Culture

Est-il compliqué d'adapter un roman en film?

Temps de lecture : 4 min

Différence de taille: on ne lit pas un scénario, on le regarde.

En gros, il faut recréer des émotions, mais grâce à d'autres vecteurs. | Ron Lach via Pexels
En gros, il faut recréer des émotions, mais grâce à d'autres vecteurs. | Ron Lach via Pexels

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Est-il compliqué d'adapter des romans en film?»

La réponse de Didier Ernotte:

Cela dépend beaucoup de l'œuvre originale. Avant de répondre à la question principale, voyons dans le détail les différences, points communs et difficultés.

Commençons par les bases.

Un roman, ce sont 350 pages. Un scénario, 100.

Un roman, ce sont des mots qui parfois génèrent des images dans notre tête mais aussi des ambiances, des émotions dues à l'agencement des mots et de combinaisons de mots spécifiques. Ce que l'on appelle «le style».

Le scénario, ce sont des mots en image, des dialogues, des silences, une structure qui doivent générer des émotions. On ne lit pas un scénario; on le regarde en se faisant un film dans sa tête. En gros, rien n'est plus différent qu'un roman et un scénario; cela n'a rien à voir et ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout, le même métier.

Le style

Le style est quasi impossible à retranscrire à l'écran. Je prends par exemple Amélie Nothomb et son style très particulier avec ses mots compliqués, presque improbables mais qui sonnent si bien quand on les lit. À l'écran, c'est que tchi. Zéro.

Les ambiances

Les ambiances d'un livre ne sont pas faciles à retranscrire. Elles peuvent être restituées grâce aux décors, à la musique, à la gestion des silences ou du bruit, mais il faut être subtil. Par exemple, Le Colonel Chabert: la première scène est un chef-d'œuvre, il fallait retranscrire l'ambiance de fin du monde de cette époque post-napoléonienne, la poussière d'une étude de notaire, etc. Défi réussi par le jeux des lumières, par le travail de fourmi du décorateur et par la discrétion d'une bande musicale bien adaptée.

Les explications

Certains romans font beaucoup d'explications, ou d'exposés. Dans un roman, ce n'est pas un problème si c'est bien fait. Prenons par exemple Einstein Enigma, un roman dont l'ambition est d'expliquer l'univers et Dieu. Très bon livre mais, sur 500 pages, il y en a 350 de dissertations (certes passionnantes) sur la physique quantique, Dieu, la naissance de l'univers, etc. Cela a été le plus gros challenge de ma carrière: il a fallu des semaines de recherches pour comprendre tous les concepts et résumer de manière graphique, illustrer, par des scènes très visuelles, des tonnes de concepts théoriques.

La psychologie des personnages

Dans un scénario, on ne peut écrire que ce qui se filme. Dans un livre, vous pouvez écrire: «Jean, fort déprimé, revoyait en Pierre le beauf qu'il avait été jadis, il pensait –à raison– que Pierre était un parfait connard.» Bon courage pour filmer ce que l'on appelle en roman «le dialogue intérieur». On ne peut pas filmer quelqu'un qui pense. À l'écran, cela va donner un plan, ou un gros plan sur un visage. C'est tout. Ou alors, comme dans les BD, vous mettez une bulle qui explique la pensée. Mais si vous faites cela, vous serez viré en tant que scénariste du film.

Le temps narratif, le budget

Un romancier n'a pas de limite de pages: il raconte ce qu'il veut, comme il veut, il peut faire exploser dix buildings, faire évoluer des avions, des sous-marins au fond de l'eau; cela ne lui coûtera rien. Le scénariste a un budget; il ne peut pas écrire ce qu'il veut. Il a aussi entre 90 et 120 pages, pas plus, c'est-à-dire 120 minutes de temps d'écran. Tout doit tenir dedans. D'ailleurs, la plupart des scénaristes passent quasi autant de temps à supprimer des pages et des lignes qu'à en écrire. Voire plus, en fait.

Quelques points communs

Il y a tout de même des points communs entre les deux métiers.

  • Le romancier peut choisir entre le narrateur externe omniscient, le narrateur externe et le narrateur interne (je). Le scénariste, pareil, notamment grâce à la voix off. La caméra peut faire un gros plan, le romancier aussi, en insistant ou en isolant un fait, un point de détail.

  • Ils peuvent jouer avec l'unité de temps, de lieu et d'action, même si jouer avec les trois en même temps est déconseillé pour ne pas perdre le public.

  • Ils peuvent jouer avec la structure et placer les actions et faits quand ils le veulent, dans l'ordre ou pas. Cela produit les mêmes effets.

  • Ils utilisent comme outil principal la dramaturgie, c'est-à-dire l'art de raconter une histoire. Les romanciers (souvent les débutants) se croient souvent mais à tort dispensés d'étudier cet art. Dommage.
  • Le romancier et le scénariste sont mal payés tous les deux. Le scénariste est exploité par le producteur et le réalisateur. Le romancier, par l'éditeur.

  • Ce sont des AUTEURS, qui ont des droits sur l'œuvre.

  • Ce sont des gens de l'ombre, sauf pour quelques stars (et encore).

  • Ce sont des dieux, ils créent des personnages et des univers entiers; ce sont des artisans fabriquant des émotions. Mais les éditeurs et les producteurs sont jaloux de leurs immense pouvoir; c'est pour cela qu'ils les exploitent grâce à des avocats et des contrats.

Alors, finalement, est-ce compliqué?

Moins que ce que l'on pourrait croire, en tout cas sur un roman classique qui raconte une histoire. Davantage sur des romans d'ambiance comme Le Parfum ou un roman d'Umberto Eco, qui foisonnent de lignes narratives et de références. Là, c'est l'imagination du scénariste qui va devoir trouver des moyens pour tenter non pas de retranscrire mais réinventer les émotions du livre grâce au vecteur de l'image et du son. En gros, vous allez devoir recréer des émotions, mais grâce à d'autres vecteurs (son, image, dialogue). Ce ne seront donc pas toujours des émotions identiques.

La tâche n'est pas simple, certes, mais le scénariste a un avantage pour réussir sa mission: il a le droit d'utiliser trois canaux (visuel, auditif et intellectuel) alors que le romancier n'a que les mots (l'intellectuel).

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En conclusion: c'est difficile, mais plus facile. Je dirais que si vous êtes un bon scénariste, que vous maîtrisez toutes vos techniques, adapter sera toujours plus facile que de créer ex nihilo une nouvelle histoire.

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