Société / Économie

Au Royaume-Uni, de plus en plus de seniors ne veulent plus travailler

Temps de lecture : 5 min

Quelque 300.000 travailleurs britanniques parmi les plus âgés sont désormais «économiquement inactifs», ce qui représente un défi majeur pour le gouvernement.

Le désir de prendre sa retraite constitue la principale raison de l'augmentation de l'inactivité des seniors au Royaume-Uni. | Diana Parkhouse via Unsplash
Le désir de prendre sa retraite constitue la principale raison de l'augmentation de l'inactivité des seniors au Royaume-Uni. | Diana Parkhouse via Unsplash

L'économie britannique semble rencontrer un problème avec ses plus de 50 ans: à la suite de la pandémie de Covid-19, ils ont quitté la population active en masse, au grand dam des entreprises et du gouvernement. Ils sont environ 300.000 travailleurs âgés de 50 à 65 ans de plus qu'avant la pandémie à avoir désormais rejoint la catégorie des «économiquement inactifs», ce qui a conduit un tabloïd à qualifier le problème d'«exode des seniors».

«Économiquement inactif» signifie que ces travailleurs âgés ne sont ni employés ni à la recherche d'un emploi. Bien sûr, il se peut simplement qu'ils aient épargné davantage pendant la pandémie et qu'ils puissent maintenant se permettre de prendre une retraite confortable plus tôt que prévu.

Mais si les travailleurs âgés ont été mis au chômage en raison de risques pour leur santé ou d'un manque d'opportunités, cela signifie que l'économie reste privée de travailleurs potentiellement productifs –ce qui pourrait coûter cher à l'État de diverses manières. Que se passe-t-il donc?

Les plus qualifiés moins touchés

Dans notre récente étude, nous nous sommes penchés sur l'inactivité économique croissante des plus de 50 ans et sur ses conséquences pour l'économie, en utilisant les dernières données de l'enquête du UK Labour Force Survey (LFS).

Nous avons d'abord pu constater que l'exode des seniors ne se concentre pas dans les segments les plus riches de la population, même si l'on pourrait s'attendre à ce qu'ils soient les plus concernés par un départ anticipé à la retraite. Au contraire, il s'agit plutôt d'un phénomène qui touche principalement les revenus moyens et moyens inférieurs.

Comme le montrent les graphiques ci-dessous, la plus forte hausse de l'inactivité post-Covid s'observe chez les travailleurs appartenant à la catégorie des revenus moyens inférieurs. Ces derniers gagnaient environ 18.000 à 25.000 livres sterling par an (21.000 à 29.200 euros) dans leur emploi le plus récent. Dans chaque graphique, la ligne indique le pourcentage de travailleurs actifs âgés de 50 à 65 ans, qui sont devenus économiquement inactifs un an plus tard.

Travailleurs devenant inactifs (%) par quartile de revenu. Les données proviennent de l'enquête longitudinale sur les forces de travail de cinq trimestres pour les individus âgés de 50 à 65 ans. Chaque graphique présente un quartile différent de la distribution des salaires (0-25ᵉ, 25-50ᵉ, 50-75ᵉ et de 75-100ᵉ). Par exemple, le dernier point de données du panel pour les salaires moyens inférieurs montre que 12,8% des travailleurs qui étaient employés au quatrième trimestre de 2020 avec un salaire situé dans le 25ᵉ-50ᵉ percentile étaient économiquement inactifs au quatrième trimestre de 2021. | Graphiques fournis par les auteurs

D'autres éléments viennent étayer l'idée que l'augmentation de l'inactivité reste concentrée dans la partie moyenne inférieure de la distribution des revenus. Par exemple, l'augmentation de l'inactivité a été plus importante chez les personnes qui louent leur logement plutôt que chez les propriétaires, et chez celles qui travaillent dans des secteurs et des professions moins rémunérées. L'augmentation de l'inactivité a également été moindre chez les travailleurs hautement qualifiés.

Les secteurs où l'inactivité des plus de 50 ans a le plus augmenté sont le commerce de gros et de détail (+40%), le transport et l'entreposage (+30%), et l'industrie manufacturière (+25%). Et les professions qui enregistrent les plus fortes hausses en pourcentage de l'inactivité des plus de 50 ans sont: opérateurs d'installations et de machines de traitement (+50%) et vendeurs et les services à la clientèle (+40%). Pour replacer ces chiffres dans leur contexte, notons que la hausse en pourcentage de l'inactivité des plus de 50 ans dans l'ensemble de l'économie est de 12%.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces différences. D'abord, les secteurs en question connaissaient déjà des difficultés économiques avant la pandémie et ont été durement touchés ces deux dernières années. Les travailleurs ont ainsi pu considérer qu'il était peu probable qu'ils retrouvent leur emploi dans un secteur en déclin et ont pu choisir de prendre leur retraite, plutôt que de chercher un autre emploi ou de se reconvertir. Il s'agit également de secteurs où les contacts sociaux sont nombreux et où il n'est pas possible de travailler à domicile. Certains employés âgés ont donc peut-être choisi de démissionner par crainte pour leur santé.

Dans l'ensemble, l'augmentation de l'inactivité s'explique par le fait que les travailleurs âgés perçoivent une baisse du rendement de leur travail: en effet, pourquoi continuer à occuper un emploi mal rémunéré, dans un secteur en déclin et en pleine pandémie?

Reviendront-ils au travail?

Il n'est pas rare que des travailleurs deviennent économiquement inactifs après une récession, car il est alors plus difficile de trouver un emploi. Les candidats peuvent se décourager. C'est notamment ce qui s'est produit après la crise financière mondiale de 2007-2009 –à la suite de laquelle la hausse de l'inactivité chez les plus de 50 ans restait néanmoins trois fois moins élevée qu'actuellement.

Certes, les travailleurs aujourd'hui en «exode» pourraient se remettre à chercher un emploi si la situation économique s'améliorait, mais les perspectives restent peu encourageantes.

Plusieurs faits suggèrent également que ces personnes n'ont vraiment pas envie de revenir au travail. La hausse totale de l'inactivité concerne des travailleurs qui disent ne pas vouloir d'emploi et pensent qu'ils ne travailleront «certainement» plus jamais. Des «raisons de santé» peuvent être évoquées –même si la hausse de l'inactivité liée à la santé avait commencé au moins deux ans avant la pandémie et n'a pas beaucoup été affectée par la crise sanitaire en elle-même–, mais le désir de prendre sa retraite constitue bien la principale raison de l'augmentation de l'inactivité.

Il convient de souligner qu'avant la pandémie, le nombre de retraités était en baisse, les travailleurs arrêtant de travailler plus tard. Ce phénomène était dû à l'augmentation de l'âge légal pour obtenir la pension de l'État, qui est passé de 65 à 66 ans à partir de 2019-2020. La hausse des départs à la retraite que nous avons observée pendant et après la pandémie est donc aussi en partie l'émergence d'une tendance sous-jacente liée à cette mesure.

Des défis importants

Cette hausse sans précédent de l'inactivité chez les plus de 50 ans pose désormais des défis importants pour l'économie britannique. Elle intervient à un moment où le gouvernement doit faire face à l'augmentation des démissions dans d'autres groupes d'âge, aux pénuries de main-d'œuvre, à l'augmentation du coût de la vie ou encore aux effets du Brexit. Compte tenu de leurs revenus relativement faibles, ces retraités pourraient aussi potentiellement rencontrer des difficultés financières plus tard durant leur retraite et ajouter de la pression sur les dépenses publiques. Que peut-on donc faire pour stopper, voire inverser, l'exode des seniors?

L'augmentation de l'inactivité ne se situe pas dans les couches de la société aux revenus les plus faibles, groupe sur lequel le gouvernement concentre aujourd'hui ses efforts par le biais du système de prestations. Le gouvernement pourrait donc envisager d'étendre ces incitations aux personnes de la classe moyenne inférieure pour tenter de les encourager à reprendre le travail.

Peut-être la crise du coût de la vie obligera-t-elle les plus de 50 ans à reprendre le travail, ce qui résoudra en partie la pénurie de main-d'œuvre au Royaume-Uni. Mais résoudre un problème en en créant un autre n'est pas de nature à rendre qui que ce soit –travailleurs, entreprises ou gouvernement– plus heureux. Des jours difficiles semblent donc nous attendre.

En France, le projet de réforme des retraites du président réélu Emmanuel Macron prévoit un report de l'âge légal de départ à 65 ans. Un objectif qui implique, en parallèle, un effort pour maintenir les seniors un an de plus à leur poste. Depuis le début des années 1990, les quatre réformes des retraites (1993, 2003, 2010 et 2014) ont déjà contribué à accroître le taux d'emploi des seniors: celui-ci a notamment augmenté de près de 20 points entre 2003 et 2021, selon une étude de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares).

Cependant, la France accuse toujours un retard de près de 6 points chez les 55-64 ans par rapport à ses voisins européens. Or, combler cet écart ne s'annonce pas simple, surtout si les tendances observées par les chercheurs britanniques Carlos Carrillo-Tudela, Alex Clymo et David Zentler-Munro (Université de l'Essex) venaient également à se confirmer en France.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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