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La Floride, laboratoire d'un Parti républicain profondément droitisé

Temps de lecture : 5 min

Avortement, libertés académiques, droits des personnes LGBT+… Le présidentiable gouverneur de Floride Ronald DeSantis se fait le chantre de l'ultraconservatisme dans son État.

Les droits des personnes LGBT+ sont particulièrement visés par les lois proposées par la droite réactionnaire, en Floride comme dans le reste des États-Unis. | Brielle French via Unsplash
Les droits des personnes LGBT+ sont particulièrement visés par les lois proposées par la droite réactionnaire, en Floride comme dans le reste des États-Unis. | Brielle French via Unsplash

L'État de l'étoile solitaire (Lone Star State) et l'État ensoleillé (Sunshine State) seraient-ils des frères siamois? Le Texas du gouverneur Abbott et la Floride du gouverneur DeSantis semblent poursuivre un même objectif: être les figures de proue d'un Parti républicain droitisé, farouchement conservateur et prompt à faire feu de toutes les paniques morales pour imposer un ordre social traditionnel.

IVG, genre, sexualité, race… La Floride n'a rien à envier à l'État texan: Ron DeSantis, qui aiguise ses ambitions présidentielles, instrumentalise tous les sujets susceptibles de galvaniser un parti radicalisé par quatre années de trumpisme.

Apparition de lois bâillons

Promulguée en grande pompe le 28 mars, la House Bill 1557, surnommée «Don't say gay» (que l'on pourrait traduire par «Ne parlez pas des gays»), vise à chasser des salles de classe toute discussion concernant les questions de genre et de sexualité. Le texte, qui proscrit en premier lieu de parler de ces sujets en cours jusqu'au grade 3 (l'équivalent du CE2 en France), prévoit également de s'appliquer si lesdits sujets sont abordés «de manière inappropriée au regard de l'âge des étudiants».

En dépit d'une entrée en vigueur prévue au 1er juillet 2022, la loi a d'ores et déjà produit des effets dissuasifs considérables tant chez les profs que chez les élèves: la possibilité de tomber sous le coup de la loi à la simple évocation de sa vie privée a par exemple poussé l'enseignante Nicolette Solomon, en poste dans une école du comté de Miami-Dade, à la démission. De même, un exposé évoquant les émeutes de Stonewall, événement majeur pour la communauté LGBT+, a été considéré comme susceptible d'enfreindre la loi.

Les critiques n'ont pas tardé à fuser et l'ennemi n°1 de «Don't say gay» en Floride est devenu un certain... Mickey Mouse. Après avoir tardé à s'exprimer, Disney a finalement choisi de prendre publiquement position contre le texte. Et s'est attiré les foudres du Parti républicain, qui n'a pas manqué de qualifier l'entreprise de «woke» quand d'autres, comme le représentant Andy Biggs (Arizona), ont tenté un rapprochement douteux entre Disney et le communisme.

L'entreprise privée, experte dans l'optimisation fiscale, avait pourtant généreusement financé le Parti républicain de Floride jusqu'ici. Le coup de com' progressiste de la firme de Bob Chapek a néanmoins provoqué l'ire du gouverneur DeSantis, déclenchant un imbroglio politico-juridique après que ce dernier a décidé, le 22 avril, de mettre un terme au district spécial dont jouissaient les terrains du Walt Disney World Resort en Floride.

Le 1er juillet doit également être la date de l'entrée en vigueur du Stop WOKE Act. Véritable matérialisation de la panique morale autour du «wokisme», la loi, destinée à mettre fin aux préjudices causés aux enfants et aux employés –WOKE, dans l'intitulé de la loi, est le sigle de «Wrongs to Our Kids and Employees»–, va considérablement restreindre les possibilités d'aborder les sujets liés au racisme et au sexisme.

Bien que le terme soit absent des dispositions législatives, le gouverneur DeSantis prétend ainsi interdire l'enseignement de la théorie critique de la race (critical race theory, CRT). Domaine d'études juridiques devenu terme épouvantail pour la droite américaine, la CRT n'est pourtant pas enseignée aux enfants: dans un récent épisode du podcast Dissenting Opinions, la professeure de droit à l'Université de Berkeley Khiara M. Bridges soulignait que cela nécessiterait que les plus jeunes aient des bases en droit constitutionnel! Cette dérive a récemment conduit l'État à rejeter des manuels de mathématiques, accusés de faire la promotion de cette théorie.

Les familles d'enfants trans visées

Comme lors d'un simple échange de bons procédés, le gouverneur-adjoint du Texas, Dan Patrick, a évoqué la possibilité de s'inspirer de la loi floridienne «Don't say gay». En Floride, après l'échec de la proposition de loi anti-IVG calquée sur la très impopulaire Senate Bill 8 texane, c'est l'offensive du procureur général texan, Ken Paxton, à l'encontre des personnes trans qui a fait des émules...

Le 18 février, le procureur général du Texas a en effet adressé une lettre au représentant Matt Krause –connu pour avoir établi une liste de livres à bannir des bibliothèques scolaires–, au sujet des soins de transition apportés aux jeunes enfants trans. La missive livre une interprétation pour le moins fallacieuse des lois en vigueur, de manière à considérer ces soins comme des actes de maltraitance.

Quatre jours plus tard, le gouverneur Greg Abbott a missionné les services de protection de l'enfance en vue de lancer des procédures contre les parents d'enfants trans. Une offensive stoppée temporairement à la suite d'un recours en justice porté par une famille: la plaignante dans l'affaire Doe v. Abbott est parvenue à obtenir une injonction temporaire, en première instance puis en appel, le pourvoi en appel du gouverneur Abbott ayant permis de facto de suspendre l'injonction accordée en première instance. Mais si cela a permis d'accorder un répit en préservant le statu quo, la justice n'a pas encore rendu de décision sur le fond de l'affaire.

Le 20 avril, c'est au tour de la Floride, par l'intermédiaire de son département de la Santé, de préconiser d'en finir avec la transition sociale de genre (changement de prénom, de pronom, etc.), les bloqueurs de puberté et les traitements hormonaux pour les moins de 18 ans. Ces nouvelles recommandations, bien que dépourvues de caractère impératif, ont immédiatement inquiété le milieu militant LGBT+, qui y voit de fortes similitudes avec les événements survenus au Texas.

L'Amérique post-Roe

La nouvelle marotte de la droite réactionnaire, les droits des personnes LGBT+, et plus particulièrement des personnes trans, a donné lieu à des dizaines de propositions de lois à travers les États-Unis. Cette intense activité législative concerne également le droit à l'IVG, dont le caractère constitutionnel pourrait disparaître d'ici à l'été.

Inspirée par la House Bill 1510, promulguée au Mississippi, la législature de l'État de Floride a voté la House Bill 5, interdisant elle aussi l'IVG au-delà de quinze semaines de grossesse. Un mouvement qui intervient au moment où la Cour suprême s'apprête à rendre sa décision dans l'affaire Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, au terme de laquelle les neuf juges statueront sur la constitutionnalité de la loi du Mississippi.

Confiants sur l'issue de cette affaire –notamment après la fuite du brouillon de la décision, révélé par Politico–, les États dominés par le Parti républicain multiplient les lois restreignant l'IVG et les «trigger laws», des lois qui interdiront purement et simplement l'avortement en cas de renversement des jurisprudences historiques que sont Roe v. Wade et Planned Parenthood v. Casey.

Un gouverneur-candidat

Bien placé pour une éventuelle course à l'investiture républicaine pour l'élection présidentielle de 2024, le gouverneur Ronald DeSantis multiplie les appels du pied à l'endroit de l'électorat le plus à droite: surfant sur le mythe de l'élection volée, il a récemment promulgué une loi portant création d'une police chargée des élections et promis de faire de la Floride un État garant du droit constitutionnel de porter une arme (ce qu'on appelle le «constitutional carry»), ce qui se traduirait par un droit de port d'arme presque inconditionnel.

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Devenue un énième laboratoire de la droite réactionnaire, la Floride présenterait l'image d'un bilan solide pour le candidat DeSantis. Foncièrement droitisé –un glissement idéologique qui a commencé avant Trump mais qui s'est considérablement accentué sous sa présidence–, le Parti républicain prêtera sans nul doute une oreille attentive à ses idées, avec ou sans l'ex-président sur la ligne de départ.

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