Santé / Société

Jeunes et alcool: dis-moi d'où tu viens, je te dirai comment tu bois

Temps de lecture : 7 min

Derrière les chiffres des études sur la consommation d'alcool des jeunes se cachent des réalités très différentes selon le contexte social et économique dans lesquels ils évoluent.

Les jeunes Français se démarquent par une expérimentation de l'alcool qui commence souvent avant l'adolescence et par une consommation mensuelle élevée. | Michael Discenza via Unsplash
Les jeunes Français se démarquent par une expérimentation de l'alcool qui commence souvent avant l'adolescence et par une consommation mensuelle élevée. | Michael Discenza via Unsplash

En France, 85,7% des jeunes de 17 ans ont déjà touché à l'alcool, 8,4% ont une consommation régulière (au moins dix fois dans le mois) et 44% ont une alcoolisation ponctuelle importante chaque mois –contre 20% des élèves de 3e. Mais si ces chiffres évoquent des soirées de binge drinkingdes consommations en groupe avec une recherche intentionnelle et organisée d'ivresse–, dignes de la série Euphoria, ils cachent des réalités très différentes selon le contexte social et économique dans lequel évoluent les jeunes.

L'enquête Aramis 2 sur les usages d'alcool en soirée chez les adolescents et les jeunes de plus de 18 ans, financée par le fonds de lutte contre les addictions et coordonnée par l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) nous permet d'y voir plus clair.

Un mot, avant tout, pour les adeptes du «c'était mieux avant»: depuis le début des années 2000, les enquêtes de l'OFDT montrent une tendance à la baisse des prévalences d'usages d'alcool chez les jeunes. Reste qu'au pays des 375 AOC viticoles, les niveaux restent importants, surtout lorsqu'on les compare à ceux d'autres États européens.

Plutôt Ricard ou champagne?

Les jeunes Français se démarquent par une expérimentation de l'alcool qui commence souvent avant l'adolescence et par une consommation mensuelle élevée, même si les alcoolisations ponctuelles importantes –en d'autres termes les fameuses soirées binge drinking– se situent dans la moyenne.

Sans surprise, ces épisodes ont lieu au sein du cercle amical. Ce qui n'empêche pas les jeunes de consommer de l'alcool à la maison, comme l'expliquent Marc-Antoine Douchet et Paul Neybourger, chargés d'études et coauteurs de de l'enquête Aramis 2: «Les enquêtés consomment de l'alcool dans un grand nombre de circonstance, en famille, avec des amis proches ou éloignés, dans l'espace privé, public… Tous ces lieux et personnes présentes influencent les usages. Les jeunes ne vont pas boire de la même façon selon qu'ils sont à table avec leurs parents (où ils consommeront quelques verres de vin par exemple, en tenant des discours sur le “bien-boire” pour faire bonne figure), ou avec leurs amis (avec qui ils pourront avoir tendance à rechercher l'ivresse, à boire des alcools plus forts).»

Les types d'alcool consommés varient en effet selon les contextes, mais aussi selon les représentations. «Derrière le mot “alcool”, il y a en réalité une diversité de produits et de pratiques, précisent les auteurs de l'étude. Des enquêtés évoquent comment les alcools consommés peuvent s'inscrire dans des classements plus larges par lesquels les jeunes se distinguent entre eux: ceux qui boivent du Ricard et qui sont qualifiés “de pouilleux” (pour les citer); ceux qui boivent du champagne en boîte de nuit…»

Optimiser le ratio «coût-cuite»

Jules, 16 ans, nous raconte qu'à la maison, il arrive que ses parents lui «servent du vin» et que bien qu'il «n'aime pas trop le goût», il en boit «quand même un peu». «Disons que ça aide à faire passer les interminables repas de famille.» Mais lorsqu'il retrouve son cercle d'amis, «souvent dehors ou dans une usine désaffectée», la situation est très différente: «Je n'y vais pas de main morte et tout ce qu'on a sous la main y passe, quitte à faire des mélanges –une fois, j'ai mis tous les restes d'alcool qu'il y avait à la maison dans une même bouteille.»

Qu'importe le goût, pourvu qu'il ait l'ivresse, en somme. C'est d'ailleurs souvent le cas chez les plus jeunes et chez les jeunes issus des milieux les plus modestes, qui ont tendance à optimiser le ratio «coût-cuite» en faisant les fonds de tiroirs ou en s'approvisionnant dans des supermarchés low-cost peu regardants sur l'âge de leurs clients.

«Par rapport aux grosses fêtes, dans les soirées plus posées et plus intimes, ma consommation est plus modérée.»
Étienne, 19 ans

L'exemple de Jules, qui vit dans un petit village, est également assez caractéristique des différences en termes de lieux festifs de consommation. «Les questions de mobilité peuvent contraindre certains jeunes vivant en milieu rural, relèvent Marc-Antoine Douchet et Paul Neybourger. Ceux-ci vont avoir tendance à avoir des sociabilités intensives avec les mêmes amis d'enfance et à investir les espaces privés. Les soirées s'y déroulant forment un cadre majeur de sociabilités juvéniles, faute de diversification des espaces de rencontre.»

«Il y a souvent un calcul de chaque déplacement, freinant parfois les sorties, plus d'organisation pour dormir chez les uns et les autres... Ils ont aussi tendance à investir davantage les espaces publics extérieurs: qu'il s'agisse de lieux de passage (places publiques, rues...), d'équipements de la commune (comme un terrain de football) ou encore de lieux très peu fréquentés voire désaffectés», précisent-ils.

À l'opposé, les jeunes issus de classes moyennes et supérieures, qui vivent en villes et/ou font l'expérience d'une plus grande mobilité, diversifient leurs contextes de consommation. Ils ont en effet accès à de nouveaux espaces de sociabilités (bar, boites de nuit, salles de concert, etc.). Cela participe à la distinction. Il peut y avoir une certaine fierté à accéder à de nouvelles pratiques culturelles et une mise à distance progressive des sociabilités anciennes.

La recette d'une «bonne soirée»

De son côté, Étienne, 19 ans, distingue deux types de soirées entre amis: «Dans les grosses fêtes, avec de la musique et beaucoup de monde, je bois en quantité, souvent du whisky-coca, aussi bien que pour me désinhiber –c'est rigolo de dire des conneries, de rire fort et ne pas avoir peur d'être ridicule!–, que pour céder à la pression sociale. Par contre, dans les soirées chill, plus posées et plus intimes, ma consommation est autrement plus modérée.»

Cette distinction se retrouve dans l'étude. Et la présence d'alcool en quantité fait partie des éléments déterminants pour faire d'une soirée une bonne soirée. «Les soirées sont des moments de renforcement des groupes amicaux à l'adolescence. D'ailleurs, le fait d'en organiser est recherché et valorisé: le nombre de personnes invitées et la quantité d'alcool disponible peuvent servir à qualifier ce qu'est une “grosse” soirée, une “vraie soirée”. L'alcool qui y est consommé participe à la construction de soi. Il va forger des souvenirs pour le groupe», expliquent Marc-Antoine Douchet et Paul Neybourger.

En outre, si les raisons pour lesquelles les jeunes boivent de l'alcool sont multiples, les motivations essentielles de l'ivresse sont souvent la désinhibition et le désir de faciliter l'intégration dans un groupe. Mais, précisent les auteurs, «les normes de consommation diffèrent selon les cercles de pairs». «Les pratiques d'alcoolisation ponctuelle importante sont certes valorisées dans certains groupes, mais elles sont rejetées dans d'autres. Surtout lorsqu'elles entraînent des conséquences négativement perçues par les pairs (difficultés à tenir debout, vomissements, comportements violents, etc.), qui risquent de conduire à l'exclusion du groupe si elles se répètent trop souvent.»

En effet, dans certains groupes ou dans certaines situations, la consommation d'alcool (ou du moins la consommation excessive) n'est pas valorisée. Julie, 19 ans, étudiante en classe préparatoire raconte ainsi que dans son groupe amical, «il est super mal vu de se mettre une mine quand on sort en semaine». «On se contente généralement de softs ou on se limite à une bière. Pas question d'arriver en cours avec une gueule de bois!»

De son côté, Ian, 20 ans, tient à ce que les soirées qu'il organise soient «safe» pour l'ensemble de ses proches: «J'invite souvent plein de gens différents chez moi et je n'aimerais pas que certains se sentent mal à l'aise à cause de la conduite des autres. Alors, je propose souvent de faire ça sans alcool et c'est plutôt cool!»

Si ce type de comportement semble rare, nombre de jeunes ont bien intégré un certain nombre de mesures, individuelles ou de groupe, pour éviter que la soirée ne vire au drame. Hugo, 22 ans, explique par exemple «souvent espacer les verres ou alterner alcools et softs». Il précise également avoir «appris à connaître le moment où [il] doi[t] arrêter de boire» et se «faire aujourd'hui assez confiance pour éviter tout excès [le] mettant en danger physiologiquement».

Vers une prévention plus ciblée?

Sur le plan de la prévention au sein du groupe, Marc-Antoine Douchet et Paul Neybourger notent par ailleurs que «concernant les risques liés à la conduite d'un véhicule, l'enquête révèle que les jeunes interrogés ont très bien intégré la figure préventive du “Sam” La majorité des groupes parviennent à s'organiser et se mettre d'accord pour désigner un “Sam” en amont de chaque fête. Il s'agit le plus souvent d'un ou d'une jeune qui boit de toute façon généralement moins que les autres.»

«Concernant les autres risques internes (perte de conscience, comportements violents…) et les risques externes (harcèlements, agressions sexuelles), les registres de protection s'avèrent genrés, poursuivent-ils. Le rôle de “maman du groupe” et “d'infirmière” (pour les citer) est très souvent endossé par les jeunes filles, qui boivent moins pour prendre soin des autres membres du groupe (surtout des garçons) et les protéger d'eux-mêmes. Les garçons sont quant à eux censés remplir la fonction de “gardes du corps” des filles, en les protégeant notamment des risques d'abus sexuels.»

On le voit, il y a presque autant de profils de jeunes consommateurs et consommatrices d'alcool en soirée que de profils de jeunes, même s'il existe des schémas qui varient selon la classe sociale, les possibilités de mobilités ainsi que le genre. Les deux auteurs de l'étude Aramis 2 concluent ainsi que «la diversité des profils de jeunes interrogés dans le cadre de cette étude montre une nouvelle fois qu'il faut éviter de considérer la jeunesse comme un ensemble homogène».

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«Il y a une pluralité de jeunesses et de façons d'être jeune. De même, les significations que les jeunes attribuent aux consommations de drogues sont multiples, elles diffèrent en fonction de plusieurs facteurs tels que le milieu social, le lieu de vie et l'identité de genre. C'est pourquoi il pourrait être intéressant de dépasser les approches préventives très générales pour aller vers une prévention plus spécifique, qui serait davantage ciblée.» Une préconisation qui, on l'espère, sera écoutée afin de mener des politiques de prévention plus efficaces.

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