Politique

Investiture de Valls: rien ne va plus dans la 5e circonscription des Français de l'étranger

Temps de lecture : 7 min

Parfois regardées comme des points de chute faciles pour politiques en mal de mandat, les circonscriptions des Français de l'étranger ont elles aussi leurs règles et leurs acteurs locaux, qui peuvent faire dérailler la manœuvre s'ils sont ignorés.

L'ex-Premier ministre Manuel Valls, candidat de la majorité présidentielle aux législatives dans la 5e circonscription des Français de l'étranger, à Madrid, le 12 mai 2022. | Oscar Del Pozo / AFP
L'ex-Premier ministre Manuel Valls, candidat de la majorité présidentielle aux législatives dans la 5e circonscription des Français de l'étranger, à Madrid, le 12 mai 2022. | Oscar Del Pozo / AFP

Valls contre Vojetta. La bataille promet déjà d'entrer dans les annales. L'histoire nous dira comment. L'investiture par la majorité présidentielle de Manuel Valls dans la cinquième circonscription des Français établis hors de France, pour les élections législatives de juin, le 5 mai, a pris tout le monde par surprise. À commencer par le député macroniste sortant, Stéphane Vojetta, qui crie à l'injustice et annonce une candidature dissidente, au risque de transformer l'opération en fiasco, quand l'union de la gauche fait monter les enjeux autour de ces élections.

La querelle a braqué les projecteurs sur un terrain politique aussi convoité par les partis que méconnu du public: les Français de l'étranger. C'est pourtant là que résident les nœuds du conflit qui pourrait faire capoter le parachutage de Manuel Valls à Barcelone, dans cette circonscription qui couvre l'Espagne, le Portugal, Andorre et Monaco.

L'entourage de Valls a ouvert le bal, le 3 mai, en annonçant que l'ancien Premier ministre serait le candidat au poste de député sur la cinquième circonscription des Français de l'étranger, sous la bannière Ensemble, coalition de forces politiques agglutinées autour de la majorité. «Pas que je sache», contre-attaque immédiatement Stéphane Vojetta sur Twitter. Celui qui se voit comme l'héritier légitime de la circonscription clame dans les médias qu'il s'agit d'une tentative de Manuel Valls de lui damer le pion…

Deux jours plus tard, l'information est pourtant confirmée par La République en marche (LREM), rebaptisée «Renaissance» entre-temps. «J'ai été encouragé par le président, c'est pourquoi j'ai obtenu son investiture», assure Manuel Valls à Slate.fr dans un échange par mail, laissant entendre que c'est Emmanuel Macron en personne qui l'aurait incité à se présenter.

Plus facile d'atterrir à Barcelone?

«Le parachutage de Manuel Valls répond à une logique simple. Les espaces politiques des Français de l'étranger sont peu structurés par rapport à ceux du territoire national. Sur une circo en France, on a un député sortant qui a un ancrage local, un préfet, des maires, des sections locales des partis… C'est plus compliqué d'imposer quelqu'un depuis Paris. Chez les Français de l'étranger, il n'y a pas vraiment d'ancrage local, les élus sont peu nombreux et peu puissants», décrypte Cédric Pellen, professeur de sciences politiques à l'Université de Strasbourg et spécialiste des Français établis hors de France. «En gros, c'est plus facile de parachuter Valls à Barcelone que de le remettre à Évry [où il avait été élu député en 2017, avant de renoncer à son mandat, ndlr].»

Des postes juteux dépendent des espaces politiques dédiés à nos compatriotes de l'étranger. Car la France prend soin de ses expatriés, 1,6 million de ressortissants français inscrits au registre des Français établis hors de France . À Paris, ils sont représentés auprès du gouvernement par l'Assemblée des Français de l'étranger (AFE), ainsi que par douze élus au Sénat et onze députés à l'Assemblée nationale. Ces députés se partagent autant de gigantesques circonscriptions qui, ensemble, couvrent la totalité de la surface du globe.

Une spécificité française, explique Cédric Pellen. «Après la Seconde Guerre mondiale, le système de représentation des Français de l'étranger s'appuie sur le Sénat et sur le Conseil supérieur des Français de l'étranger (CSFE), une institution consultative créée auprès du ministère des Affaires étrangères, à Paris. Les membres du CSFE sont nommés parmi les membres d'associations jugées représentatives: les anciens combattants, les associations d'enseignants, mais surtout, l'Union des Français de l'étranger (UFE), principale association d'expatriés.»

Un champ de bataille politique

Dans les années 1970, les électeurs français vivant à l'étranger gagnent la possibilité de voter depuis leur pays de résidence, ce qui facilite grandement leur participation. Ils deviennent alors un électorat à conquérir. L'Association démocratique des Français de l'étranger (ADFE), classée à gauche, quand l'UFE est réputée proche de la droite, est créée en 1980. À partir de 1982, les membres du CSFE sont élus directement par les Français établis hors de France.

Les deux dernières grandes réformes finissent de transformer ce terrain politique en un champ de bataille comme les autres pour les partis. À partir de 2012, onze sièges de député sont attribués aux Français de l'étranger à l'Assemblée nationale. Puis, en 2014, des «conseils consulaires» sont créés sur chaque circonscription hors de France, pour porter la voix des expatriés qui y vivent auprès des ambassadeurs et des consuls locaux, dans chaque pays. Et 443 conseillers «consulaires» sont élus au suffrage universel direct dans leurs circonscriptions respectives.

Les quatre-vingt-dix membres du CSFE –rebaptisé «Assemblée des Français de l'étranger» (AFE) entre-temps– sont désormais élus parmi les conseillers consulaires, par les membres des conseils consulaires eux-mêmes. Leurs compétences sont très limitées. Tous ces élus élisent cependant leurs sénateurs.

Réveil d'ambitions locales

Mais l'attribution de sièges au palais Bourbon a aussi éveillé des ambitions locales. «À partir de 2014, les partis ont mis la main sur l'AFE, se remémore Francis Huss, vieux routard de la politique consulaire, membre de l'AFE entre 1991 et 2021, affilié à l'Union des Français de l'étranger. À ce moment, l'UMP [devenu Les Républicains –LR– depuis, ndlr] a pris le contrôle de l'UFE. Les présidents d'associations ont été élus lors des élections consulaires, puis au moment de désigner les membres de l'AFE, l'UMP a essayé d'imposer ses personnes. Je suppose que c'est parce que c'est un marchepied pour devenir député.»

«L'idée est de constituer des ressources politiques locales, de se faire reconnaître au niveau local pour être repéré comme figure incontournable sur le terrain», confirme Cédric Pellen. Était-ce le plan de Stéphane Vojetta? Ancien banquier d'affaires, il est arrivé à Madrid il y a près de vingt ans. Il débarque dans la communauté française en Espagne quand il entre dans l'association de parents d'élèves du lycée français de Madrid.

En 2016, il intègre le comité de soutien d'Alain Juppé pour les primaires de LR... son candidat perd. Mais En marche, le parti fondé par Emmanuel Macron, cherche à monter une candidature dans la circonscription, pour les législatives qui suivront la présidentielle. La candidate, Samantha Cazebonne, demande à Vojetta d'être son suppléant. Et elle gagne. En 2021, la députée devient sénatrice des Français de l'étranger. Stéphane Vojetta la remplace automatiquement.

En mai 2021, celui qui n'était encore que suppléant de Samantha Cazebonne avait monté une liste estampillée LREM à Madrid, pour les élections consulaires. À l'époque, il concentrait particulièrement ses attaques sur la gauche, qui avait déjà réussi à réunir l'investiture d'Europe Écologie-Les Verts (EELV), du Parti socialiste (PS) et de La France insoumise (LFI) sur une liste unique au niveau local. Celle de Vojetta avait recueilli 26% des suffrages. Il avait été élu conseiller consulaire. La liste de gauche (41% des voix) a, elle, fait élire deux conseillers consulaires et entrer son leader, François Ralle Andreoli, à l'AFE.

«Moi, je ne suis pas connu, je n'ai pas le numéro personnel de Pedro Sánchez [président du gouvernement espagnol, ndlr]. Mais on me voit comme quelqu'un qui est suivi par sa communauté, qui partage les mêmes problèmes et préoccupations au quotidien, qui s'est rendu très accessible, avant même d'être élu, et dont l'action, à Paris, est très influencée par les retours de ses administrés», affirme aujourd'hui Stéphane Vojetta à Slate.fr.

«Sur le plan national, je peux apporter une majorité forte au président de la République pour affronter les grands défis du moment: le changement climatique, l'Europe, le pouvoir d'achat, la santé, la sécurité. [...] À nos compatriotes [vivant sur la circonscription], je peux apporter une voix forte [à l'Assemblée nationale], ma connaissance des rouages parlementaires, mon expérience de ministre de l'Intérieur et de Premier ministre», répond Manuel Valls, de son côté. Il peut se prévaloir de tous les soutiens politiques de l'appareil du parti, y compris celui de Samantha Cazebonne, que Stéphane Vojetta supplée au palais Bourbon.

Un parachutage mal préparé

«Stéphane Vojetta a raison de ne pas se désister. Le grand problème des partis, c'est qu'ils désignent des apparatchiks depuis Paris, sans avoir aucune idée de la réalité du terrain», regrette Francis Huss. Si Manuel Valls vit à Barcelone depuis quelques années, il ne s'était jamais investi dans la vie politique des Français de l'étranger au niveau local avant mai 2022. Notons que si Francis Huss figurait sur la liste de Vojetta aux élections consulaires, il tenait déjà le même discours il y a un an.

Ce type d'opération se prépare normalement en amont. Les personnalités locales sont averties et le parti tente de passer la pommade aux personnes lésées. Mais dans le cas présent, «jusqu'à la fin, on m'avait dit que cela n'arriverait pas», déplore Stéphane Vojetta. L'opération n'a pas été pilotée par le QG de campagne, confirme-t-on chez Renaissance. Le député sortant a simplement appris dans la presse qu'il ne serait pas candidat à sa succession.

Les partis devraient pourtant le savoir: gare aux parachutages trop brutaux. «En 2012, pour les premières législatives, on pensait que les Français de l'étranger étaient plutôt de droite. Donc l'UMP a eu tendance à investir des candidats qui n'étaient pas des Français établis hors de France, mais des figures nationales qui cherchaient une circonscription “safe”, rappelle Cédric Pellen. Le PS, qui ne croyait pas trop en ses chances, a plutôt misé sur des candidats investis localement.» Bingo! PS: sept députés. UMP: trois.

«Circonscription en principe facile pour un candidat LREM, quel qu'il soit. Avec deux [candidats] face à un Nupes [Nouvelle Union populaire écologique et sociale, ndlr], le match est plus ouvert», analyse
Mathieu de Taillac, le correspondant du Figaro en Espagne, sur Twitter. En choisissant Renaud Le Berre à Barcelone, la Nupes a investi un candidat qui, comme à Madrid, avait déjà réuni la gauche au niveau local en 2021 lors des élections consulaires. Avec un résultat probant: 43% de voix, contre 23% pour la liste étiquetée LREM.

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De plus, la participation aux législatives est très basse: moins de 16% au premier tour en 2017 sur la circonscription. «Cette circo n'est pas non plus un cadeau pour Valls. Seules les personnes les plus politisées votent aux législatives. Sur ces territoires, l'électorat moins politisé est plutôt favorable à Macron. Ici, la capacité de mobilisation sera essentielle», estime Cédric Pellen.

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