Politique

Les femmes politiques ne peuvent toujours pas s'habiller comme elles veulent

Temps de lecture : 9 min

Elles demeurent soumises au droit de regard de leurs homologues masculins et de l'opinion publique.

Cécile Duflot portant la robe qui a suscité les huées sexistes de ses collègues de l'Assemblée nationale en juillet 2012. | Capture d'écran Duflot2017 via YouTube
Cécile Duflot portant la robe qui a suscité les huées sexistes de ses collègues de l'Assemblée nationale en juillet 2012. | Capture d'écran Duflot2017 via YouTube

1936. Alors que les femmes n'ont toujours pas acquis le droit de vote, le gouvernement français accueille pour la première fois trois femmes au sein de ses rangs, en tant que sous-secrétaires d'État: Cécile Brunschvicg (Éducation nationale), Suzanne Lacore (Santé publique, chargée de la protection de l'enfance), et Irène Joliot-Curie. Prix Nobel de chimie nommée à la Recherche scientifique, une fonction considérée encore aujourd'hui comme masculine, cette dernière a un profil particulièrement intéressant pour son époque.

La nomination de ces femmes sous Léon Blum est applaudie par les féministes, qui y voient un signe avant-coureur de l'acquisition du droit de vote. Douche froide: ce droit n'arrivera finalement qu'en 1944, et les trois femmes nommées ne resteront que quelques mois en place au gouvernement… C'est tout de même assez pour marquer une autre avancée féministe, qui avait soulevé de nombreuses interrogations à l'époque.

«Avec l'entrée de ces femmes au gouvernement, une question se pose: doivent-elles garder leur chapeau ou non à l'Assemblée nationale? Doivent-elles suivre les normes de la féminité de l'époque? Car si tout le monde porte un couvre-chef, les hommes ont le droit de l'enlever comme ils le souhaitent, alors que les femmes doivent rester couvertes dans les lieux dits solennels”», relate Sophie Lemahieu, autrice de S'habiller en politique. Il est finalement décidé qu'elles pourront enlever leur chapeau dans l'Assemblée, «ce qui est assez progressiste à l'époque», mais devront le garder lors des Conseils des ministres, «par respect des convenances».

À l'époque, il est de coutume que les femmes s'habillent en robe ou en tailleur avec une jupe arrivant à mi-mollet, accompagnée d'une veste assortie, de petits talons et d'un chapeau. Des habits qui ne sont pas particulièrement à la mode, mais sont «convenables», et correspondent aux stéréotypes du genre féminin de l'époque; le but étant d'être féminine, mais sans en faire trop. Il faut attendre plus de quarante ans pour voir arriver dans l'hémicycle une autre avancée féministe: le port du pantalon.

Un décalage constant

Initialement réservé aux hommes, le pantalon devient à partir du milieu des années 1960 un vêtement courant pour les Françaises. Les deux grands créateurs de mode André Courrèges et Yves Saint Laurent dévoilent respectivement en 1965 et en 1966 le premier tailleur-pantalon et le premier smoking féminin.

Mais chez les politiciennes, la révolution n'a pas encore lieu. «Il faut toujours attendre un certain temps avant que la mode et les métamorphoses de la garde-robe féminine arrivent dans la sphère politique. Ce décalage a toujours existé et il existe encore aujourd'hui», analyse Sophie Lemahieu.

«Le monde politique est beaucoup plus conservateur que la société en général.»
Sophie Lemahieu, autrice de S'habiller en politique

L'une de ces femmes politiques, censément agacée par les normes vestimentaires qui lui sont imposées dans l'hémicycle, prend le risque de laisser tomber la jupe pour se rendre à l'Assemblée nationale en pantalon en 1972. Il s'agit de Michèle Alliot-Marie, alors jeune conseillère. Mais quand elle arrive devant l'Assemblée, l'accès lui est refusé. «Si c'est le pantalon qui vous gêne, je l'enlève», aurait répondu la concernée. Il faut attendre 1980 pour que le pantalon soit officiellement autorisé pour les femmes dans l'hémicycle, notamment grâce à Chantal Leblanc.

«Le monde politique est beaucoup plus conservateur que la société en général», relève Sophie Lemahieu. Autant dire qu'il n'est pas étonnant que la minijupe, largement adoptée par le reste de la société dans les années 1960, n'ait jamais vu le jour en politique. Qu'en est-il du jean, l'autre pièce devenue un incontournable de la garde-robe féminine? On se souvient que beaucoup d'encre avait coulé quand, en 2012, l'ancienne ministre de l'Égalité des territoires et du Logement Cécile Duflot s'était rendue en Conseil des ministres en jean, chemisier, veste et talons hauts.

La ministre française de l'Égalité des territoires et du Logement nouvellement nommée, Cécile Duflot, arrive pour la première réunion du cabinet le 17 mai 2012 au palais présidentiel de l'Élysée à Paris. | Pierre Verdy / AFP

Stratégies de légitimité

Dès les années 1980 apparaît chez les femmes politiques ce que Sophie Lemahieu appelle une «masculinisation de l'apparence». «L'un des buts était de se légitimer, car à cette époque, même si le gouvernement comptait de plus en plus de femmes, la politique restait un environnement très majoritairement masculin. On va davantage réfléchir à l'aspect pratique et confortable, et ça va aller de pair avec un effacement du genre féminin.»

La seule chose que l'ancienne chancelière allemande se permet, ce sont les changements de couleur. Et là aussi, c'est stratégique.

Les cheveux sont portés plus courts ou attachés, pour apporter une certaine forme de rigueur et de solennité. Le pantalon-tailleur, jugé plus passe-partout, est largement adopté. «L'autre objectif de cette masculinisation, c'est d'essayer de s'éviter des commentaires sur sa tenue, ou sur le simple fait d'être une femme», poursuit Sophie Lemahieu.

Aussi, les femmes décident d'adopter une certaine constance dans leur apparence. «Ce qui a rendu Simone Veil célèbre, ce n'est pas son chignon en lui-même, mais son invariabilité, assure Sophie Lemahieu. C'est ce qui lui a permis qu'on ne lui porte jamais préjudice en tant que femme politicienne, car plus rien n'accrochait l'œil. Elle a créé pour ainsi dire un stéréotype Simone Veil”.»

Cette constance est encore utilisée aujourd'hui par certaines femmes en politique, comme Angela Merkel et ses nombreux pantalons-tailleurs. La seule chose que l'ancienne chancelière allemande se permet, ce sont les changements de couleur. Et là aussi, c'est stratégique: lors d'événements médiatiques, il s'agit d'être plus visible parmi les hommes qui arborent tous des costumes sombres, et de se démarquer des autres femmes. Ce n'est pas un hasard si Valérie Pécresse et Christiane Taubira ont toutes deux adopté le blazer rouge en meeting.

Avoir une tenue «respectable», l'injonction impossible

Celles qui refusent d'effacer leur féminité prennent le risque d'être la cible de critiques et de commentaires sexistes. Édith Cresson en est le triste exemple. Élue Première ministre en 1991 par François Mitterand, sa nomination est à la fois critiquée par ses adversaires politiques et par les membres de son propre parti. Surnommée «la favorite» ou encore «la Pompadour», son mandat est évalué à l'aune du sexisme ambiant.

La Première ministre française Édith Cresson arrive au Conseil des ministres, le 17 mai 1991, au palais présidentiel de l'Élysée à Paris. | Patrick Hertzog / AFP

«Elle est jaugée sur tout: son programme politique, bien sûr, mais aussi sa voix et ses habits, raconte Sophie Lemahieu. Même si elle arbore un habillement féminin assez classique, avec notamment beaucoup de tailleurs-jupes, le moindre détail est commenté.» Dans le livre de Sophie Lemahieu, l'ancienne ministre a notamment rapporté cet événement qui s'est passé alors qu'elle était encore en poste:

«Je mettais des jupes, et j'ai eu un très grave accident de voiture. J'avais une cicatrice [au genou]. Les photographes se couchaient par terre quand je sortais de ma voiture pour photographier mes collants soi-disant filés. On m'avait opérée des deux côtés, j'ai donc deux cicatrices. Pour eux, c'était un thème inépuisable de commentaires.»

«Si elle ne peut maintenir ses vêtements impeccables le temps d'une journée, comment peut-elle diriger le gouvernement?», laissaient entendre ses ennemis.

Peu importe le type de vêtements portés, une femme en politique sera toujours ramenée à son corps, et son apparence sujette aux commentaires.

Ce sexisme n'est pas l'apanage des années 1990. La députée LREM Aurore Bergé, invitée sur le plateau de «Salut les Terriens» en 2018, a elle aussi été victime de commentaires sexistes pour avoir porté une robe. On peut citer également Nathalie Kosciusko-Morizet, Rachida Dati, Fleur Pellerin, ou encore Cécile Duflot qui, quelques mois après les remarques sur son jean, se faisait siffler en pleine Assemblée nationale par ses confrères pour avoir porté une robe à fleurs (l'un d'eux criait: «Allez, déboutonne cette robe!»). La liste est interminable.

Féminins ou pas, peu importe le type de vêtements portés, une femme en politique sera toujours ramenée à son corps, et son apparence sujette aux commentaires. «Demander aux élues de trouver une tenue respectable” revient à les soumettre à une injonction impossible, déplorait dans une interview au Temps Éléonore Lépinard, professeure associée en études de genre, sociologue à l'Université de Lausanne. La politique est un métier de séduction. Sous le regard des médias et du public, n'importe quel micro-détail peut prêter à une sexualisation. Même en étant habillées comme un homme, les femmes courent le danger d'être ramenées à leur corps.»

Sophie Lemahieu cite l'exemple d'Élisabeth Guigou, ancienne ministre et première femme garde des Sceaux. «Son allure très féminine dans les années 1990 s'est évanouie au fur et à mesure de ses années passées en politique, mais malgré ça, elle a essuyé beaucoup de remarques sur son physique en tant que femme.»

Chez les hommes, moins de risques de faux pas

Prétendre que l'apparence des hommes en politique n'est pas scrutée serait un mensonge. Il n'y a qu'à voir le récent sondage sur la cravate du candidat écologiste Yannick Jadot pour s'en persuader. «Les politiciens sont des gens qui sont censés nous représenter, et cela passe aussi par le physique. On va rechercher des indices qui peuvent nous éclairer sur le type de personnes qu'ils sont, sur leur mode de vie et leur personnalité… Dans la vie de tous les jours, on fait tous ça inconsciemment», analyse Sophie Lemahieu.

Le monde politique s'est largement féminisé depuis les années 1930, même si on est encore loin de la parité.

La différence est que chez les hommes, le risque de faux pas est moindre. «Chez eux, le vêtement est plus codifié. Si vous portez un costume sombre et des chaussures cirées, il y a assez peu de chances que l'on vous fasse des commentaires», note l'autrice. Et d'ajouter: «Tout simplement, on s'y intéresse moins. Comme dans le reste de la société, on ne relève pas certains éléments qu'on relèverait chez les femmes et on pardonne plus facilement. Aux hommes, on ne va pas non plus reprocher de jouer de leurs charmes et d'être séducteur.»

Quand dans les années 1980, les femmes s'évertuaient à changer d'apparence pour effacer leur genre, les hommes aujourd'hui ont plutôt tendance à le faire pour marquer des coups médiatiques. Mélenchon qui refuse de porter la cravate pour «défier le code vestimentaire en vigueur à l'Assemblée nationale», ou Emmanuel Macron qui se met en scène à l'Élysée en hoodie et barbe de trois jours, faisant les choux gras des réseaux sociaux… Homme ou femme, le look «négligé» ne passe jamais inaperçu en politique.

Pour les femmes, depuis quelques années, les choses ont à nouveau changé. «On a gardé l'aspect pratique de l'uniforme et de la coiffure, mais on n'est plus dans cette idée d'effacer à tout prix le genre féminin. Au contraire, les candidates à la présidentielle auront plutôt tendance à arborer une coupe féminine car ça peut être utilisé comme un argument de campagne», explique Sophie Lemahieu.

«Les commentaires sexistes n'ont pas disparu mais les femmes osent prendre la parole plus facilement si elles en sont victimes.»
Sophie Lemahieu, autrice de S'habiller en politique

La première raison de ce changement est que le monde politique s'est largement féminisé depuis les années 1930, même si on est encore loin de la parité (l'Assemblée nationale compte actuellement 32% de femmes). Cette féminisation participe à ce que les femmes puissent s'habiller plus librement, sans que ça n'entrave leur travail.

«Quand je suis arrivée en 1988 à l'Assemblée, nous n'étions que 6% de femmes. […] La focalisation permanente sur notre aspect physique va disparaître –et Dieu sait que mes tenues ont fait couler de l'encre, au point que j'ai dû ranger mes tenues rose fuchsia et bleu électrique au placard– pour se recentrer sur nos compétences», déclarait Roselyne Bachelot dans une interview à Elle.

La ministre de l'Écologie Roselyne Bachelot à l'Assemblée nationale, le 11 décembre 2002. | Martin Bureau / AFP

La deuxième raison de ce changement s'appelle #MeToo. Sophie Lemahieu, qui avait commencé à rédiger sa thèse en 2012, a vraiment vu un avant et un après. «Le principe aujourd'hui, c'est de dire que les femmes politiques peuvent faire ce qu'elles veulent. Les commentaires sexistes n'ont pas disparu, mais les femmes osent prendre la parole plus facilement si elles en sont victimes.»

Après son passage dans l'émission de Thierry Ardisson «Salut Les Terriens», Aurore Bergé n'a pas hésité à prendre la parole sur Twitter. Et en novembre dernier, 285 femmes engagées en politique, en grande majorité de gauche, signaient une tribune dans Le Monde intitulée «Pour un #MeToo politique: les agresseurs sexuels n'ont pas leur place aux élections de 2022».

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Pas de doute, la parole s'est libérée en politique. Mais attention à l'arbre qui cache la forêt. En décembre 2021, une enquête du réseau Élues Locales publiée dans Le Parisien révélait que 74% des élues locales (sur 950 participantes) ont été victimes de sexisme dans le cadre de leur fonction dans les collectivités territoriales.

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