Culture

Vingt ans après, que reste-t-il de «L'Auberge espagnole»?

Temps de lecture : 7 min

Le film de Cédric Klapisch est sorti dans les salles françaises le 19 juin 2002. Et il a vieilli tout comme nous.

Romain Duris, Cécile de France, Kelly Reilly et les autres dans L'Auberge espagnole de Cédric Klapisch (2002). | Captures d'écran Le Projectionniste via YouTube / montage Slate.fr
Romain Duris, Cécile de France, Kelly Reilly et les autres dans L'Auberge espagnole de Cédric Klapisch (2002). | Captures d'écran Le Projectionniste via YouTube / montage Slate.fr

En fait, l'âge adulte, ça consiste à prendre chaque jour des coups de vieux toujours plus violents. Le dernier en date, c'est le fait que L'Auberge espagnole est sorti il y a deux décennies. Le film de Cédric Klapisch a débarqué dans les salles françaises le 19 juin 2002. Pour se rendre compte d'à quel point le temps détruit tout, voici une comparaison qui vaut ce qu'elle vaut: parler de L'Auberge espagnole aujourd'hui, c'est comme si en 2002, on avait évoqué la vingtième bougie de Conan le Barbare, Pour cent briques t'as plus rien, Fitzcarraldo ou encore Le Père Noël est une ordure. Des films qui déjà à l'époque nous semblaient sentir un peu la naphtaline –ce qui n'a rien d'un jugement de valeur.

Bref, nous sommes vieilles et vieux, nous les trentenaires voire quadras qui sommes allés voir en salles cette comédie existentiello-européenne pour jeunes gens en mal de dépaysement, et qui avons –c'est en tout cas mon cas– usé le DVD du film pendant les années qui suivirent, sous le charme de ce film pop, facile à suivre, alliant soap opera, film de potes et récit d'initiation.

Somme d'errances

C'est d'ailleurs une réflexion qui traverse les films suivants de ce qui deviendra finalement une trilogie (peut-on parler de saga?): dans Les poupées russes puis Casse-tête chinois, le héros joué par Romain Duris se demande où sont passées ses plus belles années, comme diraient Kimberose et Grand Corps Malade –dont le premier album fêtera ses 20 ans dans quatre ans, autre coup de vieux.

Réponse: on ne sait pas. On a erré professionnellement, sentimentalement, géographiquement, on a parfois fait des gosses, et nous voilà ici et maintenant, à comprendre un peu tard qu'une vie, en réalité, c'est une somme d'errances. Et qu'il aurait sans doute été bien plus simple de la concevoir de cette façon dès le début.

«Je me sens un peu comme Xavier, à la recherche d'un Erasmus permanent.»
Laurine

D'ailleurs, dès L'Auberge espagnole, le fameux Xavier était déjà en train de comprendre que la vie s'apparentait apparemment à «un gros bordel». L'utilisation du split screen, les plans sur les routes enchevêtrées et le montage souvent foufou participaient à accentuer cette impression d'entropie généralisée. D'ailleurs, dans les bonus DVD (ça aussi, ça commence à dater) Klapisch expliquait qu'il disposait d'énormément de rushes et que le montage du film n'avait pas été de la tarte, tant il aurait voulu tout garder: les anecdotes, les imbroglios comme les grandes considérations sur la vie. Mais l'existence est affaire de choix. Le cinéma aussi.

Au fait, L'Auberge espagnole, ça raconte l'histoire d'un jeune homme (Xavier, donc) qui part en Erasmus à Barcelone afin d'y suivre une année d'études en sciences économiques. Il finit par atterrir tant bien que mal au sein d'une colocation cosmopolite, où l'accueillent Soledad l'Espagnole (Christina Brondo), Tobias l'Allemand (Barnaby Metschurat), Lars le Danois (Christian Pagh) et Alessandro l'Italien (Federico D'Anna). Au groupe se greffera ensuite Isabelle (Cécile de France), camarade de fac qui obtiendra la dernière place disponible dans l'appartement grâce au concours de Xavier.

Le film relate donc l'année de fête et de rencontres qui va pousser ce petit frenchie à polo Lacoste et raie sur le côté à finalement dire merde à la vie de technocrate qui lui tend les bras. À la place, il foncera tête baissée vers l'existence qu'il a réellement envie de mener: celle d'un écrivain aux cheveux hirsutes et aux poils sortant de la chemise. L'avenir et les films suivants lui donneront en partie raison: pour Xavier, le succès sera au rendez-vous. On rappelle tout de même que les écrivain·es parvenant à vivre de leur prose sont aussi nombreux que les idées de gauche chez Emmanuel Macron.

Vocations

En tout cas, la partie Erasmus du film a créé pas mal de vocations chez celles et ceux qui, comme moi, avaient plus ou moins la vingtaine lorsqu'il est sorti. C'est par exemple le cas pour Laurine, qui dit avoir été attirée par l'idée de cette «grande liberté avant de se lancer dans un travail sérieux et posé». Lors de l'année universitaire 2012-2013, pour sa dernière année de licence, cette étudiante en Lettres et Arts (options cinéma et théâtre) est partie une année à Bologne, en Italie: «À l'image de Barcelone dans le film, c'est une ville hyper étudiante, avec beaucoup d'Erasmus, beaucoup de fêtes et de rencontres, beaucoup de colocations internationales...»

C'est exactement ce qui a donné envie à Laurine de tenter l'aventure, et c'est exactement ce qu'elle y a trouvé, à savoir «une grande bande d'amis, les langues qui se mélangent, un joyeux bordel». Elle aurait souhaité atterrir à Londres ou Barcelone, mais on lui a finalement attribué la capitale d'Émilie-Romagne. La jeune femme ne regrette rien, bien au contraire: «Par la suite j'ai renouvelé deux fois cette expérience de vie en Italie, et maintenant je vis à Montréal. Je me sens un peu comme Xavier, à la recherche d'un Erasmus permanent.»

Même son de cloche du côté de Chloé, qui avait 12 ans à la sortie du film: «J'ai voué un culte à ce film, et c'est grâce à lui que j'ai découvert ce programme d'échange. Mon année d'Erasmus a eu lieu en 2011-2012 à la Royal Holloway University of London, un campus magnifique à la Harry Potter. Je fantasmais évidemment l'idée de trouver l'amour à l'étranger, puis de former un couple mixte, pourquoi pas de me délocaliser ensuite pour faire un enfant qui parlerait deux langues... Je m'imaginais capable de pouvoir me disputer en anglais, de pouvoir aimer en anglais, de découvrir un pays grâce aux locaux qui me prendraient sous leur aile.»

C'est ce qui arrive à Xavier dans le film, puisqu'il est rapidement adopté par un barman nommé Juan grâce à qui il apprend vite à parler «un espagnol de puta madre», comme il le dit dans le film. Mais s'éclate-t-on autant en Angleterre que dans une ville comme Barcelone, univers qui semble plus propice aux nuits chaudes et interminables? «Tout le monde me disait que le “vrai Erasmus” à la Klapisch, c'était plutôt en Espagne que ça se passait, ou en tout cas dans un pays chaud», raconte Chloé. Ce qui ne l'a pas empêchée de vivre une super expérience.

Les pérégrinations de Xavier,
sans cesse ponctuées par des râleries de gros bébé, sont de moins en moins supportables.

Sa colocation avec deux Allemandes, deux Chinois et une Chinoise a parfois fait des étincelles («J'ai passé l'année à entendre “You're so French”, ce que j'entendais comme “You're TOO French”») mais elle a finalement été à hauteur de ses attentes, tout en contribuant plutôt à renforcer dans son esprit les clichés liés aux cultures et aux modes de vie des différentes nationalités –certains clichés liés à l'hygiène ou au rapport à la fête ont la peau dure. Chloé conserve mille souvenirs ineffaçables, comme sa relation avec un Anglais («Ça n'a pas duré longtemps, mais j'ai adoré rompre en anglais») ou le mariage d'une colocataire russo-allemande, qui lui a donné l'impression de revivre Les Poupées russes, le deuxième volet de ce qui reste pour l'instant une trilogie.

Marine, qui a fait une année d'Erasmus en 2013, est plus sceptique sur la vision klapischienne de ce type d'expérience. Ce qui la fait tiquer, c'est «la célébration de l'entresoi et de l'étudiant Erasmus qui se satisfait de baragouiner trois mots d'anglais et ne s'intéresse jamais vraiment à la langue ou à la culture locale». «Ça crée des clichés sur l'Erasmus qui me dérangent fort, poursuit la ressortissante belge, et d'ailleurs ça conforte dans un cliché du Français à l'étranger, qui n'est pas toujours enviable.»

Auberge Espagnole Universe

Le regard que porte Cédric Klapisch sur le monde (celui du vin, de la danse ou de la vie estudiantine) a effectivement quelque chose de très candide. L'énergie positive et les «problèmes de riches» de la plupart de ses personnages peuvent légitimement agacer. Et il est vrai que les pérégrinations de Xavier, sans cesse ponctuées par des râleries de gros bébé, sont de moins en moins supportables à mesure que la trilogie avance. C'est peut-être dans cette optique que le prolongement de l'AEU (l'«Auberge Espagnole Universe») ne sera pas centré autour de lui.

«Xavier a cette façon assez agaçante de découvrir que le vie c'est dur, comme si personne n'était passé par là avant lui. Mais on l'aime bien quand même.»
Cléa

Annoncée pour début 2023, la suite se nomme Salade grecque, et tournera autour de la vie étudiante de Tom et Mia, les enfants de Xavier et Wendy (Kelly Reilly), et de leurs aventures à Athènes. À l'origine de la série (composée de huit épisodes de cinquante-deux minutes), un immeuble athénien reçu en héritage de la part de leur grand-père. Autant dire que ce nouveau volet ne racontera pas exactement la vie d'étudiants lambda.

Klapisch s'arrêtera-t-il là? Si la réponse est non, attendez-vous à ce que de Douches écossaises en Lissage brésilien, il continue à faire sillonner les pays du globe à ses personnages, en les confrontant aux affres de l'existence, à des amours contrariées, et à un monde bien différent de celui des générations précédentes. Tout cela de façon relativement hors-sol, avec des personnages pour qui le prix du billet d'avion n'a rien d'un problème et où les familles recomposées trouvent toujours des solutions, même lorsqu'elles sont écartelées entre plusieurs continents.

«C'est vrai que quand on était ados ou étudiants, le film nous semblait idéal», résume Romain, 36 ans. «Alors qu'en le revoyant, lui et ses suites, on se rend quand même compte du nombrilisme de Xavier et du simplisme de certaines réflexions.» «Xavier a cette façon assez agaçante de découvrir que le vie c'est dur, comme si personne n'était passé par là avant lui», renchérit Cléa, 33 ans. «Mais on l'aime bien quand même.»

Il aura peut-être fallu deux décennies pour qu'une partie d'entre nous prenne conscience des nombreux défauts d'un film qui aura au moins eu le mérite de créer pas mal de vocations. Qu'il s'agisse de sa mise en scène très patchwork, de la façon gnangnan dont il affirme que nous sommes des citoyens et citoyennes du monde, ou encore et surtout de son rapport au consentement (Xavier s'y vante explicitement d'avoir insisté pour coucher avec Anne-Sophie, jouée par Judith Godrèche, qui lui avait pourtant dit non à plusieurs reprises), L'Auberge espagnole est un film très daté. Mais rien ne dit que nous ayons mieux vieilli que lui.

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