Société

Les faluchards, l'organisation étudiante qui sent le soufre

Temps de lecture : 6 min

Moquée par les uns, convoitée par les autres, la tradition de la faluche perpétue un esprit paillard entre étudiants. Grands maîtres, baptêmes, serments… Derrière le folklore, que revêt aujourd'hui cette organisation séculaire qui entretient le mystère?

Les phénomènes de groupe peuvent prendre des proportions importantes si les responsables n'imposent pas de cadre strict. | Jonah Brown via Unsplash
Les phénomènes de groupe peuvent prendre des proportions importantes si les responsables n'imposent pas de cadre strict. | Jonah Brown via Unsplash

Une réputation sulfureuse auréole les faluchards. On les reconnaît à leur faluche, un large béret qu'ils arborent fièrement en soirée. Surtout, ils le décorent de pin's et de rubans aux couleurs de leur ville et de leur filière. Seuls les initiés savent décoder les symboles qui retracent leur vie étudiante, aussi frivole soit-elle.

Dédiés à l'alcool et au sexe, les insignes les plus officieux sont propices à toutes les légendes, d'autant que la faluche colporte ses propres mythes. Le couvre-chef se porte principalement dans les bars, où les plus assidus se retrouvent chaque semaine pour fraterniser. «Le côté fraternité peut assez vite dériver en boulard collectif assez malsain», tempère un étudiant sur un forum Reddit.

Culte du secret

L'organisation n'a ni l'existence légale d'une association, ni l'emprise d'une secte: il s'agit d'une confrérie estudiantine mixte. Interdite un instant par le préfet de Paris lorsqu'elle est apparue en 1888, elle figurerait aujourd'hui dans les fiches des renseignements généraux pour ses pratiques occultes.

Le bouche-à-oreille précède la cooptation, les initiés cultivent volontairement le secret et alimentent les fantasmes autour des baptêmes, des rites d'intégration. «On raconte des bobards de défis extrêmes et dégueulasses, comme ça on éloigne les curieux», dit Charles*, un faluchard en médecine à Créteil. Les faluchards sont mus par une sorte de fierté d'être les seuls à savoir ce qu'est vraiment la faluche et d'être vus comme des hurluberlus par les autres.

La corporation se défend de franchir la ligne rouge du bizutage.

En général, les défis se résument à des déguisements grotesques dans des lieux publics ou à des jeux d'alcool. Impossible en revanche de faire raconter à un faluchard les défis qu'il a dû réaliser lors de son baptême. «Il faut faire son baptême pour savoir, mais ce que je peux dire, c'est que j'ai fait quatre-vingts défis en quarante-huit heures», assure Jérôme*, également faluchard en médecine à Créteil.

La mauvaise réputation des porteurs de bérets vient en partie des rumeurs qu'ils s'amusent à répandre, mais aussi des règles écrites dans le code national. Il indique par exemple que les faluchards qui regardent dans la faluche d'un autre membre doivent coucher avec lui. En réalité, «maintenant ça ne se fait plus du tout: si les deux faluchards se connaissent bien, ils peuvent demander des gages, mais c'est tout», précise un Lyonnais surnommé «La Bûche».

Leurs pratiques –notamment le baptême– flirtent avec le bizutage, qui consiste à amener une personne à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants, et qui est puni par la loi. Mais la corporation se défend de franchir la ligne rouge du bizutage: «On a pour règle de ne jamais faire quelque chose que l'on ne veut pas. C'est parfaitement possible de ne pas boire d'alcool par exemple, même pendant son baptême», affirme un faluchard parisien. D'après lui, la loi du silence a aussi des limites en cas de «problème grave entre deux personnes, car elles peuvent aller en justice. Les faluchards ne les empêcheront pas.»

Acolytes avec modération?

Les faluchards se rassemblent donc, en général, pour faire la fête. Pour les plus grosses d'entre elles, «il peut y avoir 300 ou 400 personnes et une quinzaine d'encadrants, plus un service de sécurité», décrit «La Bûche».

Chaque filière est dirigée par un grand chambellan et un grand maître qui sont responsables des événements festifs. Certaines villes élisent aussi un grand délateur «qui s'occupe de punir ceux qui font le bordel», explique un ancien grand maître de la faluche niçoise. En plus de cette organisation, les faluchards doivent veiller les uns sur les autres: «Par exemple, si quelqu'un voit qu'un faluchard a trop bu, il doit l'aider à se faire vomir pour sa sécurité», ajoute «La Bûche».

Les phénomènes de groupes peuvent prendre des proportions importantes si les responsables n'imposent pas de cadre strict.

Le faluchard lyonnais nous assure aussi que des sanctions sont appliquées en cas de dérives. «Par exemple, l'année dernière, une falucharde a fait un coma éthylique, alors les grands maîtres lui ont retiré sa faluche pendant un an. Si tu ne gères pas, c'est vraiment pas bien vu; c'est même dans l'enseignement pour devenir faluchard qu'on nous l'apprend.»

Les faluchards ayant dépassé les limites peuvent se faire imposer des pin's de la honte, comme les pin's bouteille de champagne en cas de coma éthylique, ou Bacchus à l'envers en cas de conduite déshonorante en état d'ivresse. En fonction de la faute du faluchard et de la tolérance des grands maîtres, le membre fautif peut se faire retirer sa faluche, voire être exclu des fêtes, et donc de la corporation. «C'est déjà arrivé juste avant le confinement. Un faluchard qui avait agressé sexuellement un autre membre lors d'un baptême a été renvoyé de la faluche et de l'université», nous apprend un responsable d'un syndicat étudiant lyonnais.

Des dérives toujours possibles

La plupart des faluchards reconnaissent que les plus trash d'entre eux sont les bérets de velours, réservés aux filières de santé. Malgré tous les cadres mis en place par l'organisation, des dérives sont parfois tolérées et pas toujours sanctionnées.

C'est ce qui s'est passé dans une petite ville étudiante en 2016, lors du baptême faluchard de Marie*. «Il n'y avait aucune autorité, un étudiant a voulu intervenir et a reçu un coup de poing. On nous a fait boire, beaucoup: trois quarts de bouteille de vodka en quinze minutes. Je suis tombée par terre», confie la jeune femme au Comité national contre le bizutage (CNCB).

L'effet de groupe et la culture du secret créent un terreau fertile pour les dérives. «Tous les membres agissent dans le même sens. Cela peut les amener à faire des choses qu'ils jugeraient inacceptables individuellement», déplore Pascale Duval, porte-parole de l'Unadfi (Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes). Pour l'Unadfi, la faluche relève bien de la tradition, pas d'une secte.

Les phénomènes de groupe peuvent prendre des proportions importantes si les responsables n'imposent pas de cadre strict. Mais existe-t-il des garde-fous en cas de mauvaise gestion ou de laxisme d'un grand maître ou chambellan? «Si une majorité de grands maîtres qui se prononcent sont d'accord, il est possible de destituer un responsable local qui n'assure pas ses fonctions comme il le devrait. Dans l'histoire de notre corporation, c'est déjà arrivé pour un grand maître qui trompait différentes villes et qui prenait de l'argent aux membres», affirme Yassine*, un grand maître.

Les témoignages réprimés?

Pour la présidente du CNCB Marie-France Henry, un autre aspect problématique est la solidarité des membres en cas de menace sur la corporation. «Nous avons reçu des propos insultants et violents de la part des faluchards strasbourgeois quand nous avons publié des choses contre eux en 2003», relate la présidente. Le comité n'a recensé aucune plainte visant explicitement des faluchards. Il estime que les témoignages manquent car «les nouveaux ont peur de subir des représailles et même de devoir quitter l'établissement».

L'avis du CNCB est réfuté par les faluchards, qui assurent qu'aucune censure n'est imposée. «Aucune règle ne contredit et ne doit contredire la loi. Il est nécessaire que chacun puisse aller en justice librement et parler des dérives subies. Nous essayons de créer un cadre sain dans lequel chacun peut se développer, et même si des dérives ont pu avoir lieu, il est de notre devoir de les condamner et d'y mettre fin», déclare Yassine.

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Mais en dehors de ces valeurs promues par l'organisation, le risque de pression entre les membres peut toujours exister. «Dans chaque groupe fermé, il y a une conscientisation de la frontière entre ce qui se fait dans le groupe et en dehors, donc il est difficile pour les membres de témoigner sur des pratiques internes. Il est aussi possible que, même si le groupe n'exerce aucune pression dans les faits, les membres s'autocensurent», affirme l'Unadfi.

Les faluchards, qui restent en général très soudés même après leurs études, peuvent décider de garder le silence pendant longtemps. C'est d'ailleurs le choix de Marie, qui refuse aujourd'hui encore de «porter plainte par peur que cela [la] desserve dans [son] travail».

*Les prénoms ont été changés.

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