Monde

Aux Pays-Bas, Papa est à la maison

Fernando Navarro et Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 09.06.2010 à 16 h 11

Deux jeunes politiciens ont pris une décision surprenante: se retirer et s'occuper de leur famille. Nouvelle tendance ou calcul politique?

Wouter Bos et Camiel Eurlings sont des jeunes politiciens, brillants, et tout semblaient leur réussir. A respectivement 47 et 37 ans, ce travailliste et ce conservateur étaient, jusqu'en mars dernier, ministres. Avec la tenue d'élections anticipées ce 9 juin, ils se profilaient tous deux comme de probables futurs premiers ministres. Ministres dans le pire des cas. Pourtant cela ne se fera pas: ils ont décidé, et ce presque en même temps, de mettre en parenthèse leur carrière politique au profit de leur famille.

Alors qu'en France, la candidature de Ségolène Royale à la présidentielle de 2007 avait été l'occasion de raillerie avec la question «Qui va garder les enfants», les Pays-Bas semblent avoir franchi un pas. Mais est-ce vraiment une nouvelle tendance sociétale ou juste un calcul politique ?

Décision progressive ou conservatrice?

«Il y a vingt ans, une telle décision aurait été impensable, mais aujourd'hui, la société est en train de changer» explique Bob Van den Bos, vétéran de la politique néerlandaise en tant qu'ancien député, sénateur et député européen pour le parti libéral D66. «Mais ils n'ont pas tort de penser qu'il n'est pas possible de mener de front une vie publique d'homme politique et d'avoir une vie de famille correcte. Vous travaillez entre 70 et 80 heures par semaine, et même durant le peu de temps de libre que vous avez, c'est plus fort que vous, vous continuez à y penser».

Les Néerlandais ont été surpris par le choix de ces deux hommes, alors qu'ils étaient sur le point d'atteindre les sommets de l'Etat. La blague la plus populaire du pays est même devenue: «Saviez-vous que le pape vient de démissionner? - Vraiment? Pourquoi? - Il a décidé de se consacrer à ses enfants».

Pour Kees Aarts, politologue néerlandais, une telle décision est «progressiste, car post-matérialiste». Pour le leader du parti Verts, Najhof Henk, c'est une bonne nouvelle car elle démontre «que le travail n'est pas tout, que l'ambition personnelle ne fait pas une vie».

Reste que pour le moment, ceux qui en profitent surtout sont deux vétérans de la politique néerlandaise. C'est en effet Job Cohen, maire d'Amsterdam depuis 2001 et perdant des élections de 2003 qui a remplacé Wouter Bos à la tête du Parti travailliste. Quant aux conservateurs, c'est le Premier ministre sortant, Jan Peter Balkenende qui garde sa place de leader, sans aucune remise en cause.

Aubaine pour les femmes?

Les femmes politiques pourraient en profiter pour percer sur la scène politique nationale, où elles sont encore largement absentes. «Les Pays-Bas n'ont jamais été un pays pionnier dans l'intégration des femmes dans le marché du travail, et aucune femme n'a encore dirigé un des grands partis politiques», explique Kees Aarts. Mais les choses changent doucement. Lors des élections européennes de 2009, les Néerlandais furent les seuls à élire plus de femmes que d'hommes. Et cela fait deux fois (2004 et 2009) que le gouvernement de La Haye choisit Neelie Kroes comme commissaire européenne.

Même la jeune génération reconnait que la «culture politique a toujours été sexiste». Dixit Vies Arrie, porte paroles des jeunes chrétiens démocrates. «Mais les femmes arrivent au pouvoir progressivement, surtout localement, dans les villes, et en particulier dans les zones rurales où il est plus facile de concilier famille et travail. Il faut voir aussi que les partis cherchent à utiliser cette féminisation alors que la politique devient moins idéologique et plus une question d'image et de personnes. Avoir une femme, surtout blonde, sur une affiche électorale est un plus».

Calcul politique

Il y aurait donc aussi un calcul en terme d'image et de réputation. L'enjeu étant de montrer que tout comme les femmes politiques qui les concurrencent aujourd'hui, la jeune génération d'hommes politiques est capable de faire la part des choses entre ambition personnelle et vie privée. «Dans le cas de Wouter Bos, des rumeurs circulaient depuis longtemps, au sujet d'une négociation avec Job Cohen, pour que ce dernier reprenne la tête du parti, et ce, bien avant l'organisation des élections», soulève Bob Van den Bos. «C'est une décision tactique. Rien de mieux pour eux de revenir d'ici quelques années sur le devant de la scène, avec une nouvelle virginité politique et l'aura d'avoir fait ce choix, d'avoir été détaché du pouvoir politique et respectueux des valeurs familiales. Cela leur rapportera des voix: celles des personnes âgées, de femmes, etc. Il est fort possible, qu'au final, leur décision corresponde à 50% de raisons personnelles et 50% de calcul politique. Car il ne faut pas oublier que rien ne rend plus dépendant que la politique et le pouvoir».

Ces deux hommes vont-ils vraiment devenir de parfaits pères au foyer? C'est fort peu probable. «Eurlings retournera probablement dans le secteur privé. Quant à Wouter Bos, il pourrait retourner travailler pour la multinationale pétrolière Shell, comme par le passé, voire devenir gouverneur de la Banque Centrale des Pays-Bas», pronostique Kees Aarts. Espérons que cela leur laissera du temps pour s'occuper des enfants.

Fernando Navarro et Jean-Sébastien Lefebvre

Photo: How Men Babysitt Kids/Anthony Baker via Flickr CC License by

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