Culture

Le jour où Gainsbourg a propulsé l'Eurovision dans la modernité

Temps de lecture : 5 min

Au printemps 1965, Serge Gainsbourg débarque à Naples pour le Concours Eurovision de la chanson avec «Poupée de cire, poupée de son», un titre qui fait hurler les musiciens. Après lui, le concours ne sera plus jamais le même.

Serge Gainsbourg et France Gall à leur descente d'avion à Orly, le 21 mars 1965, lendemain du Concours Eurovision de la chanson 1965. | AFP
Serge Gainsbourg et France Gall à leur descente d'avion à Orly, le 21 mars 1965, lendemain du Concours Eurovision de la chanson 1965. | AFP

Au bout du fil, la chanteuse Marie-Claire Buzy, un temps égérie de Gainsbourg, nous raconte: «En 85, j'ai demandé à Serge de venir assister à une session studio de l'album que j'enregistrais en son honneur, I love you Lulu. Puis on est allés dîner dans un resto du XIXe et, en sortant, il s'est allongé au beau milieu de la route et il a dit: “De toute façon, on va me reconnaître. Je ne peux pas me faire écraser!” Sauf qu'il faisait nuit, c'était mal éclairé et dangereux, même si la rue était presque vide. Moi, je flippais et je le suppliais de se relever! Mais il est resté allongé là un bon moment.» Serge Gainsbourg ou l'audace.

Cette audace, Maritie Carpentier, productrice de Radio Luxembourg en 1965, la sollicite quand elle propose au chanteur de créer, cette année-là, la chanson qui représentera le Luxembourg à l'Eurovision, en Italie. Gainsbourg, encore relativement peu connu du grand public malgré quelques succès d'estime, a séduit Maritie Carpentier lors de ses passages télé dans deux émissions qu'elle produit, le «Sasha Show» de Sacha Distel et «Top à...».

Frustré des chiffres confidentiels auxquels se sont écoulés ses premiers albums, ceux de sa période jazz, Gainsbourg est à la recherche d'un coup d'éclat. Lui, pour qui le métier de chanteur consiste en «percer ou crever», annonce à la télévision que l'année 1965 sera celle de sa consécration, quitte à abandonner le jazz pour le rock, plus accessible.

Il accepte la proposition de Maritie Carpentier. Il doit composer un titre pour une jeune chanteuse de 17 ans déjà aguerrie, recommandée par l'entremise de Denis Bourgeois, son ancien directeur artistique chez Philips: France Gall. Gainsbourg récupère les clés du camion Eurovision. L'aventure sera douloureuse d'abord, orgasmique ensuite.

Hués aux répétitions, acclamés au concours

Dès les répétitions du concours à Naples, quelques jours avant le grand show, qui sera suivi cette année-là par 150 millions de téléspectateurs, France Gall et Serge Gainsbourg comprennent que, pour eux, la semaine sera longue. Les musiciens de l'orchestre italien, qui accompagne en musique tous les participants du concours, sont dérangés par la chanson composée par Gainsbourg pour l'occasion, «Poupée de cire, poupée de son».

Les standards de l'Eurovision, dont la première édition a eu lieu en 1956, s'articulent alors intégralement autour de balades mièvres et langoureuses rappelant la musique des années 1930 d'une Lucienne Boyer ou Léo Marjane. Jusqu'en 1965 et Gainsbourg, le concours reste parfaitement hermétique au rock, au yéyé et à la pop, pourtant déjà largement répandus en Europe. «Cela s'explique par le fait que les chansons du concours étaient choisies soit par des télévisions publiques, ni très novatrices musicalement ni adeptes du changement, soit par une audience télé –qui votait à l'époque par carte postale– principalement constituée de personnes âgées», analyse le spécialiste de l'Eurovision Franck Thomas, créateur du site français de référence sur le concours.

Dans ce contexte, le titre composé par l'homme à la tête de chou détonne. Rythme effréné, sonorités pop, paroles sophistiquées à double sens et orchestration très présente font de «Poupée de cire, poupée de son» un ovni de modernité dans le ciel convenu de l'Eurovision.

«Gainsbourg a complètement rompu avec la tradition en composant pour France Gall une chanson chantée au galop, sur un rythme prestissimo», analyse la biographe Marie-Christine Natta, autrice de Serge Gainsbourg – Making of un d'un dandy. «L'orchestre italien n'appréciait pas du tout ce rythme de cavalerie et ne s'est pas gêné pour le signifier à France Gall et Gainsbourg. Dès la première répétition, les musiciens ont hué la chanson.» Lors d'un classement à main levée demandé aux quelques présents dans la salle pendant ces répétitions, le titre se retrouve même dernier. Vexé, furieux et découragé par la défiance que suscite l'œuvre qu'il a composée, Gainsbourg s'en va.

«Le goût de la provocation et la quête de la nouveauté l'ont guidé tout au long de sa carrière, poursuit la biographe. Il y a donc une certaine logique au fait qu'il ait voulu prendre le contre-pied de ce qui se faisait habituellement dans le concours. Je présume qu'il a dû beaucoup mépriser les musiciens de l'orchestre italien qui avaient hué sa chanson, car c'étaient des gens qui ne voulaient pas sortir d'un certain classicisme.»

«C'était du Gainsbourg, appuie Franck Thomas. Il n'avait pas peur de présenter des choses différentes de ce qui se faisait dans le concours, je pense même que c'était sa principale préoccupation.» Jane Birkin, dans la série de podcasts Serge Gainsbourg par Melody Nelson, réalisée en 2001 par Les Médias francophones publics, abonde en ce sens: «Dès qu'il pensait faire une chose déjà vue ou déjà sentie auparavant, il criait.»

Cette liberté novatrice dont Gainsbourg a pu jouir dans le cadre du concours, Franck Thomas l'attribue également à la délégation qu'il représentait, le Luxembourg: «C'est un pays qui n'avait pas froid aux yeux, qui tentait des choses inattendues et, parfois, ça payait. Si Gainsbourg avait proposé cette chanson à l'ORTF à l'époque, elle n'aurait sans doute jamais été prise.»

Et l'Eurovision changea de siècle

Bien que France Gall n'ait quasiment plus vu du week-end ce vexé de Gainsbourg, il réapparaît finalement le jour J au siège de la Rai, à Naples, pour assister à la performance de la jeune chanteuse, qui passe en toute fin de soirée.

Au grand étonnement de celle-ci, le public, contrairement à l'orchestre local, se montre extrêmement enthousiaste, lui réservant une bruyante ovation au conclure de sa prestation. Lors de la révélation des points attribués par les jurys nationaux (dix jurés par pays), le Luxembourg de Gall et Gainsbourg prend d'emblée la tête d'un classement qu'il finira par dominer triomphalement –sans aucun point du jury italien.

France Gall interprète «Poupée de cire, poupée de son» lors de l'Eurovision 1965. | Keystone-France / Gamma-Keystone via Wikimedia Commons

Gainsbourg, acclamé, tient son coup d'éclat. Il tombe dans les bras de France Gall et, bouquets de fleurs plein les mains, ces deux-là retournent à Paris. Le succès international de «Poupée de cire, poupée de son» est immédiat. Le titre devient la première chanson créée pour l'Eurovision à faire le tour du monde: top 10 dans dix-huit pays, 20.000 ventes par jour, reprises en italien, allemand et japonais, et porte-clés à l'effigie de France Gall, propulsée au rang de méga-star, commercialisés un peu partout.

Cette édition 1965, en plus de marquer le début d'une période de gloire nouvelle et tant espérée pour Gainsbourg, est un tournant dans l'histoire de l'Eurovision. «On peut dire que le concours a changé de siècle musical à ce moment-là sous l'influence de Gainsbourg, observe Franck Thomas. Il a entraîné l'Eurovision sur une piste de chansons plus dynamiques, plus rythmées. “Poupée de cire, poupée de son” a été le déclic qui a permis de se dire: “Ok, on peut faire ça à l'Eurovision”.»

Dans les années qui suivent le sacre de Gall et Gainsbourg, les participants et vainqueurs s'appuyant sur la pop, le rock ou le disco sont de plus en plus nombreux, témoignant de la mue d'un concours enfin prêt à se plonger dans le bain de son époque. Parmi les plus célèbres, l'entraînant «Puppet on a string» de la Britannique Sandie Show, vainqueure en 1967, l'énergique «Vivo cantando» de l'Espagnole Salomé, sacrée en 1969, ou le cultissime «Waterloo» d'Abba, lauréat en 1974.

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En parallèle, Lucien Ginsburg entame les années les plus prolifiques de sa carrière, celles qui feront de lui un phare du patrimoine musical français, encore allumé un demi-siècle plus tard. La preuve que l'audace paye toujours, à condition de ne pas rester trop longtemps allongé au milieu de la route.

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