Monde

Les soldats allemands ne sont pas des travailleurs humanitaires

Anne Applebaum, mis à jour le 14.06.2010 à 16 h 51

Le président allemand a été contraint de démissionner pour avoir eu la témérité de le dire.

BERLIN - Il y a quinze jours, le président allemand a tout simplement démissionné. «Je rends publique ma démission du poste de président, avec effet immédiat» a déclaré le Horst. Köhler. Et il est parti.

Köhler ne faisait, disait-il, que répondre aux critiques: il était l'objet de nombreuses attaques portant sur des propos tenus lors d'un voyage en Afghanistan le mois dernier et considérait qu'il ne pouvait plus remplir ses fonctions. Le rôle du président allemand est purement cérémoniel. Élu par le parlement, il n'est pas censé tenir le moindre propos litigieux. Accusé d'avoir violé cette convention, il a démissionné.

Jusqu'ici, rien que de très normal. Mais avant que vous haussiez les épaules en vous disant que «ça pourrait arriver dans n'importe quel pays», il est bon de se pencher sur les déclarations de Köhler. Je le cite: «Un pays de notre taille, si dépendant des exportations et donc du commerce international, doit savoir que... les déploiements de troupes peuvent s'avérer nécessaires pour défendre nos intérêts.»

Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en France, une telle remarque passerait totalement inaperçue. Mais en Allemagne, Köhler a rompu deux tabous majeurs. Premièrement, il a admis que les troupes allemandes sont présentes en Afghanistan à des fins militaires, mettant à mal la croyance ancrée au sein de l'opinion allemande qui veut que ses soldats s'y livrent à des opérations humanitaires. (Les combats, c'est pour les Américains. Les Allemands, eux, construisent des routes). En décembre 2009, cette vision a littéralement volé en éclats, lorsque les troupes allemandes stationnées à Kunduz ont demandé l'appui aérien des Américains, un mouvement qui provoqua la mort de 90 civils afghans.

L'opinion publique allemande a été choquée par cette erreur tragique, mais l'a été plus encore d'apprendre que ses soldats font parfois appel au soutien des forces américaines. Ce qui signifie que l'Allemagne fait tout simplement partie d'une coalition qui livre une guerre - un fait que de très rares hommes et femmes politiques allemands ont eu le cran de faire savoir à leurs électeurs. En Afghanistan, il y a quelques années de cela, j'ai rencontré un pilote allemand qui effectuait des missions depuis Kaboul vers le sud du pays, alors en proie aux troubles: il refusa de donner son nom à un journaliste allemand qui voyageait avec moi au prétexte que les Allemands n'étaient pas supposés effectuer des missions vers le sud - bien que les circonstances et les besoins de l'alliance les y obligent parfois - et qu'il ne voulait pas provoquer une controverse.

Mais la deuxième gaffe de Köhler fut la pire: en déclarant que l'Allemagne était un grand pays, avec un important secteur d'exportation et des intérêts économiques à travers le monde, Köhler a brisé un tabou bien plus grand encore, qui interdit aux responsables politiques allemands d'évoquer l'utilisation éventuelle de la puissance militaire dans tout conflit extérieur. La passivité allemande dans ce domaine est une question de fierté nationale, le pacifisme allemand est affirmé en toutes lettres dans la constitution et les Allemands n'évoquent jamais l'Allemagne en terme d'un «pays de notre taille». En bonne compagnie, les Allemands ne parlent jamais, au grand jamais du déploiement de leurs troupes comme pouvant être « nécessaire pour protéger leurs intérêts »

Pourtant, les années passant, la Seconde guerre mondiale faisant à présent partie de l'histoire et la Guerre froide n'étant plus qu'un lointain souvenir, la manière qu'à l'Allemagne de parler d'elle-même semble de plus en plus déconnectée du réel. Car il est un fait que l'Allemagne est un grand pays, le plus grand d'Europe. Lorsque la Grèce s'est trouvée dernièrement dans l'embarras et qu'il a fallu voler au secours de l'euro, c'est l'Allemagne qui a pris le taureau par les cornes, l'Allemagne qui a poussé pour que des mesures économiques draconiennes soient prises en Grèce. Et si les choses tournaient mal, l'Allemagne pourrait fort bien être tenue pour responsable.

L'Allemagne a de nombreux intérêts économiques en dehors de l'Europe, dont un grand nombre dans des pays qui pourraient bien présenter un défi militaire à l'Occident dans un futur proche. L'Iran - l'Allemagne est un des principaux investisseurs étrangers du pays - vient en premier à l'esprit, suivi de la Chine ou de la Russie. Si un conflit opposait Israël à l'Iran, l'Allemagne pacifiste resterait-elle neutre? Et si la Chine attaquait Taiwan ou la Russie l'Ukraine?

Je ne suggère en rien que ces conflits devraient ou pourraient se produire et je ne tiens pas nécessairement à ce que l'Allemagne y participe s'ils venaient à éclater. Je ne souhaite pas voir l'Allemagne réarmer, faire la guerre, ni provoquer des conflits avec qui que ce soit. Mais il semble étrange que le président d'un pays dont l'économie dépend des exportations - y compris vers des régimes autoritaires ou militaristes - ne puisse évoquer à voix haute les possibles conséquences militaires de sa politique économique. Les Américains commettent parfois l'erreur de croire que tout conflit peut être résolu par l'emploi de la force. Mais ce serait faire preuve de myopie que de prétendre qu'aucun conflit ne peut être résolu par l'emploi de la force - et il est bien dangereux de ne pas même vouloir l'envisager.

Anne Applebaum

Traduit par Antoine Bourguilleau

LIRE EGALEMENT SUR L'ALLEMAGNEMur de Berlin: de la Réforme à la Révolution et Angela Merkel face à l'histoire.

Image de Une: Troupes allemandes en Afghanistan Fabrizio Bensch / Reuters

 

 


Anne Applebaum
Anne Applebaum (77 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte