Monde

Allemagne: les malheurs d'Angela Merkel

Daniel Vernet, mis à jour le 10.06.2010 à 7 h 07

Il y a peu, c'était la femme la plus puissante du monde. Aujourd'hui, Merkel est désavouée en interne et isolée en Europe.

Les économies budgétaire annoncées le 7 juin par Angela Merkel –85 milliards d'euros sur cinq ans–, ne sont pas seulement destinées à respecter le «frein à la dette» (Schuldenbremse) que le Bundestag vient d'inscrire dans la loi. Dans l'esprit de la chancelière, elles doivent marquer le vrai départ de la coalition entre ses amis chrétiens démocrates et les libéraux du ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle. L'arrivée au pouvoir, il y a huit mois, de cette nouvelle alliance après sept ans de gouvernement rouge-vert (1998-2005) et quatre ans de grande coalition (2005-2009), devait signifier un renouveau de l'Allemagne. Elle s'est au contraire traduite par une série d'erreurs, de cafouillages, de défaites électorales et de disputes intestines. «Les sept plaies d'Angela Merkel», a jugé le magazine der Spiegel. Tout s'est passé comme si l'alchimie du pouvoir que maîtrisait si bien la chancelière s'était brusquement évanouie. Pourtant, l'alliance entre les chrétiens-démocrates et les libéraux, qui a été la constellation dominante dans l'histoire de la République fédérale depuis 1949, avait été baptisée par Angela Merkel «une coalition de rêve». Alors que son rêve était réalisé, elle donnait l'impression de regretter son face-à-face avec des sociaux-démocrates qui lui permettait de tenir à distance les conservateurs de son propre parti.

Tout semblait possible...

Avec les libéraux du FDP, le petit parti charnière traditionnel, qui avait obtenu aux élections de septembre 2009 le meilleur score de son existence, tout semblait possible. Les vraies réformes allaient être menées à bien. C'était compter sans la crise, l'attachement des Allemands à ce qui reste de l'Etat-providence, les surenchères entre les partis de la coalition et les maladresses de débutant du chef libéral Guido Westerwelle. Les libéraux avaient promis des baisses d'impôts qui étaient irréalistes dans la situation des finances publiques et qu'ils durent abandonner. Leur discrédit dans l'opinion a tiré vers le bas la popularité de tout le gouvernement –qui ne recueille plus que 20% d'avis favorable– et même celle de la chancelière (48% de personnes satisfaites). Une forte majorité d'Allemands (68%) regrette même la grande coalition.

En mai, lors des élections en Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land le plus peuplé de la RFA, les chrétiens-démocrates ont essuyé une cinglante défaite, illustrant ainsi l'échec du gouvernement de Berlin. Dans la région voisine de Hesse, le ministre-président préfère pantoufler dans le business, après avoir lancé quelques piques en direction de la chancelière. Angela Merkel perd là un de ses derniers rivaux dans le parti démocrate-chrétien, mais aussi une de ses personnalités emblématiques.

L'affaire de la présidence de la République n'a pas redoré le blason d'Angela Merkel. La démission d'Horst Köhler, un économiste qu'elle était allée chercher en 2004 à la direction du Fond monétaire international (FMI), a failli se transformer en crise d'Etat. Pour lui succéder, le premier choix de la chancelière s'était porté sur la ministre du Travail, Ursula von der Leyen, une quinqua appartenant à l'aile progressiste de la CDU. Mais deux femmes, qui plus est deux protestantes dans un parti encore dominé par le catholicisme rhénan, c'en était trop. La frange conservatrice a obligé Angela Merkel à faire marche arrière. La chancelière a dû proposer la candidature du ministre-président de Basse-Saxe, Christian Wulff. La solution de rechange témoigne de l'habileté tactique de la chef du gouvernement, car elle place ainsi dans une position essentiellement honorifique le dernier cacique pouvant lui disputer le pouvoir, mais elle donne la priorité à la politique partisane sur le sens de l'Etat. D'autant plus que les sociaux-démocrates et les Verts ont réussi un coup de maître en proposant comme candidat à la présidence Joachim Gauck, un ancien pasteur de Rostock, ancien militant pour les droits civiques dans l'Allemagne communiste et ancien président de l'autorité qui a géré les archives de la Stasi (police politique est-allemande) après la réunification. Joachim Gauck jouit d'un grand prestige dans l'opinion. A tel point qu'Angela Merkel, elle-même fille de pasteur grandie à l'Est, prononça, il y a quelques semaines, un éloge remarqué de Joachim Gauck à l'occasion de ses 70 ans. A tel point aussi que des délégués à l'Assemblée fédérale, qui élira le président de la République le 30 juin, se verraient bien voter pour l'ancien pasteur, même s'ils appartiennent au camp gouvernemental. Une surprise n'est donc pas exclue, bien que la coalition chrétien-démocrate-libérale dispose d'une large majorité dans cette assemblée. Si le candidat d'Angela Merkel était battu, ce serait un tremblement de terre dans la politique allemande.

A la recherche d'alliés

Ce n'est pas la politique européenne qui peut apporter à celle qui était présentée il y a peu comme la femme la plus puissante du monde les satisfactions qu'elle ne retire plus des affaires intérieures. L'Allemagne a beau se présenter comme un parangon de vertu financière et jouer de l'influence que lui donne son statut de première économie d'Europe, elle se cherche des alliés. Dans leur majorité, les Allemands n'apprécient guère de devoir passer à la caisse pour gommer les péchés des pays laxistes. Ils reprochent à Angela Merkel d'avoir trop facilement cédé aux pressions extérieures, notamment françaises, pour se porter au secours de la Grèce et créer ensuite un fonds européen de stabilisation de 700 milliards d'euros. Le gouvernement de Berlin peut bien mettre en avant le programme d'économies qu'il vient de décider, afin de montrer qu'il ne prêche pas la vertu seulement pour les autres, sa politique économique,  fondée sur la baisse des coûts intérieurs et la hausse des exportations, lui attire des critiques de plus en plus nombreuses et variées.

La ligne de la chancelière allemande est claire: les Etats européens, en particulier ceux de la zone euro, doivent respecter les critères d'un pacte de stabilité renforcé et les contrevenants doivent faire l'objet de sanctions automatiques. C'est ce qu'elle entend par «gouvernance économique». Elle ne veut pas d'une nouvelle institution, genre réunion au sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'eurozone, avec secrétariat à la française, bref un endroit où se prendraient des décisions politiques, sans trop d'égards pour la règle.

C'est le principal différend entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, avant le Conseil européen du 17 juin, qui doit statuer sur la gouvernance économique de l'UE. Comme toujours en Europe, un compromis sera sans doute trouvé quand les deux dirigeants se retrouveront le 14 juin pour honorer le rendez-vous que la chancelière a annulé lundi 6 juin. Et comme toujours, le compromis sera une victoire de l'Europe et une défaite de la raison.

Daniel Vernet

Photo: Angela Merkel, le 26 avril 2010. REUTERS/Ina Fassbender

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