Politique / Société

Appel à déserter: il s'est passé quelque chose à AgroParisTech

Temps de lecture : 5 min

Lors de la cérémonie de remise des diplômes, un «groupe d'agros qui bifurquent» a pris la parole et appelé à suivre des chemins de traverse, loin des grandes exploitations ou des boîtes de l'agroalimentaire. Un tournant?

Devant un public attentif, un «groupe d'agros qui bifurquent» dévoile «l'envers des projets que nous aurions pu mener en tant qu'ingénieurs». | Capture d'écran Des agros qui bifurquent via YouTube
Devant un public attentif, un «groupe d'agros qui bifurquent» dévoile «l'envers des projets que nous aurions pu mener en tant qu'ingénieurs». | Capture d'écran Des agros qui bifurquent via YouTube

Dans une grande école, une remise des diplômes est généralement un moment consensuel avec un défilé sur scène fastidieux, rythmé de musiques dynamiques. Après l'effort, le réconfort: sourires radieux, émotion des parents, applaudissements, transmission entre pairs, signes de connivence… Ici, l'unanimité bienveillante est la règle, les voix dissidentes ne sont que des apartés.

Car, lorsqu'on vient de terminer ses études, diplôme en poche, on pense surtout à faire la fête et à sabrer le champagne avant d'envoyer son CV –d'ailleurs, stages aidant, la plupart ont déjà un job confortable en vue. Il y a une certaine logique à envisager cette parenthèse euphorique: des heures à bachoter, des concours difficiles, un campus en no man's land… Pourquoi s'imposer tout cela si ce n'est pour gagner du pognon à la sortie?

Or, voici qu'à AgroParisTech, un petit groupe a choisi d'exprimer sa différence radicale. Non pas en silence, discrètement, mais bien lors de la remise des diplômes. En parité –quatre femmes et autant d'hommes, qui prennent la parole tour à tour–, ces «agros qui bifurquent» parlent haut et clair devant une assemblée venue célébrer l'obtention d'un parchemin.

«Ces jobs sont destructeurs»

La charge est sévère, brutale. Elle dénonce «une formation qui pousse globalement à participer aux ravages économiques et sociaux en cours», s'en prend à «l'agro-industrie [qui] mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre», crache sur les innovations technologiques et les start-ups qui «ne sauveront rien d'autre que le capitalisme».

Les métiers qui les attendent? De la poudre aux yeux, comme les rapports de responsabilité sociale d'entreprise (rapports RSE), qui masquent des «crimes» ou le recensement de «grenouilles et de papillons pour que des bétonneurs puissent les faire disparaître légalement». Pire encore: concevoir des «plats préparés et ensuite des chimiothérapies» pour les maladies qu'ils auront engendrées.

Devant un public attentif, les agros dévoilent «l'envers des projets que nous aurions pu mener en tant qu'ingénieurs». Croissance verte, énergies, transition écologique, économie, capitalisme, urbanisme, bullshit jobs, technocratie…: tout ici est questionné, décortiqué, vilipendé. «Nous ne nous considérons pas comme les talents d'une planète soutenable», est-il dit, en écho sans doute à un slogan entendu durant les études. «Ces jobs sont destructeurs et les choisir, c'est nuire en servant les intérêts de quelques-uns.»

Le doute est permis

Un étudiant déplore un cursus durant lequel «on ne [leur] a jamais parlé des diplômés qui considèrent que ces métiers font davantage partie des problèmes que des solutions et qui ont choisi de déserter». Une étudiante enchaîne et s'adresse «à celles et ceux qui doutent». Car c'est bien l'objet de cette étrange prise de parole: instaurer un doute, interroger le choix d'une route tracée, questionner le confort d'une carrière, s'affranchir du regard des proches «sur [ses] choix professionnels».

Bien sûr, l'on pourra trouver ici des incohérences sur le renvoi dos-à-dos des «énergies vertes» (avec les doigts en guillemets) et du nucléaire, sans un mot pour les énergies fossiles. On s'étonnera d'une «écologie populaire, décoloniale et féministe», concept assez fumeux, et l'on questionnera la légitimité d'une vision passéiste qui tend à magnifier «les jardins populaires» d'autrefois, vus d'une tour d'immeuble (!), aujourd'hui «rasés pour la construction d'un écoquartier» –sans nier les problèmes sociaux que crée la gentrification.

Prise de parole spectaculaire

Rien de nouveau sous le réchauffement climatique soleil, dira un lectorat blasé. Après Mai 68, quelques lanceurs de pavés ont créé des communautés en retapant des ruines ardéchoises, tandis que d'ex-maos se frottaient à la réalité de la ferme. Chaque année, diplôme prestigieux en poche, il s'en trouve qui «bifurquent», choisissent d'autres voies que le sillon tracé par la bulle dorée des grandes écoles.

Ici, l'étrangeté est la prise de parole. Au moment du consensus, ces agros font entendre leur dissonance. Une radicalité en soi. Celle des vegans qui manifestent devant le Salon de l'agriculture ou du mouvement Extinction Rebellion qui dresse des tentes au cœur de l'immobilier bourgeois. Le militantisme est une prise de parole, une image, un spectacle. Il se voit, se remarque, surprend, agace. Mais enfin, il existe.

Au moment où l'on se montre lucides, où l'on fait preuve de courage autant que d'inventivité, faut-il choisir de déserter?

On se souvient de l'écœurement de la salariée de Wonder, qui refusait de retourner à l'usine de Saint-Ouen en juin 1968. «Non, moi je ne retournerai pas, je ne mettrai plus les pieds là-d'dans! J'mettrai plus les pieds dans cette taule.» À AgroParisTech, l'écœurement est anticipé, la colère, douce dans le ton, violente dans le propos, est déjà ancrée. «Nous avons décidé de choisir d'autres voies», lui répondent les membres de ce collectif qui bifurque. Avant d'énoncer leurs voies de traverse.

L'une «fait de l'agriculture collective et vivrière» à Notre-Dame-des-Landes, l'autre a rejoint le mouvement Les Soulèvements de la terre, une troisième veut vivre de ses dessins. Deux autres «s'installent en collectif dans le Tarn sur une ferme terre de liens, avec un paysan boulanger, des brasseurs et des arboriculteurs». Un dernier «s'engage contre le nucléaire près de Bure».

Loin de «la reconnaissance» que permet «une carrière d'ingé agro», ces choix de vie peuvent-ils séduire leurs pairs? C'est toute la question. «Vous craignez de faire un pas de côté parce qu'il ne ferait pas bien sur votre CV?» Le collectif s'adresse aux agros «qui doutent» et installe la petite musique de l'inconfort. «Vous pouvez bifurquer maintenant.» Entendez: tant que vous le pouvez. Avant les traites, le crédit, en refusant une vie qui, du «patron cynique» à «la carte de fidélité à la Biocoop» en passant par «le SUV électrique» et «le burn-out à 40 ans», serait encore plus inconfortable.

On doute de la portée de tels propos dans l'entre-soi des grandes écoles. Est-ce l'ultime frisson du réel avant de plonger dans le grand bain du capitalisme mondialisé, comme celui que faisait entendre Emmanuel Faber, l'ex-PDG de Danone, à HEC en 2016?

La dissidence est applaudie

Le plus surprenant ici est à la fin: la radicalité du discours est saluée par de vigoureux applaudissements et par une ovation. Pas de sifflets ni de huées. Le public aurait pu être poli, il semble acquis à la cause. On s'en doutait: le ver bifurque dans le fruit que dévorent les élites. De colloques en AG du CAC 40, l'habitude était prise des critiques venant de l'extérieur pour (tenter de) déstabiliser les institutions. Désormais, l'institution génère ses propres critiques de l'intérieur.

Évidemment, cet étrange discours peut aussi nourrir nos certitudes. On y verra ce que l'on souhaite y voir. Une jeunesse qui fait ses expériences. Des initiatives isolées. La redite, version rurale, d'une quête de sens qui touchait d'abord les cadres en milieu urbain. Une version agricole du «Blues du businessman»: j'aurais voulu être un activiste. Une forme d'ingratitude à l'égard d'un cursus prestigieux et inaccessible à beaucoup. La quête d'un buzz éphémère. Une ruse nouvelle du capitalisme pour se réinventer. Le scénario possible d'un Problemos 2.

Mais, loin de ces certitudes, interrogeons-nous: quels sont les conséquences de telles bifurcations? Au moment où l'on se montre lucides, où l'on fait preuve de courage autant que d'inventivité, faut-il choisir de déserter? Aussi radicaux fussent-ils, ces choix individuels signent aussi le renoncement à changer le système dénoncé. La désertion est aussi un aveu d'échec.

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Nous saurons, dans quelques décennies, si cette prise de parole a amorcé un changement profond. Mais sans attendre si longtemps, attendons-nous à voir de tels discours s'inviter aux remises de diplômes. Avec le risque qu'institutionnalisée, la prise de parole dissidente devienne ainsi une nouvelle norme.

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