Médias / Monde

Ne jamais s'habituer à ce qui se passe en Ukraine

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] La plus grande victoire de la barbarie est toujours le silence qui l'accompagne.

Bientôt, nous rentrerons dans la routine de cette guerre. | Daniele Franchi via Unsplash
Bientôt, nous rentrerons dans la routine de cette guerre. | Daniele Franchi via Unsplash

Nous sommes entrés dans le temps long de la guerre, ce moment où les armées s'affrontent sans demeurer capables de prendre l'ascendant l'une sur l'autre. Qui sait combien de semaines, de mois, d'années s'écouleront avant que les canons des chars ne cessent de tonner? Et pendant tout ce temps, jour après jour, en une farandole funèbre et ininterrompue, des âmes innocentes perdront la vie.

Des enfants comme des vieillards. Des populations civiles victimes de bombardements acharnés. Des corps fauchés par un éclat d'obus, ensevelis sous le poids de leur propre maison. Des vies fauchées au hasard dans cette grande loterie de la mort qu'est toujours la guerre. Et qui s'effaceront en silence, dans l'indifférence généralisée. Sans parler de tous celles et ceux qui auront à subir les outrages perpétrés par l'armée russe, les viols, les simulacres d'exécution, le pire de la barbarie humaine.

Bientôt, nous rentrerons dans la routine de cette guerre. Peu à peu, ce qui hier faisait encore la une de nos journaux apparaîtra en page intérieure ou bien finira même par disparaître de l'actualité. De temps à autre, à la faveur d'un acte particulièrement atroce, d'une vidéo insoutenable à regarder, d'un témoignage glaçant et percutant, la guerre reviendra nous hanter avant que son halo ne s'estompe à nouveau.

Nous oublierons. Nous retournerons à la routine de nos existences ordinaires. Après tout, guerre ou pas, il nous faut bien vivre, payer nos factures, jouir de ce que la vie a à nous offrir. Parfois, au souvenir de la guerre qui se déroule loin de nos yeux, dans les territoires reculés de l'Europe, nous aurons une pensée émue avant de hausser les épaules d'impuissance. Notre capacité à nous indigner s'amenuisera et peu à peu la guerre ne sera plus qu'un lointain souvenir, une vague certitude qui nous touchera à peine.

Plus tard, bien plus tard, quand la paix une fois venue, le récit des atrocités passées franchira le mur de notre indifférence, lorsque nous sera raconté avec moult détails le vrai visage de la tragédie vécue par le peuple ukrainien, d'effroi nous ouvrirons en grand les yeux. Du haut de son horreur, la barbarie nous prendra à la gorge et du fin fond de nos consciences, montera cette question qui jusqu'à notre mort continuera à nous hanter: et toi qui feins de découvrir ce que tu savais déjà, la monstruosité des hommes portée à son incandescence la plus absolue, qu'as-tu donc fait pour que cet innommable ne se produise jamais?

S'il fallait une seule raison pour que jamais nous ne nous habituions à ce qui se passe en Ukraine, c'est bien celle-là, ce refus de fermer les yeux afin de pouvoir un jour prochain continuer à nous regarder sans frémir de honte. Ce n'est même pas pour le peuple ukrainien qu'il nous faut rester éveillés, mais pour nous, pour le salut de nos âmes, pour préserver cette part d'humanité qui vit en chacun de nous et sans laquelle nous ne sommes rien, si ce n'est des êtres vains obsédés par leur seule et misérable destinée.

La plus grande victoire de la barbarie est toujours le silence qui l'accompagne, cette sorte de complicité taiseuse à laquelle nous nous abandonnons plus ou moins volontairement. C'est seulement quand nous regardons ailleurs, que nous nous bouchons les oreilles, que la barbarie atteint son apogée, son but ultime: nous rendre aussi méprisables et aussi coupables que ceux qui la perpétuent.

À chaque fois que nous détournons nos regards, nous devenons les complices passifs d'une tragédie dont, par lassitude ou par écœurement, nous ne voulons plus rien savoir. Comme ces personnes qui à force d'entendre les bruits d'une agression commise au pas de leur porte décident un beau jour de ne plus rien entendre et se claquemurent à l'intérieur d'elles-mêmes afin de continuer à vivre comme si de rien n'était.

Aussi longtemps que la guerre durera en Ukraine, aussi longtemps devrions-nous nous sentir concernés, ne jamais accepter ce qui se déroule là-bas. Se tenir jour après jour informés de l'évolution de la situation, aider comme on peut ceux que le conflit a abîmés, peser de tout notre poids sur nos dirigeants afin que jamais nous ne nous habituions à l'ordinaire de la guerre, voilà ce dont il s'agit.

C'est peu mais c'est déjà beaucoup.

Surtout, c'est la seule manière qu'il nous reste pour que collectivement nous parvenions à conserver intactes les valeurs de la civilisation, l'idée même de justice, de fraternité, de cet inlassable effort entrepris génération après génération afin de nous extirper des ténèbres pour mieux aller vers la lumière. Cet effort, nous le devons à nous-mêmes et à tous ceux qui portent en eux les blessures de la guerre.

Les morts comme les vivants.

C'est le moins que l'on puisse faire.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Newsletters

La maison des Télétubbies détruite à cause de fans trop intrusifs

La maison des Télétubbies détruite à cause de fans trop intrusifs

La propriétaire du lieu a volontairement inondé le terrain.

À quoi ressemble le monde vu par la presse chinoise?

À quoi ressemble le monde vu par la presse chinoise?

En Chine, le contrôle rigoureux de l'information redessine un monde qui suit la ligne politique de Xi Jinping. Que l'actualité soit nationale ou internationale, elle s'insère toujours très bien dans la ligne du Parti communiste chinois.

En Algérie, caricature et satire sont des disciplines à haut risque

En Algérie, caricature et satire sont des disciplines à haut risque

Convoqué par la justice pour des dessins considérés comme diffamants, le dessinateur Ghilas Aïnouche, ancien collaborateur de Charlie Hebdo, se trouve dans une situation délicate.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio