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Avortement aux États-Unis: l'erreur de Ruth Bader Ginsburg qui pourrait coûter cher

Temps de lecture : 5 min

Tout l'héritage laissé par la juge RBG, icône féministe et progressiste, pourrait bien partir en fumée à cause d'une mauvaise décision prise en 2014.

Une militante en faveur du droit à l'avortement porte un t-shirt sur lequel est représentée l'ancienne juge Ruth Bader Ginsburg, lors d'une manifestation à Miami (Floride), le 3 mai 2022. | Chandan Khanna / AFP
Une militante en faveur du droit à l'avortement porte un t-shirt sur lequel est représentée l'ancienne juge Ruth Bader Ginsburg, lors d'une manifestation à Miami (Floride), le 3 mai 2022. | Chandan Khanna / AFP

Icône progressiste et féministe, la juge Ruth Bader Ginsburg (RBG) faisait et fait encore l'objet d'un véritable culte aux États-Unis, notamment chez les jeunes générations. À son décès en septembre 2020, l'Amérique démocrate lui a rendu hommage plusieurs jours durant, en rappelant son action pour les droits des femmes et des minorités. Mais peu de temps après son inhumation et à quelques semaines de l'élection présidentielle opposant Donald Trump à Joe Biden, le recueillement a très vite laissé place à une féroce bataille politique pour son remplacement.

En un temps record, les Républicains sont parvenus à confirmer la candidate proposée par Donald Trump, Amy Coney Barrett, et à offrir une belle victoire au candidat président. Opposée à l'avortement, à la contraception et favorable aux armes à feu, Amy Coney Barrett est aux antipodes de sa prédécesseure, pour le plus grand bonheur du camp républicain et des milieux religieux qui voient leur poids s'accroître au sein de la plus haute juridiction américaine. Alors que depuis, six juges conservateurs composent ses rangs contre trois progressistes, la Cour suprême est perçue comme le lieu de tous les dangers pour les droits des femmes, des minorités et les causes progressistes.

Il n'aura pas fallu très longtemps pour que ces craintes se concrétisent, puisque la Cour serait sur le point de mettre fin à la protection fédérale du droit à l'avortement en renversant la jurisprudence Roe v. Wade, si l'on en croit le document publié début mai par Politico. Alors qu'un séisme est sur le point d'advenir aux États-Unis, l'erreur commise par Ruth Bader Ginsburg en 2014, dont nous allons parler dans cet article, risque de coûter cher au camp progressiste et plus généralement aux femmes.

La démission était la solution

Décédée à l'âge de 87 ans des suites d'un cancer du pancréas détecté dix ans plus tôt, Ruth Bader Ginsburg a pris un énorme risque en refusant de démissionner durant le mandat de Barack Obama pour être remplacée par un juge partageant ses vues (ces derniers étant nommés à vie).

Plusieurs tribunes ont été publiées à partir de 2011 pour alerter sur ce point. Parmi elles, citons notamment celle d'Erwin Chemerinsky, parue dans le Los Angeles Times en mars 2014 et sobrement intitulée «Tout dépend de Ginsburg». Le très réputé juriste américain tirait alors la sonnette d'alarme à quelques mois des élections de mi-mandat au terme desquelles le Parti républicain s'apprêtait à reprendre le contrôle du Sénat, étape essentielle pour confirmer un juge.

Il se montrait visionnaire dès les premières lignes: «Ruth Bader Ginsburg devrait se retirer de la Cour suprême en juin prochain. Elle a eu 81 ans samedi et, de toute évidence, elle est physiquement et mentalement capable de continuer. Mais ce n'est qu'en démissionnant cet été qu'elle pourra garantir le fait qu'un président démocrate puisse lui choisir un successeur qui partage ses opinions et ses valeurs […] Si un président républicain choisit le remplaçant de Ginsburg, ce juge pourrait facilement être le cinquième vote nécessaire pour permettre au gouvernement d'interdire tous les avortements.»

Huit ans plus tard, on mesure la pertinence du propos. Bien que la Cour ne soit pas un organe politique, les nominations reflètent bien souvent les vues du pouvoir en place, ce qui a des conséquences non négligeables sur une institution dont le rôle est incroyablement important dans la définition des politiques publiques aux États-Unis.

Obstination et aveuglement

En s'accrochant à son siège malgré son âge avancé et ses soucis de santé, RBG a fait preuve de naïveté, voire d'un certain égoïsme. Et le culte autour de sa personne n'a pas aidé, comme le notait Stephanie Mencimer, journaliste à Mother Jones, peu de temps après l'élection de Donald Trump: «Les figurines et les vidéos à sa gloire seront un baume dérisoire à apposer sur les dommages susceptibles d'être causés à l'égalité raciale, aux droits LGBT et aux libertés reproductives si Trump était autorisé à remplacer Ginsburg.»

Nombreux ont, en effet, été ceux qui ont défendu son choix, pourtant stratégiquement incompréhensible et dangereux. Son obstination à siéger et l'aveuglement d'une partie de la gauche ont involontairement pavé la voie à la révolution conservatrice tant attendue par les milieux de la droite la plus radicale.

Cette fin de non-recevoir de «Justice Ginsburg» a fait les affaires du Parti républicain qui, grâce au flair et au cynisme de son leader Mitch McConnell, réalise un coup de maître les années suivantes. En 2016, à la fin du mandat de Barack Obama, le Grand Old Party refuse d'auditionner le candidat nommé par le président démocrate pour remplacer le défunt conservateur Antonin Scalia et bloque le processus pendant huit mois, arguant qu'il serait malvenu de nommer un nouveau juge en pleine année électorale.

Le monde entier connaît la suite de l'histoire. À la surprise générale, Donald Trump défait Hillary Clinton malgré 3 millions de voix de retard et obtient le droit de procéder à la nomination. Le camp conservateur sauve alors sa majorité avec l'arrivée de Neil Gorsuch à la Cour suprême et s'empresse de tout mettre en œuvre pour la sécuriser un peu plus en rajeunissant les effectifs.

Le juge Anthony Kennedy, réputé pour être un modéré, se retire en 2018 à l'âge de 81 ans et laisse place à Brett Kavanaugh, quinquagénaire ultraconservateur. Le coup de massue intervient à la mort de RBG, deux mois seulement avant l'élection présidentielle 2020: Mitch McConnell annonce qu'il ne tiendra pas compte de la règle sortie de son chapeau quatre ans plus tôt pour bloquer la nomination de Barack Obama, et met tout en place pour procéder à la confirmation d'Amy Coney Barrett, candidate de Donald Trump. Le piège se referme sur les Démocrates et la majorité conservatrice progresse à six contre trois. Échec et mat pour plusieurs années, voire décennies.

Statut d'icône entaché

D'après le document obtenu par Politico, cinq des six juges conservateurs semblent prêts à renverser l'arrêt Roe v. Wade –seul le juge en chef John Roberts pourrait refuser de se joindre à ses comparses. Un nombre suffisant pour obtenir la majorité et rayer d'un trait de plume les fruits d'un combat féministe de plusieurs décennies.

Une démission de Ruth Bader Ginsburg en 2014 aurait probablement inversé le rapport de force et sauvé, en partie, la protection du droit à l'avortement à l'échelle fédérale. Si les États-Unis font un bond en arrière de cinquante ans en juin prochain, Donald Trump et les Républicains n'en seront pas les seuls responsables. Tout l'héritage laissé par RBG pourrait bien partir en fumée à cause d'une mauvaise décision prise dix ans plus tôt. De quoi entacher quelque peu son statut d'icône.

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Bien que le sujet n'ait jamais vraiment été débattu publiquement par les élus démocrates, il est dans dans toutes les têtes. Preuve en est, Stephen Breyer (81 ans) a récemment démissionné pour laisser place à Ketanji Brown Jackson (51 ans), candidate de Joe Biden confirmée par le Sénat en avril dernier. Au moins, la leçon a été retenue.

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