le courage d'affronter la question, se passait entièrement en France).

Cette lumière éclaire sans ambigüité où se situe l'essentiel de la responsabilité de ce qui allait devenir le terrible massacre qui suivit la victoire du FLN: au crime inexpiable des 132 ans de colonisation en Algérie, et aux innombrables horreurs qu'elle a entrainées, s'ajoutait in fine cette infamie supplémentaire.

Tout à fait contemporain, et même sans doute plus que ne le prévoyait sa réalisatrice, est en revanche Un beau matin. Le nouveau film de Mia Hansen-Løve a en effet directement maille à partir avec l'accueil dans les Ehpad, devenu le brûlant sujet d'actualité que l'on sait depuis la parution des Fossoyeurs de Victor Castanet.

Père et fille (Pascal Greggory et Léa Seydoux) dans Un beau matin. | Les Films du Losange

Si Un beau matin n'est pas un film à thèse, le sujet n'est nullement esquivé, et le parcours du père de Sandra, l'héroïne jouée par Léa Seydoux, parfaite une fois de plus, dans plusieurs lieux d'accueil pour personnes en situation de grande dépendance est à la fois explicite et nuancé.

Atteint d'une forme précoce de dégénérescence mentale, le professeur tout juste retraité magnifiquement interprété par Pascal Greggory active ainsi toute une série de situations, qui sont loin de se rapporter à lui seul.

C'est la beauté discrète et très émouvante du film de suivre ainsi de multiples fils, le tissu même d'un quotidien émotionnel et affectif que bouleverse simultanément la naissance d'un grand amour et l'irruption d'un effondrement incompréhensible et sinistre.

La passion qui étreint Sandra et Clément, et les méandres de leurs situations affectives et conjugales, de même que la relation au père de la jeune femme, mais aussi à sa fille –et encore aux autres membres de sa famille, et aux livres, aux études, à la langue, à la ville, à ce qui fait l'épaisseur même d'une existence– donnent à ce film follement délicat une vibration sans cesse inattendue.

On y retrouve aussi, si loin de son rôle chez Desplechin, Melvil Poupaud fragile et ferme, d'une imparable et chaleureuse justesse.

La transe et le dédale: «Goutte d'or» et «Yamabuki»

Sept ans après le formidable Ni le ciel ni la terre, la Semaine de la critique présente le deuxième long métrage de fiction de Clément Cogitore. Entre-temps, celui-ci n'a cessé d'affermir sa place d'artiste contemporain de première magnitude, grâce notamment au travail documentaire multi-support Braguino et à la spectaculaire mise en scène des Indes galantes version krump à l'Opéra de Paris.

Ramses (Karim Leklou), manipulateur et manipulé, dans Goutte d'or de Clément Cogitore. | Diaphana Distribution

Avec Goutte d'or, Cogitore explore les multiples ressorts d'un réseau de pouvoirs, de croyances et d'interactions centré autour de Barbès-Rochechouart à Paris.

Les trafics, les arnaques, les liens de solidarités, les violences, les rapports à diverses formes de surnaturel –dont le capitalisme n'est pas la moindre sorcellerie– transforment en tourbillon vigoureusement non-cartésien les tribulations d'un devin merveilleusement joué par Karim Leklou, qui trouve enfin un rôle à sa mesure.

Goutte d'or est la sombre exploration d'un cosmos où les personnes et les groupes, les immeubles et les allégeances (d'origines, de pratiques, de générations) sont traités comme une seule matière vivante, complexe, dangereuse et tendre à la fois.

Ce qui s'y active relève de forces opaques, dont le film constate les effets vitaux et parfois mortels, sans prétendre les éclaircir, encore moins les simplifier. Sous la description nuancée de la sociologie des grandes villes d'Europe de l'Ouest, il y a là un pari très beau sur les vertus des mystères de l'existence, et la façon dont le cinéma aide à vivre avec.

Différente, mais pas tant que ça, est la proposition du jeune réalisateur japonais Juichiro Yamasaki, Yamabuki présenté par l'ACID. Le deuxième long métrage de l'auteur de The Sound of Light se situe dans une petite ville minière. Son titre est à la fois le nom d'une fleur modeste à la floraison aléatoire et le prénom d'une adolescente mal dans sa peau.

Yamabuki de Juichiro Yamaski, en chemin vers de multiples directions. | Survivance

Le film déploie plusieurs fragments de récits, tous d'une tension nourrie de détails et de minimes déplacements, récits qui semblent devoir converger vers une narration commune, voire une résolution partagée, ce qui n'arrivera pas.

Et c'est ce côté fragmentaire qui devient le plus précieux dans la manière de circuler entre des figures toutes à la fois attachantes et imparfaites, laissant place à des rebondissements parfois tragiques, parfois comiques, parfois comico-tragiques, mais entre lesquels il reste pour chaque spectateur des espaces à habiter, des agencements possibles à opérer.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

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