France

Le trader noir et la banquière blanche

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux, mis à jour le 09.06.2010 à 10 h 44

Voici les personnages principaux du procès Kerviel: Jérôme Kerviel, évidemment, et Claire Dumas, la banquière qui représente la Société Générale.

Avec son teint bronzé, son costume sombre de bonne coupe, sa chemise blanc immaculé et sa grosse montre au métal m'as-tu-vu, Jérôme Kerviel présente l'attirail parfait du golden boy winner et sûr de lui. Pourtant, à regarder de plus près ses cernes épais et sombres et son air tendu, on imagine l'état de stress et les nuits courtes du jeune homme de 33 ans. Au premier abord, le trentenaire dégage une impression mitigée, entre l'exaspération apeurée de devoir s'expliquer et la fierté orgueilleuse d'être au centre des projecteurs médiatico-judiciaires.

Trader «ordinaire» ou Méphisto?

Au premier jour de son procès, mardi 8 juin, la 11e chambre correctionnelle du tribunal de Paris a passé à la vitesse TGV la personnalité de l'ancien trader de la Société Générale. Expédiés ses origines bretonnes et son parcours scolaire et universitaire. Le président Dominique Pauthe a préféré longuement s'attarder sur l'activité de Jérôme Kerviel entre son arrivée à la Société Générale en 2000 et l'éclatement de l'affaire en janvier 2007.

Ses débuts comme assistant trader au middle-office –service qui saisit l'ensemble des opérations traitées par les traders– entre 2000 et 2004 ne sont-ils pas le meilleur moyen pour lui de maîtriser sur le bout de doigts les mystères informatiques et boursiers de la salle des marchés? «Je faisais un travail de secrétariat en fait, un travail d'intégration des données», tempère vite le prévenu qui qualifiera même ce travail de «complètement con».

En 2000, sa hiérarchie loue son «excellente maîtrise de l'outil informatique». Bingo pour un homme poursuivi entre autres pour «pénétration de fichiers informatiques»! «J'avais la même maîtrise que les autres traders, et encore sur Excel uniquement», répond du tac au tac Kerviel, la voix piquée et le débit rapide, à la limite de l'intelligible.

Avec son avocat Olivier Metzner, il n'a de cesse de se présenter comme un trader «normal» et «ordinaire», loin d'un Méphisto de la Bourse, se positionnant même dans «la moyenne basse des profils d'une salle des marchés». Ni «génie» de la finance, ni trader «terroriste», juste un simple salarié qui passait «tout (son) temps à la banque» et qui «vivait pour (son) métier».

Une «ménagère de moins de 50 ans»

Avec sa tunique noire et son pantalon blanc, on imagine Claire Dumas surveiller ses deux enfants au parc... Pourtant c'est cette femme de 41 ans, aux allures de parfaite ménagère de moins de 50 ans qui, trois semaines durant, va incarner la Société Générale au procès de Jérôme Kerviel. Assise sur le banc des parties civiles au côté des défenseurs de la banque entre Maîtres Jean Veil et François Martineau, Claire Dumas incarne l'exact inverse du trader indélicat, la salariée modèle qui va défaire les montages diaboliques. L'inverse également du riche banquier aux gros cigares.

Le vendredi 18 janvier 2008, celle qui est aujourd'hui l'adjointe au directeur des risques opérationnels, se retrouve à la tête de la cellule de crise chargée de comprendre les opérations fictives de Jérôme Kerviel. Elle raconte devant le tribunal avec émotion comment elle travaillera tout le week-end, se plongeant dans la base Eliot qui recense l'ensemble de l'activité des traders de la banque. Elle se retrouve confrontée à 100 millions de lignes dont 500.000 signées Kerviel.

La cellule de cinq personnes, baptisée Kfair, pour «affaire Kerviel», mobilisera bientôt 30 salariés. On imagine une tension extraordinaire. En quelques heures, on lui demande de faire ce qui n'a pas été fait tout au long de l'année 2007 par l'ensemble des équipes de contrôle de la banque.

Jean-Pierre Mustier, le numéro 2 de la Société Générale, est là. Il veut une réponse claire sur la supposée fraude organisée par un trader inconnu. Le samedi, un comité spécial doit boucler les comptes de la banque qui devront être validés le lendemain par un conseil d'administration convoqué exceptionnellement un dimanche. La Banque de France a demandé le bilan de la Société Générale pour le lundi matin. Elle est alors inquiète de l'impact de la crise des subprimes.

Claire Dumas raconte avec assurance un film maintes fois vu et revu. Que Maître Metzner, ce qu'il est convenu d'appeler un ténor, tousse, elle s'interrompt, se tourne vers lui et attend. Puis reprend son récit. Elle ne dissimule pas son émotion. Tout ce qui la différencie du jeune homme assis à deux pas est bon.

Claire Dumas continue de raconter. Elle décortique ses listings et vient de tomber sur l'opération à 50 milliards d'euros, montée début janvier face à un petit courtier allemand, un certain «Baader». Dans une autre pièce, Jérôme Kerviel, convoqué, nie avoir poursuivi sa course en 2008. La conversation est retransmise.

Dans l'oreille gauche, j'entends le chiffre de 50 milliards et 2,7 milliards de perte. Dans l'oreille droite, j'entends «y'a rien... Y'a rien...»

Claire Dumas écrit un mail aux responsables de la banque qui sont face à Kerviel. Un long silence s'installe, qu'elle évalue à 5 minutes. Jérôme Kerviel semble encaisser le coup: «Oui, c'est vrai...» Encore un silence, plus court, puis il reprend: «Mais, ça perd pas...» Son métier à lui, c'était de prendre des risques. Son métier à elle, c'est de contrôler les risques. L'incompréhension est totale entre le trader noir et la dame blanche. A les voir à quelques centimètres l'un de l'autre devant le tribunal, la caricature semble parfaite encore aujourd'hui.

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux

Photo: Jérôme Kerviel et Olivier Metzner, le 8 juin 2010. REUTERS/Jacky Naegelen

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