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Le jour où Poutine jeta la Finlande dans les bras de l'OTAN

Temps de lecture : 5 min

Devant la menace russe, le Parlement finlandais vient de voter sa demande d'adhésion à l'OTAN. Compte tenu de l'histoire houleuse entre les deux pays, la décision revêt une importance historique.

La Première ministre finlandaise, Sanna Marin, annonce en conférence de presse la demande d'intégration de la Finlande à l'OTAN, le 15 mai 2022 à Helsinki. | Alessandro Rampazzo / AFP
La Première ministre finlandaise, Sanna Marin, annonce en conférence de presse la demande d'intégration de la Finlande à l'OTAN, le 15 mai 2022 à Helsinki. | Alessandro Rampazzo / AFP

Le fait que la Finlande et la Suède soient sur le point de rejoindre l'OTAN est encore plus remarquable que ce que dépeignent de nombreux médias. Non seulement les deux pays ont entretenu une neutralité étudiée pendant de nombreuses décennies, mais ils l'ont fait, et surtout la Finlande, pour se soumettre à la pression de Moscou.

Le terme «finlandisation» a été inventé pendant la Guerre froide pour désigner un pays indépendant qui se laisse dicter sa politique étrangère (et dans une certaine mesure intérieure) par une grande puissance voisine.

Dans les années 1970, lorsque l'Allemagne de l'Ouest a pris la tête d'un mouvement de réchauffement des relations avec l'Union soviétique, certains responsables américains ont craint que Moscou ne tire parti des ouvertures ainsi créées et qu'il ne finlandise notre allié situé en première ligne de l'affrontement Est-Ouest. Il y a quelques mois encore, au moment où l'armée de Vladimir Poutine a encerclé l'Ukraine, d'aucuns ont suggéré une finlandisation pour éviter l'invasion.

Voilà pourquoi le fait que la Finlande, accompagnée de sa voisine en neutralité, la Suède, soit sur le point de rejoindre non seulement l'alliance militaire la plus puissante au monde, mais une alliance dont le principal objectif est de maîtriser l'agression russe, se classe si haut sur l'échelle de l'improbable.

Motivée par Poutine

L'invasion de l'Ukraine par Poutine est la motivation de cette initiative. La demande d'adhésion à l'OTAN ne figurait dans le programme d'aucun politique finlandais ou suédois avant le 24 février dernier; et la majorité de la population de ces deux pays était loin de se laisser séduire par cette idée, contrairement à aujourd'hui.

Pourtant, la démarche ne sort pas non plus totalement de nulle part. En 1995, les deux pays (avec l'Autriche, autre parangon de neutralité) ont rejoint l'Union européenne. À cette époque, ils avaient également adhéré au Partenariat pour la paix (PPP), un programme conçu par le président américain Bill Clinton pour aider les anciennes nations du bloc soviétique et les puissances neutres à intégrer l'Occident par le biais de l'économie de marché et des institutions démocratiques. Si le PPP n'était pas une alliance militaire, il prévoyait quand même d'aider ces pays à réformer leurs armées, ce qui signifiait, entre autres, acheter les mêmes armes que les pays de l'OTAN et apprendre à s'en servir.

L'accord qui codifia un mélange d'intérêts, de méfiance et de respect mutuels marqua le début de la finlandisation.

Ivo Daalder, premier ambassadeur du président Barack Obama auprès de l'OTAN, se rappelle qu'en 2009, à l'époque où il est entré en fonction, la Finlande et la Suède étaient «tout à fait au niveau» des critères et des pratiques de l'OTAN –une des conditions exigées pour prétendre entrer dans l'alliance. Elles avaient déployé des soldats au Kosovo et en Afghanistan; la Suède avait même fourni des services de renseignements et de surveillance pour l'opération de 2011 de l'OTAN en Libye.

À l'époque, elles n'avaient toutefois pas la moindre velléité de rejoindre l'OTAN. Les beaux jours de la finlandisation avaient pourtant disparu avec la Guerre froide: aucun dirigeant russe n'avait les moyens d'influencer la politique étrangère de la Finlande ou de la Suède, et les deux pays n'avaient jamais été aussi près de devenir des Occidentaux pur jus.

Cependant, la Finlande partageait (et partage toujours) 1.300 kilomètres de frontière avec la Russie; ses dirigeants étaient tout à fait conscients que les soldats russes pouvaient la traverser sans grande difficulté, et ils comprenaient l'intérêt d'entretenir la stabilité de cette frontière, de ne pas provoquer l'hôte du Kremlin ou de ne pas lui donner l'impression d'être cerné.

La finlandisation en marche

Le sujet était loin de relever de l'abstraction. En effet, en novembre 1939, trois mois après le début de la Seconde Guerre mondiale, l'Union soviétique avait envahi la Finlande, principalement pour s'assurer de la sécurité de Saint-Pétersbourg (Leningrad à l'époque) qui n'était qu'à une trentaine de kilomètres de la frontière finlandaise.

Les Finlandais résistèrent pendant plus de trois mois et repoussèrent les chars soviétiques avec des tactiques d'embuscade (précurseures des stratégies ukrainiennes d'aujourd'hui, selon certains). Cette «guerre d'Hiver» s'acheva par un traité qui octroya à la Russie 10% de la Finlande contre l'assurance de la souveraineté finlandaise. Cet accord, qui codifia un mélange d'intérêts, de méfiance et de respect mutuels, marqua le début de la finlandisation.

Poutine a de lui-même donné naissance au pire de ses cauchemars.

Au cours des quatre-vingts années qui suivirent, Finlandais et Suédois inclinèrent à respecter les intérêts sécuritaires soviétiques puis russes, tels que le Kremlin les définissait, tout en rejoignant toutes les institutions occidentales à l'exception de l'OTAN (l'alliance qui engage le plus), et cela pour deux raisons. D'abord parce qu'ils savaient que cela déclencherait la paranoïa du Kremlin, et ensuite parce qu'ils ne pensaient pas avoir besoin de bénéficier de la protection de l'OTAN tant que leurs relations avec la Russie restaient apaisées.

L'invasion de l'Ukraine par Poutine a tout changé. Elle a révélé une flambée de paranoïa au Kremlin et, compte tenu des réalités géographiques, elle a fait comprendre aux Finlandais et aux Suédois qu'après tout, une protection pourrait s'avérer de bon aloi –notamment celle garantie par l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord, qui oblige les membres à considérer toute attaque contre l'un d'entre eux comme une attaque contre tout le groupe.

Une balle dans le pied de Poutine

L'inclusion de la Finlande et de la Suède aiderait aussi considérablement l'OTAN en renforçant les défenses de l'Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie, qui comptent parmi les membres les plus petits et les plus vulnérables de l'alliance, au nord et de l'autre côté de la mer Baltique.

Par conséquent, Poutine a de lui-même donné naissance au pire de ses cauchemars. Depuis la révolution de 1917, les dirigeants soviétiques puis russes se sont inquiétés –toujours sincèrement, et parfois à raison– d'un «encerclement» par leurs ennemis capitalistes. L'invasion de l'Ukraine a réveillé l'OTAN en tant qu'alliance militaire, affermi ses liens transatlantiques avec les États-Unis et même contraint l'Allemagne à de nouveaux sommets de dépenses en matière de défense. Maintenant que la Finlande et la Suède sont sur le point de devenir les 31e et 32e membres de l'OTAN, la Russie se retrouve presque littéralement cernée –tout le long de ses frontières sud, ouest et nord.

Peu importe combien de temps Poutine restera au pouvoir, ou la personnalité de son successeur. Son mandat –deux décennies de règne par un dirigeant nostalgique de l'empire qui se rêve en homme fort– sera sans doute considéré comme une catastrophe pour la sécurité de la Russie, et le revers le plus cuisant depuis l'effondrement de l'Union soviétique. Or, compte tenu du passif entre les deux pays, il est naturel que ce soit la Finlande qui porte le coup fatal.

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