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La guéguerre civile des anti-Hadopi

Vincent Glad, mis à jour le 14.06.2010 à 14 h 18

Les défenseurs des libertés numériques se déchirent autour de la défense du forum Wawa-Mania.

Il faut parfois un bon gros scandale pour clarifier les choses. La sphère anti-Hadopi se déchire ces derniers jours autour du cas du controversé forum Wawa-Mania, mais au moins la cartographie des militants des libertés numériques s'éclaircit. Il y aurait d'un côté un pôle modéré, les «historiques» qui défendent un téléchargement responsable, financièrement désintéressé et qui cherchent à avancer par la voie démocratique. De l'autre, une frange radicale de «djeun's» prêts à tout pour parvenir à leurs fins et qui tolèrent l'enrichissement personnel des patrons de sites de téléchargement.

Tout commence le 26 mai avec le coup d'éclat d'une mystérieuse association de téléchargeurs, l'Atild. Une dizaine de militants envahissent les locaux de l'Alpa, un organisme chargé de lutter contre la piraterie au nom des ayants droits, filmés par une caméra du nouvelobs.com. L'Atild entend défendre la cause de Zac, 21 ans, webmaster de Wawa-Mania, un des plus grands forums de téléchargement français avec près de 900.000 inscrits. Le jeune homme est poursuivi pour «contrefaçon d'oeuvres de l'esprit en bande organisée». En attendant son procès, il pourrait être placé en détention provisoire s'il ne verse pas une caution de 20.000 euros.

«Ce sont les nouveaux temps»

Un reportage d'Envoyé Spécial sur la loi Hadopi diffusé en novembre 2009 avait fait de Zac une sorte de prophète de la nouvelle génération. Il déclamait alors face caméra les nouvelles règles du jeu, sur fond de Kanye West: «Ce sont les nouveaux temps, c'est une nouvelle ère, on ne peut rien y faire de toute façon. Depuis Internet, le monde a changé».

La cause des libertés numériques a-t-elle donc trouvé son nouveau martyr, jeune, médiatique et arrogant? Elle a plutôt trouvé matière à s'entre-déchirer.

C'est Bluetouff, un blog respecté dans le milieu, qui lance les hostilités au lendemain de l'envahissement des locaux de l'Alpa avec un tonitruant «La victimisation de Wawa-Mania m'énerve». Le blogueur reproche à Zac d'avoir «truffé» son site de publicités et d'en tirer profit sans rien reverser aux ayants droits. «Soutenir Wawa-Mania, c'est soutenir un échange bien commercial et non le partage!», conclut-il. Le forum propose des liens de ce type vers des sites de «direct download» comme Rapidshare ou Megaupload qui hébergent des films, des disques ou des logiciels.

Le doute s'installe

Bluetouff enfoncera le clou le 30 mai en publiant une enquête contestée où il tente de prouver avec des copies de mails et des extraits de chat que Wawa-Mania est une «organisation structurée de cyber-délinquants» et que l'équipe gagne bien plus que les 47.000 € en 3 ans revendiqués par Zac. Le doute s'installe dans la communauté du libre: Zac et ses amis n'auraient-ils pas dupé leur monde en se faisant passer pour des martyrs alors qu'ils tirent de substantiels revenus de leur activité de téléchargement? D'autant que le blogueur Paul de Silva fait lui aussi de troublants calculs.

La sanction est immédiate: le blog Bluetouff est victime le lendemain d'une attaque informatique, dite DDOS, qui fait tomber le site. Une pure vengeance puisque les deux articles sur Wawa-Mania restent de toute façon accessible sur de nombreux autres sites. Certains militants des libertés numériques ne respectent même la plus élémentaire des libertés, celle d'expression. La guerre de tranchées peut commencer.

Guillaume Champeau, rédacteur en chef de Numérama et figure de la presse anti-Hadopi, prend la parole pour dénoncer le procédé et prendre ses distances avec la philosophie défendue par Zac et ses amis de l'Atild:

L'action est fascinante dans ce qu'elle montre de l'escalade que pourrait prendre l'opposition entre ceux qui souhaitent préserver un contrôle des œuvres assis sur l'idée d'une propriété exclusive, et ceux qui estiment qu'au contraire les œuvres sont la propriété de tous et doivent pouvoir être partagées librement.

«Vous êtes tous des pirates. Ça c'est la réalité.»

La ligue Odebi, une structure proche de Zac, qui se revendique comme une «armée numérique» luttant contre les majors, publie en réponse un virulent communiqué: «Lâcher Zac est un acte d'une rare inélégance, au service qui plus est d'une manœuvre politique peu glorieuse. Vous êtes tous des pirates. Ça c'est la réalité.»

Le débat s'envenime les jours suivants. En témoigne ce mail d'Aurélien Boch, président de l'Atild, envoyé à Fabrice Epelboin, éditeur du site ReadWriteWeb qui avait attaqué Wawa-Mania:

Fais savoir à tout le monde que toutes ces conneries doivent s'arrêter, sinon ça va chier et ce qui devait nous servir à lutter contre les majors servira à faire fermer les sites d'informations spécialisés.

Le message est clair pour ReadWriteWeb et Numérama: l'Atild est prêt à appuyer sur le bouton nucléaire et à commanditer une attaque DDOS. «Je regrette ces propos, déclare à Slate Aurélien Boch. J'ai écrit cela parce que toute cette affaire est très dure à vivre pour moi. J'ai 22 ans, je ne suis pas encore blindé pour ça».

On compte les points

Dans le paysage dévasté de l'anti-hadopisme, on tente de compter les points. Et il est bien difficile d'y comprendre quelque chose. Pour essayer d'y voir plus clair, nous avons classé les différents sites/associations/groupuscules/partis selon leur soutien ou non à Wawa-Mania.

Anti-Wawa: le site d'infos Numérama, le site d'infos ReadWriteWeb, le blog Bluetouff
Anti-Wawa (mais sans le dire officiellement)
: le collectif La Quadrature du Net, le site d'infos PC Inpact

Divisé entre anti et pro-Wawa: le Parti Pirate

Pro-Wawa: l'Atild, la ligue Odebi

Toute la difficulté est de savoir si cette fracture entre les acteurs des libertés numériques est un épiphénomène ou une vraie lame de fond. L'idée d'une rupture irrémédiable est tempérée par le fait que les 3 acteurs pro-Wawa, l'Atild, la ligue Odebi et le Parti Pirate convergent tous vers le même personnage, Aurélien Boch. Ce jeune patron d'entreprise informatique de 22 ans est le fondateur de l'Atild, un des dirigeants de la ligue Odebi et un membre du Parti Pirate. Un détail également: il était jusqu'à peu l'employeur de Zac.

L'Atild, une coquille vide?

Cette scène anti-Hadopi radicale qui émerge n'est peut-être qu'un montage destiné à défendre Wawa-Mania, une structure qui disparaîtra d'elle-même une fois le procès terminé. L'Atild éveille bien des soupçons. Créée il y a moins d'un mois, l'association entend «proposer des solutions alternatives de rémunérations des auteurs et de préserver la liberté des internautes» mais son seul fait d'armes est pour l'instant d'avoir envahi les locaux de l'Alpa et d'avoir récolté 12.000 euros de dons pour Zac, comme l'a montré Ecrans.fr. L'Atild ressemble davantage à une coquille vide chargée d'organiser la défense d'un ami qu'un groupe de pression.

Fabrice Epelboin, éditeur de ReadWriteWeb, défend cette hypothèse et assure que l'Atild ne représente personne: «99% de la scène anti-Hadopi reste soudée». Olivier Laurelli, de Bluetouff, assure lui qu'il n'y aucune rupture chez les militants de la cause numérique: «Au contraire, j'appelle ça faire le ménage».

Toutes les lois sont passées, malgré eux

Mais ces «historiques» semblent maintenant débordés par une mouvance qu'ils peinent à comprendre. Au-delà de la défense de son pote Zac, le discours d'Aurélien Boch est clair: cette génération a fait son temps, laissez la place aux jeunes. «Ils sont là depuis 10, 15 ans et toutes les lois contre lesquelles ils se sont battus sont passées: la LCEN en 2004, la Dadvsi en 2005, Hadopi en 2009 et la Loppsi 2 va bientôt passer». Boch assure qu'il représente un vrai mouvement puisque selon lui, 5.000 internautes ont déjà soutenu financièrement Zac.

Les anti-Wawa ont toujours défendu les libertés numériques sur le terrain des idées avec des sites comme Numérama, PC Inpact ou ReadWriteWeb. La jeune génération ne veut pas s'embarrasser d'idéaux inutiles: «On est moins sur les idées, plus sur l'action, explique Aurélien Boch. On réfléchit moins avant de bouger parce qu'on est jeune. On fait des choses qui ont plus de portée qu'eux n'auraient pas les "cojones" de faire.». C'est le cheval de bataille de la ligue Odebi qui a mis en place une «armée numérique» pour lutter –avec des moyens parfois à la limite du légal– contre les artistes, les majors ou les politiques pro-Hadopi.

Le cas Pirate Bay

C'est au nom des idées que les «historiques» défendent la cause de Pirate Bay, le géant suédois du peer-to-peer, lui aussi traîné devant la justice. Guillaume Champeau de Numérama explique pourquoi:

The Pirate Bay est défendable. Ils n'indexent pas du contenu warez [contenus copyrightés], ils indexent tous les contenus, donc y compris du warez, par conséquence plutôt que par objectif. Ils accompagnent leur service d'un discours politique jusqu'au-boutiste, parfois mal compris. Leur idée n'est pas de spolier les ayants droit, mais de défendre une idéologie extrême de la liberté d'échanger l'information et les oeuvres sur Internet. [...] Wawa-Mania, lui, est indéfendable sur le juridiquement. Et idéologiquement, il faut s'accrocher. Le site semble réalisé uniquement dans le but de gagner de l'argent. [...] Il n'a pas d'autre message que celui de dire à l'industrie qu'elle doit s'adapter.

La ligue Odebi goûte peu cette distribution de bons et mauvais points, dénonçant l'«arrogance du groupuscule, qui se croit en position d'octroyer à tel ou tel le droit d'avoir une réflexion politique».

Mais il est vrai que Wawa-Mania s'embarrasse peu de «réflexion politique», comme en témoigne le message d'accueil du forum (qu'on peut analyser comme un doigt d'honneur à la «génération responsable» qui a toujours multiplié ce genre de message d'avertissement):

Si vous téléchargez une oeuvre illégalement et qu'elle vous plait, pensez à l'acheter pour remercier les artistes / acteurs / développeurs...
Just joke... On s'en fout.

Cette guéguerre des pirates s'explique aussi par la frontière technologique entre anciennes et nouvelles méthodes de téléchargement. Les «historiques» restent attachés au peer-to-peer (BitTorrent, Soulseek...) alors que les jeunes rebelles carburent au «direct download» (Rapidshare, Megaupload). Aussi incroyable que cela puisse paraître, beaucoup d'acteurs de la scène anti-Hadopi ne connaissaient pas Wawa-Mania et ses 900.000 utilisateurs avant que le forum ne soit traîné en justice. La ligue Odebi profite de l'absence des anciens pour aller faire sa promo sur les grands forums de direct download et recruter de nouvelles troupes.

Ironie de l'histoire: qui a encouragé le direct download et favorisé ainsi la fracture des anti-Hadopi? L'Hadopi elle-même, qui, pour des raisons techniques, ne pourra sanctionner les utilisateurs de Rapidshare et Megaupload. Du coup, le téléchargement français se déporte de plus en plus vers ces sites, au détriment du peer-to-peer.

Avoir réussi à diviser ses adversaires, voilà au moins une victoire d'Hadopi. Le risque, c'est que ça soit la seule.

Vincent Glad

Edit 14/06/2010: droit de réponse de La Quadrature du Net

À la lecture de cet article, Jérémie Zimmermann, porte-parole de La Quadrature, a tenu à préciser que le collectif citoyen n'était en aucune façon «contre wawa-mania», mais que, n'ayant jamais pris position sur le sujet, il se situerait plutôt parmi les «neutres». Il précise ne pas être préoccupé par cette affaire et préférer se concentrer sur les nombreux dossiers en cours menaçant les libertés individuelles en France et en Europe: HADOPI, ACTA, LOPPSI, filtrage du Net européen, rapport Gallo, directive IPRED, etc.

Photo: Tangled Network, Bruno Girin, Flickr CC licence By-sa

Vincent Glad
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