Monde / Culture

Durant la guerre des Malouines, le rock argentin a-t-il soutenu la dictature malgré lui?

Temps de lecture : 6 min

L'affrontement qui a opposé l'Argentine au Royaume-Uni d'avril à juin 1982 a eu des conséquences indirectes sur le milieu du «rock nacional».

Charly García, légende de la musique argentine, lors d'un concert donné à Buenos Aires le 30 septembre 2013. | Daniel Garcia / AFP
Charly García, légende de la musique argentine, lors d'un concert donné à Buenos Aires le 30 septembre 2013. | Daniel Garcia / AFP

À Buenos Aires (Argentine).

Voilà quatre décennies qu'à Buenos Aires, le rock se chante en argentin. Tout droit importé du monde anglo-saxon, ce rythme s'est fait, depuis, à l'accent et au jargon des «Porteños», les habitants de la capitale argentine.

Les Argentins revendiquent sans cesse leur dévotion pour la plus British des mélodies, musique populaire par excellence –davantage que le tango, qui a pris quelques rides, la cumbia et les musiques traditionnelles, souvent cantonnées à leurs caractères festif ou régional. «El rock nacional», tel qu'on le désigne ici, dépasse les classes sociales et mobilise les générations. Un véritable pilier identitaire national, brandi par Diego Maradona, le président Alberto Fernández et même le pape François.

Quarante ans, c'est aussi le temps qui s'est écoulé depuis la capitulation de la dictature argentine (1976-1983) lors de la guerre des Malouines, qui l'opposa d'avril à juin 1982 au Royaume-Uni de Thatcher. Le régime, installé sept ans plus tôt à la suite d'un coup d'État militaire, est coupable de crimes de lèse-humanité (30.000 disparitions, selon les estimations actuelles).

À cela s'ajoute une situation économique calamiteuse qui a mis la dictature à bout de souffle. Le général Galtieri, alors aux commandes, tente de toucher la fibre nationaliste en envahissant ces îles de l'Atlantique Sud, qui ont le statut de sous-bastion britannique mais qui sont historiquement revendiquées par l'Argentine.

Jusqu'ici, à en croire l'incontournable Charly García, une sorte de John Lennon argentin version border, «c'était bien de chanter en anglais et c'était vulgaire de chanter en espagnol». Avec la guerre, tout change. Le rock made in Buenos Aires, perçu depuis les années 1960 comme le vecteur d'une contre-culture d'importation et d'aspirations individualistes, va s'adapter au moule de la jeunesse nationale. Son explosion sera en partie permise par la fièvre nationaliste qui gagne la société argentine.

Doit-on y voir une première revanche contre l'impérialisme, avant même les buts de Maradona au Mondial de 1986? Ou plutôt une assimilation à la sauce gaucha de l'élément le plus efficace du soft power britannique? La question s'avère d'autant plus complexe quand on sait la sensibilité des Argentins vis-à-vis de la présence passée des Britanniques, à l'origine des voies ferrées et de nombreuses industries de ce pays du bout du monde.

Inspirations extérieures

L'importance alors donnée au rock nacional explique sa place au milieu des événements organisés, quarante ans plus tard, en souvenir du conflit. Notre pérégrination musicale fait une escale obligatoire au musée des Malouines et des Îles de l'Atlantique Sud. Logé dans l'enceinte de l'ancienne École mécanique de la marine (ex-Esma), centre de torture pendant la dictature qui fut transformé depuis en lieu de mémoire, le musée s'inscrit dans la politique de revendication de la souveraineté argentine sur ces îles des eaux lointaines et froides.

Pendant près de cinq mois, le site a accueilli une exposition photo intitulée «Les Malouines et le rock, d'Ushuaia à La Quiaca», en référence à une tournée réalisée par l'artiste León Gieco et le producteur Gustavo Santaolalla, deux figures du rock argentin, d'un bout à l'autre du pays.

Si l'expo s'est concentrée sur cette odyssée dans l'Argentine de l'«intérieur», personne ne nie que la principale source d'inspiration du rock nacional est ailleurs… À savoir, à l'«extérieur», comme on désigne ici les pays étrangers.

«Le rock en anglais était très présent à l'époque de la guerre des Malouines, confirme le directeur du musée, Edgardo Esteban. Un an avant, en mars 1981, Queen était venu donner un concert qui avait connu un franc succès! Ensuite, 1982 a vraiment constitué une année charnière pour le rock nacional

Dans un article annonçant cette exposition, le quotidien Página 12, aligné sur l'actuel gouvernement péroniste, assurait: «Avant et pendant le conflit guerrier de 1982, le rock argentin s'est prononcé sur la guerre des Malouines.» La réalité semble pourtant plus nuancée, paradoxale. 1982 marque une «année charnière» en raison de la rupture faite par l'ensemble de la société avec le rock non argentin, à savoir anglo-saxon.

L'anglais bouté hors des ondes?

Ce retournement de veste est-il à imputer à la dictature? Si la musique en anglais a disparu des ondes, le régime en aurait seulement déconseillé la diffusion. «Ce fut une sorte de mesure tacite, une suggestion», précise Sergio Pujol, historien argentin spécialiste du rock et des musiques populaires de son pays.

«Les radios ont pratiqué une sorte d'autocensure, en partie sous l'influence des auditeurs qui appelaient pour vous insulter si vous passiez de la musique en anglais», confirme Marcelo Gasió, journaliste à El Expreso Imaginario durant les années 1980. Dans un article écrit pour cette revue culturelle branchée, disparue depuis, Gasió interviewe les responsables des radios FM. Tous le lui confirment: il n'y a pas eu d'interdiction explicite.

Les îles Malouines à peine envahies, un sentiment anti-anglais se propage dans la société.

Exit, le rock en anglais. Bienvenidas, les autres expressions musicales: instrumentales, en espagnol, en français… Le rock argentin, musique d'un mouvement, n'est pas dans le viseur du régime et peut se propager sur les ondes. «Dans un premier temps, le rock est vu comme une menace mineure pour la dictature, résume Sergio Pujol. Après le coup d'État de 1976, c'est le folklore qui est clairement censuré, car contrairement au rock, il est associé aux cercles militants de gauche. La grande chanteuse folkloriste, Mercedes Sosa, s'est rapidement exilée à l'étranger [en 1979, à Paris].»

Les îles Malouines à peine envahies, un sentiment anti-anglais se propage du jour au lendemain dans la société. Les messages qu'affichent certains magasins dans la langue de Shakespeare sont traduits dans celle de Borges. «Avec la guerre, tous les problèmes économiques, de répression, de droits humains… étaient au second plan. C'était une situation étrange», poursuit Gasió, qui craignait lui-même d'être appelé au front si le guerre durait.

Malaise au festival

Le 16 mai 1982, en plein milieu du conflit, s'organise le festival dit «de solidarité latino-américaine». Les trois grands producteurs musicaux d'alors mobilisent leurs artistes, et la quasi-totalité de la scène rock argentine se retrouve sur la scène montée dans le stade du club Obras Sanitarias, à Buenos Aires.

Le «rock nacional» est-il coupable d'avoir collaboré avec la dictature?

Le régime est coorganisateur de l'événement. Mais les artistes et le public s'y rendent pour exprimer leur solidarité envers les soldats, des jeunes hommes peu préparés, envoyés affronter dans un froid glacial une des plus grandes armées du monde. Pour éviter de donner le moindre peso (la monnaie nationale) à la dictature, le public du festival paie l'entrée au concert en donations. Des aliments non périssables, des couvertures et des vêtements sont collectés à destination des troupes mobilisées, mais n'arriveront jamais à bon port.

Le malaise des artistes, déjà palpable à l'époque, ressurgit aujourd'hui. Avec du recul, le chanteur folk León Gieco revient sur cet épisode dans la série dédiée à l'histoire du rock latino sur Netflix, Rompan Todo: «Nous avons été utilisés dans un concert en hommage aux soldats. Pil Trafa a dit que c'était une connerie d'y avoir participé, et il avait raison.»

Ligne de front

Le nom de Pil Trafa renvoie au groupe punk Los Violadores, dont il était le leader. Los Violadores et Virus sont les deux seuls groupes à ne pas avoir répondu à l'appel du festival. «Los Violadores commençaient à peine. Ils ne mobilisaient pas plus de cinquante personnes, et le groupe Virus en était à son deuxième album mais n'avait pas encore complètement explosé», détaille Gasió, instigateur d'un face-à-face entre ces artistes à quelques semaines du festival. «Nous n'avons pas vraiment parlé du festival. Il s'agissait surtout d'évoquer les nouveautés qu'apportaient en Argentine le punk et la new wave.»

De l'eau a coulé sous les ponts. Mais dans un pays où la politique mémorielle occupe une partie importante des agendas politiques, ce festival fait tache. Alors, le rock nacional est-il coupable d'avoir collaboré avec la dictature? Pujol nuance: «Le débarquement des troupes dans les îles Malouines a mobilisé un discours nationaliste et anti-impérialiste. Même les Mères de la place de Mai ou encore Fidel Castro, depuis La Havane, clamaient leur soutien aux Malouines argentines!»

Quelques mois plus tard, en décembre 1982, Charly García, le plus talentueux des rockeurs latino-américains, organise un grand récital à Buenos Aires. Au moment d'interpréter son titre «No bombardeen Buenos Aires» («Ne bombardez pas Buenos Aires»), il surprend son public avec une simulation sonore de bombardement. Une manière de faire oublier sa participation au festival?

«Non, réplique Pujol, Charly García avait déjà exprimé son malaise en marge du festival. Cette chanson est plutôt une forme de satire dirigée vers la société “porteña” et son hypocrisie.» L'historien rappelle ainsi que la capitale argentine se trouve si loin de la ligne de front (1.900 kilomètres) que «les théâtres et cinémas n'ont pas fermé le rideau un seul jour pendant la guerre». Touché.

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