Sciences

Quand le chat devient fou

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Une ou deux fois par jour, mon chat se met à courir comme si la mort le pourchassait. À croire qu'il se trouve en proie à une folie passagère.

Il ressemble alors à un personnage sorti d'un roman de Dostoïevski. | Anton Darius via Unsplash
Il ressemble alors à un personnage sorti d'un roman de Dostoïevski. | Anton Darius via Unsplash

Cela commence par un grondement au fond de l'appartement, une sorte de bruit étrange qui n'est pas sans évoquer les premiers roulements du tonnerre. On ignore ce qui se passe exactement mais nos oreilles se dressent devant l'imminence d'un danger qui s'annonce. Très vite, dans le lointain de la chambre à coucher, on entend comme le début d'une galopade, l'écho d'une chevauchée sauvage, un précipité de pas qui font trembler les murs du salon.

Le temps de se redresser sur le fauteuil et voilà que déboule devant vous ce qui semble être votre chat, un chat possédé par le démon et poursuivi dirait-on par une horde de trappeurs sanguinaires ou de souris revanchardes. Il passe sous vos yeux ahuris à une telle allure que le temps de réaliser de qui, de quoi il s'agit –un chat? un missile supersonique? une créature venue de l'espace?– il a déjà filé et on entend la cavalcade qui se prolonge et se répercute à travers toute la maison.

Votre chat ne court pas, il détale.

Quelques instants plus tard, il réapparaît toujours aussi véloce, si rapide qu'au moment d'épouser le délicat tournant menant à la cuisine, on entend ses griffes hurler sur le parquet comme pour éviter une sortie de piste, et après deux, trois frottements intempestifs, le temps d'adapter sa vitesse à la courbe scélérate qui a failli l'envoyer valdinguer la gueule la première contre le mur, le voilà reparti pour un nouveau tour de piste.

Quand il finit par revenir vers vous d'une démarche quelque peu ralentie, il a le regard fou d'un personnage sorti tout droit d'un roman de Dostoïevski. Les pupilles dilatées, les moustaches tendues à leur maximum, les oreilles dressées à la verticale, les poils hérissés comme un hérisson sous acide, on jurerait qu'il vient de s'enfiler deux ou trois rails de coke, un cocktail de drogues euphorisantes.

Tout chez lui dit alors la folie qui l'habite. Il ne s'appartient plus et c'est à peine si vous reconnaissez en cette réplique féline de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d'un nid de coucou ce brave matou qui tantôt dormait rêveusement dans son panier. À le voir se tenir devant vous comme un exhibitionniste à la sortie d'un club libertin, les yeux ronds d'un désir qui ne dit pas son nom, on le croirait prêt à partir en croisade. Dans le regard, il a la fixité de celui qui vient d'apercevoir Dieu, et tout traduit chez lui un grand désordre intérieur, une sorte de folie passagère dont nul ne saurait comprendre la cause ni l'origine.

À cet instant, on sent bien que le chat se trouve en proie à une agitation qui le submerge tout entier. Aurait-il la capacité de se voir en ce moment qu'il en viendrait à douter de sa propre existence comme si un double vivait en lui à son insu. Il y aurait le chat de tous les jours, celui qui dort, mange et dort encore et puis, celui-là, cet autre, cet inconnu, ce monstre auquel il est bien difficile voire impossible de s'identifier.

À le voir détaler de la sorte, grimper au plafond, se suspendre au lustre, rebondir contre les murs, escalader les bibliothèques, courir comme si la mort en personne le pourchassait, on ressent à cet instant une immense compassion pour cette créature qui d'ordinaire se nomme chat. De toute évidence, cette chose, quelle que soit sa réelle nature, son nom véritable, est victime d'hallucinations, d'un trouble du comportement habituellement repéré chez les grands malades, de ceux qui hantent les couloirs d'un hôpital psychiatrique et prétendent être le fantôme de Napoléon ou la réincarnation du Christ.

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Que voit-il à cette heure? Qu'entend-il? Quelle sorte de scénario funeste s'agite dans son cerveau? Est-il comme le poète qui souffre de ce que la lucidité soit la blessure la plus rapprochée du soleil? Vient-il de comprendre l'absurdité de toute vie, la sienne comme celle de son imbécile de maître? Répond-il à l'appel d'une pulsion qui serait celle de son espèce, une tentative désespérée d'échapper aux griffes du destin, de la certitude de la mort qui s'en vient? Ou bien est-il juste fou, sublimement, royalement, triomphalement fou?

Je l'ignore.

Parfois, j'en viens à l'envier. Ah, si seulement il m'était autorisé le temps d'un instant de courir moi aussi de la sorte, de dévaler les escaliers, de me précipiter dans la rue toute affaire cessante, l'air si égaré que les passants prendraient peur et prieraient tous les dieux de la terre de ne jamais me ressembler! Ah, si moi aussi je pouvais être fou seulement quelques minutes par jour, retrouver la légèreté de l'existence, m'affranchir de tous les dogmes et aller dans les rues comme si rien n'importait, ni le temps qui passe, ni l'ordinaire des hommes, l'affreuse mastication de la vie au quotidien!

Sauf que moi, à la différence de mon chat qui une fois sa crise passée retrouve benoîtement le confort de son panier, je ne m'arrêterais pas.

Fou, je suis, fou je resterais.

En même temps, fou, je le suis déjà, non?

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