Culture

Un goût de naphtaline sur les rocks docus

Ursula Michel, mis à jour le 10.06.2010 à 14 h 34

Nouvelles illustrations avec «When you're strange» sur les Doors et «Stones in exil» sur les Rolling Stones.

On peut raisonnablement penser que les figures divines à immoler de nos jours pourraient ressembler aux icônes de la musique. Toutefois, incendier les gloires du rock n'est guère chose aisée. Plus les années 60 et 70 s'éloignent (terrain de jeu des formations les plus marquantes du XXe siècle), plus une nostalgie teintée d'amnésie s'empare des représentations. Alors que deux documentaires musicaux sur des stars absolues des sixties s'apprêtent à débouler sur les écrans (When you're strange sur les Doors et Stones in exil sur les Rolling Stones), peut-être est-il temps de jeter un œil critique sur ces décennies et leurs acteurs.

Une énumération succincte s'impose. Rien que ces cinq dernières années, Scorsese a passé la brosse à reluire sur le misanthrope Dylan (No direction Home) et sur les pierres vénales (Shine a light), Lian Lunson a immortalisé l'ermite Cohen (I'm your fan), Julian Temple a tiré un portrait édulcoré du leader des Clash (The future is unwritten). Quant à la fiction, elle n'a pas chômé avec un torrent de biopics un poil propres sur eux (Control, sur Joy Division, I'm not there, sur Dylan encore, Walk the line sur Johnny Cash) ou carrément le naphtalinisé La Môme.

Petits mensonges entre hippies

Cet inventaire à la Prévert pointe la gourmandise du cinéma de fiction pour les célébrités musicales, dont la vie, déjà connue du grand public, peut être édulcorée, romancée et idéalisée à loisirs. Plus surprenant, le documentaire, sous couvert d'archives et de témoignages, suit la même trame de revisitation de l'histoire. La décennie qui paraît être la plus touchée par cette relecture est indéniablement les 60's.

La mythologie qui y est attachée, avec ses cohortes de hippies «bon enfant» et de révolutionnaires pacifistes, écoutant le rock comme la messe, a la vie dure. Pas un documentaire n'évite les poncifs sur la guerre du Viêt-Nam (la dichotomie magnifique des 60's entre bellicisme et pacifisme), les drogues (et le refrain rayé «certains n'en sont jamais revenus»), la vie en communauté (en microsociété dans la nature) et la liberté sexuelle (exit la jalousie, vive les expériences charnelles).

Genèse de notre monde contemporain (prémisses de la starification, de la consommation de masse...), les années 60 incarne une sorte d'Eden, qui aurait basculé à l'orée des années 70 dans tous les excès. La fascination pour cette décennie s'apparenterait donc à une quête du paradis perdu, d'une époque où les utopies paraissaient encore possibles. Cette vision quasi religieuse (et légèrement naïve) est largement implantée dans l'inconscient collectif occidental. Le documentaire musical, loin de la remettre en cause, creuse encore plus le sillon, jusqu'à une béatification complaisante.

Enfoncer des portes... ouvertes

Dans When you're strange, Tom DiCillo, par l'entremise exclusive d'images d'archives, redonne vie à Morrison et à ses acolytes. Des prestations scéniques, des films de vacances, le projet cinéma de Jim, constituent une fresque des Doors tout autant que des années 60. Porté par la voix de Johnny Depp (déjà témoin dans The Future is unwritten), on «découvre» les coulisses du groupe. En tout cas, tel était le projet du réalisateur et l'argument de vente du film. Mais au final, rien de bien nouveau sous le soleil californien.

Jim était un poète (à quand une véritable critique du travail poétique de Morrison?), un drogué alcoolique qui l'a payé de sa vie (morale de l'histoire, la drogue c'est mal), une bête de scène (pourtant de nombreux concerts furent pitoyables aux dires de spectateurs de l'époque) et une icône sexuelle (un beau mec moulé dans un pantalon en cuir, ça fait toujours son effet). A la vision du documentaire, un autre film vient en tête. Les Doors d'Oliver Stone, biopic largement romancé, apparaît a posteriori comme un excellent travail de recherche biographique. En effet, toutes les images «inédites» de DiCillo (Jim qui décline son identité face caméra, Light my fire à l'Ed Sullivan show...) ont leur pendant dans le métrage de Stone. On en arrive à se dire que Jim Morrison ressemble vraiment à Val Kilmer. La réalité a fini par ressembler à la fiction.

Des pierres fossiles

Quant aux Stones, revigorés par le concert filmé par Scorsese, ils ont encore retrouvé le chemin des salles obscures avec Stones in exil, présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs (le film sortira vraisemblablement en dvd malgré une large visibilité sur la Croisette). Stephen Kijak puise dans les rares images d'époque (surtout des photos montées en slide show) et agrémente son film de témoignages, plus surprenants les uns que les autres. Scorsese himself réitère son amour (médiatiquement tardif) des Stones, Jack White (lui aussi présent dans Shine a light) déclare sa flamme aux Stones et au blues, Benicio del Toro, (dont la pertinence des réflexions, genre «Les Stones sont géniaux», reste à démontrer), fait de la figuration et Will.I.Am des Black Eyed Peas  fait... rien (je vous laisse trouver le pourquoi de sa présence...).

Quant au quota féminin, Sheryl Crow (dont le nouvel album, distribué par Universal, comme les Stones et les Black Eyed Peas, sort en juillet, sans doute une coïncidence) joue la groupie. Ne manque que Bono, le professionnel du léchage de légendes (docteur ès Leonard Cohen ou Joe Strummer).

Filmer la musique

Le documentaire musical, genre cinématographique à part entière, doit-il se résumer à la mythification d'individus ou d'une époque? Cela reviendrait à considérer la musique et ses artisans à travers un prisme passéiste, nostalgique et trompeur. Les Doors sont un grand groupe, mais l'évocation filmique de leur trajectoire sur le mode sexe/drogue/rock'n roll enfonce des portes ouvertes, réactive des clichés et finalement n'apporte rien. Même constat, plus amer encore, avec Stones in exil, hagiographie mercantile.

Alors qu'une mise en perspective passé/présent aurait été possible, que retrouver, par exemple, le cuisinier de la villa de Keith Richards trente ans après, aurait permis de découvrir cette épopée par autre bout de la lorgnette, les séquences attendues (les chapitres drogue, sexe et enregistrements studio) rythment comme un morne métronome, un film sans âme. Devenu un objet marketing (sous tendant une sortie de disque ou organisant un ultime hold-up avant basculement de la musique dans le domaine public et gratuit), le documentaire musical prend les traits d'une campagne de promotion, idéalisant son sujet, ne prenant jamais le risque de bousculer le piédestal, de confronter les vieilles gloires établies à leur utopies de jeunesse.

Peut-être faut-il éviter les blockbusters musicaux, pour dénicher des tentatives, malheureusement plus confidentielles, mais autrement plus denses dans leur propos. Le festival «Filmer la musique» (du 8 au 13 juin à Paris) œuvre d'ailleurs pour faire découvrir ces autres films, qui ne donnent pas une version light des sujets qu'ils traitent. On a pu y découvrir, lors d'une précédente édition par exemple, Ist Faust schön? de Julien Perrin, sur le groupe Faust, pionnier du krautrock, dont les plus grands fans s'appellent Sonic Youth, John Peel ou Pavement. Evitant les archives et les témoignages de people, ce film plonge dans le quotidien des membres aujourd'hui sexagénaires pour tenter de cerner ce qui les rapproche de nous, leur humanité  et non leur vernis de notoriété ou leurs écarts de conduite.

Peut-être la clé d'un documentaire pertinent réside-t-elle dans la temporalité? Quand Godard tourne One+One en 1968, il affronte les Stones au présent, sur le vif, lors de l'enregistrement de «Sympathy for the devil». Il y mêle des scènes de révolution (Black Panthers par exemple), confrontant les extrêmes de création et de destruction d'une même époque. Comme un polaroïd, le documentaire cristallise sur pellicule un moment, autant musical que social. Or les récentes sorties se contentent d'offrir au spectateur un roman-photo, hors du temps, imperméable au présent.

Coupé de toutes réflexions sur les implications contemporaines d'une musique (même vieille de quelques décennies), on assiste à une «congélation» plus qu'à une mythification. Car, si le mythe se doit d'être perpétuellement réécrit, contredit et brûlé pour mieux renaître de ses cendres, alors les récents documentaires font figure de fossoyeurs des grandes icônes qu'ils veulent glorifier. La messe est dite.

Ursula Michel


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