Monde

Marée noire: du goudron, des plumes et des larmes

Jean-Yves Nau, mis à jour le 10.06.2010 à 16 h 31

Pourquoi les images des volatiles «mazoutés» nous émeuvent-elles à ce point?

Mariage incestueux du pétrole avec de l'eau de mer: voilà bien l'une des horreurs des temps modernes. Et cette horreur imagée est  immanquablement potentialisée par celle - encore moins supportable  - de plumes immaculées violées par le «mazout».  Ainsi la catastrophe du golfe du Mexique n'a-t-elle émotionnellement pris corps, à l'échelon planétaire, que via la diffusion des photographies de pélicans «BP», lestés et encalminés; pélicans noirs d'une trop sale glue; pélicans ne pouvant plus même claquer du bec et, pour la plupart, condamnés à un martyr d'origine décidemment trop humaine.

Pourquoi cette émotion universelle à la vue de ces seuls oiseaux soudain gauches et laids, de ces infirmes qui volaient? Faudrait-il imaginer que la vieille symbolique est encore sous-jacente ? Souvenons-nous. Pélican symbole chrétien de la  piété et du sacrifice suprême quand, au Moyen Âge, on croyait qu'il perçait sa chair de son bec et nourrissait ainsi ses petits de son sang. «Pélican de piété» représenté par en héraldique médiévale avec un bec d'aigle perforant sa poitrine au dessus de ses oisillons.

 


 

Mais on peut aussi entendre là l'émergence d'une autre symbolique, plus écologique donc moins religieuse. Quoique.

 

Car comme celles de nombre de grands oiseaux, les populations de pélicans sont en diminution dans le monde entier.  Et ce du fait de l'homme et de ses multiples activités. Les couples de pélicans rencontrent de plus en plus de difficultés, assurent les spécialistes, pour trouver des sites de nidification débarrassés de nuisances (formation ultra-rapide du couple, compter entre 1 à 6 œufs, couvaison alternée - les œufs sur les pieds - entre 30 et 36 jours). Il faut aussi compter avec la concurrence totalement inégale entre l'homme et l'oiseau pour ce qui est de la chasse aux poissons. Et ne parlons même pas des pesticides ou des lignes à haute tension.

Ajoutons enfin, pour être juste, que bien avant la naissance de l'écologie, l'homme n'a pas toujours été tendre avec le pélican: utilisation (en Europe) de sa célèbre poche pour en faire des blagues à tabac; transformation (en Inde) de sa graisse en huiles à vocation antirhumatismales; utilisation (en Chine) de ses plumes et de sa peau à des fins ornementales ou de tannerie. Un comportement d'autant plus sévère  que cet oiseau aime la compagnie de l'homme. Il prend notamment vite goût à lui quémander de la nourriture avant de la lui rendre ; et ce sous forme de fientes riches en phosphates et engrais de qualité fort apprécié des agriculteurs sous le nom de guano.

A la liste, n'oublions pas l'indolent albatros qui amusait suffisamment les hommes d'équipage pour qu'un Grand Charles, prince des nuées, se retrouve en lui.

Puis le drame pétrolier sans précédent signé British Petroleum, suivi des images de ceux qui, sous nos yeux, meurent dans les mares de pétrole de Louisiane ; alors que, (pêche, sexualité, procréation et farniente mis à part) les pélicans passent l'essentiel de leur vie  au nettoyage et au lissage de leurs plumes.... Peut-être ces oiseaux au grand cœur, incapables de reprendre leur envol vers d'autres cieux, sont-ils désormais le premier symbole éclairant d'une biodiversité que l'on nous dit en grand danger mais sans jamais véritablement nous le montrer.  Le pélican symbolisait la piété. Il nous inspire aujourd'hui de la pitié.

Mais à dire vrai l'affaire dépasse de loin les gentils pélicans. Jadis, sous d'autres longitudes et sur d'autres beaux rivages contaminés  d'autres oiseaux maritimes également pris dans la souricière pétrolifère ont suscité les mêmes émotions.

Pourquoi les oiseaux «mazoutés» provoquent-ils des sentiments que ne déclenchent jamais les milliers de poissons morts, ventre au ciel, dans les fleuves empoisonnés? Et, corollaire, comment comprendre que les conséquences de la perdition d'un pétrolier ou d'une plate-forme de forage ne prennent véritablement sens qu'avec les photographies des oiseaux condamnés à ne plus jamais prendre leur envol? Il y a certes  d'autres images fortes.

Celles des «galettes» de «fioul» maculant le sable fin des plages estivales; celles des armées humaines équipées de vêtements protecteurs en caoutchouc (substance dérivée du pétrole...) ratissant sans fin les rivages souillés ; celles du traumatisme profond vécus par les habitants des bords de mer. Pour autant rien de plus fort que celles des oiseaux maudits du pétrole. Et rien de plus touchant que voir des volontaires compassionnels s'employer durant des heures à sauver, souvent à l'aide de produits dissolvants (également dérivés du pétrole...), des mouettes, cormorans, albatros et autres fous de bassan.

Au point que ces opérations de sauvetage télévisées font office de cours d'ornithologie.

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Le paradoxe de l'apitoiement pour l'oiseau «mazouté» est d'autant plus marquant que du fait du très grand écart les séparant sur les branches de l'arbre de l'évolution l'homme échange assez peu avec l'oiseau; Saint François d'Assise et Georges Feydeau  mis à part.  Et on peut aussi dire sans trop exagérer que l'homme n'est guère tendre avec un nombre considérable d'oiseaux; à commencer par les volailles des élevages industriels  interdits à la visite pour que le consommateur ne développe pas une allergie définitive à la dinde ou au poulet. Paradoxe d'autant plus marquant, aussi, que nombre d'oiseaux occupent une place bien particulière dans la galerie des animaux de nature à inspirer la peur.

Oubliant ce qu'étaient les pratiques divinatoires et politiques de la Rome impériale on ne conserve plus  que le souvenir de l'oiseau de mauvais augure, cousin germain du bouc émissaire. Il y a  quelques années, lors de la grande frayeur de la « grippe aviaire » due au virus H5N1 ce rôle fut tenu par les oiseaux migrateurs accusés d'être les vecteurs planétaires de ce nouveau mal.  Et, sans avoir besoin d'un quelconque virus, Sir Alfred Hitchcock sut à merveille exploiter l'angoisse de cette menace potentielle venue du ciel.

Une raison supplémentaire, s'il en était besoin, de se précipiter sur la nouvelle livraison de la revue Esprit et à son dossier consacré à ce qu'apprennent les animaux à l'homme (1).

Aller plus loin dans le décryptage des émotions générées pas les images des oiseaux «mazoutés»? Pourquoi pas? De la même manière qu'une marée ne saurait être «noire», un oiseau, créature par essence aérienne, ne saurait être raisonnablement en contact avec une substance sortie des antres de la Terre au motif qu'elle souille la mer. C'est l'insupportable suicide télévisé de deux énergies, l'une fossile, l'autre animale, devenue ici presque humaine.

Jean-Yves Nau

(1) Dossier complété par trois colonnes lumineuses d'Olivier Mongin éclairant -enfin- la question des origines de Johnny.

Image de une: Au sein d'une réserve naturelle, un pélican épuisé se débat dans une mare de pétrole, Louisiane, le 5 juin. (S.GARDNER/REUTERS)

Image du pélican de la cathédrale de Metz CC Wikimedia

Image Oiseau sur Croix

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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