Monde

Obama a le pétrole, il lui faut les idées

John Dickerson, mis à jour le 08.06.2010 à 17 h 06

Une réflexion novatrice, c'est souvent ce qui fait la différence entre la grandeur et la simple compétence.

Comment juger un président en temps de crise? Dans la marée noire du golfe du Mexique, il y a ce qui est reproché à Obama mais qui n'est ni de sa faute, ni de celle de son administration, comme l'incapacité à arrêter le flux de pétrole. Il y a ce dont il porte la responsabilité mais pas la faute, comme le long cauchemar de la bureaucratie fédérale qui a permis à la technologie de forage en eau profonde d'aller tellement plus loin que celle qui permet de stopper une fuite ou de la nettoyer. Et puis il y a ce dont il porte la responsabilité, et qui pourrait bien le faire apparaître sous les traits du coupable –comme le succès des opérations de nettoyage.

Tous ces éléments se sont mélangés. En partie parce que les politiciens et les partisans –des deux camps– ne font qu'ajouter à la confusion. Les opposants du président veulent le mettre sur la sellette parce qu'il n'est pas capable de stopper le flux de pétrole, afin que chaque image de marée noire provoque un sentiment d'agacement dirigé contre lui. Ce n'est pas seulement injuste, c'est aussi illogique: comme l'a dit le président lors de la conférence de presse du 27 mai, le gouvernement n'a pas la compétence nécessaire pour boucher la fuite. Mais les supporters du président jouent aussi leur rôle. Ils voudraient réduire toute cette histoire à l'incapacité de BP à arrêter la marée noire. Se concentrer sur l'incompétence de BP distrait du problème du nettoyage, qui est le domaine où Obama et son administration devraient être jugés.

Obama est vulnérable...

Les opposants d'Obama compliquent aussi toute tentative de juger cette histoire de nettoyage. Ils voudraient pouvoir reprocher à Obama tous les péchés antérieurs au désastre: l'absence de prévision d'un tel cauchemar, et les retards et insuffisances qui ont suivi. C'est un tantinet moins injuste que de lui reprocher de ne pas avoir trouvé le bouton «appuyez ici pour arrêter la marée noire» –mais à peine. Cette présidence est quand même assez intense –deux guerres, un effondrement économique, d'importantes batailles législatives, etc. Est-il vraiment raisonnable ou réaliste de penser qu'Obama aurait aussi dû prendre le temps de repenser intégralement le cadre réglementaire gouvernant les puits en eau profonde et le niveau de préparation du gouvernement en cas d'accident?

La réponse s'impose d'elle-même: évidemment non. Cela dit, Obama est vulnérable sur le sujet car il a pris fait et cause pour une politique visant à augmenter le nombre de forages off-shore trois semaines environ avant la marée noire. Or, ce président se targue d'examiner ses politiques par le menu et de tester les suggestions de ses subordonnés. Pourtant, à en croire des experts environnementaux bien disposés, Obama a davantage fait confiance aux compagnies pétrolières qu'il ne l'aurait dû, une erreur qu'il a d'ailleurs admise.

... parce qu'il n'est pas assez «émotif»

Cette mise au point de sa responsabilité ne porte que sur son comportement avant la marée noire. Le président est surtout exposé pour les décisions qu'il a prises après avoir eu connaissance de la catastrophe. Sur ce front, la Maison Blanche travaille dur à montrer que le président s'est impliqué dès les premiers instants. Les experts se sont fixés sur le fait qu'il n'est pas suffisamment émotif. Il faut qu'il montre davantage de colère et d'empathie. Lors de sa conférence de presse et de sa visite dans la région, il a travaillé dur à montrer ces qualités.

Tout cela est pertinent –jusqu'à un certain point. Le spectacle offert par la présidence a son importance, même si certains préfèreraient qu'il en aille autrement. Par conséquent, un nouveau débat sur le comportement professoral et froid d'Obama n'est pas totalement inattendu (ni complètement inutile d'ailleurs). Le plus gros problème, cependant, ce n'est pas le spectacle, c'est la substance. Et c'est là que le bât blesse dans la réponse présidentielle.

Voilà ce que vous diraient les hauts fonctionnaires: «Attendez. Obama a tenu une réunion d'urgence dans le bureau ovale avant même que la fuite de pétrole ne soit rendue publique.» Depuis la marée noire, la Maison Blanche publie des mises à jour quotidiennes de toutes les mesures prises pour réagir à ce sinistre historique. Pourtant, la question essentielle et politique au final pourrait bien ne pas porter sur la rapidité de la réaction, mais sur sa pertinence.

Réfléchir, mais quand?

Les fonctionnaires fédéraux qui ont connu de graves crises évoquent tous ce moment où quelqu'un se rend compte que la réponse ne consiste pas à appliquer de vieilles méthodes (ni même des doses «historiques» de ces méthodes) mais à chercher une approche radicalement nouvelle. Cela semble parfait en théorie, mais c'est très dur à réaliser sur le moment car le besoin immédiat vous accapare 25 heures sur 24. Il ne reste plus de temps pour la réflexion, et même si une très bonne idée vous vient, la capacité organisationnelle pour la mettre en place peut manquer. Et puis il y a le problème posé par le fait que chaque heure passée à travailler sur votre idée créative n'est pas consacrée à produire des résultats quantifiables par les médias et vos opposants politiques. Et puis les idées créatives vous exposent au ridicule. Pourquoi perdez-vous votre temps avec ça au lieu de commander d'autres barrages flottants?

L'administration Obama a un scénario à suivre, mais la question est de savoir à quel moment le déchirer pour tout recommencer de zéro. Lorsque j'ai interrogé Carol Browner, la principale conseillère du président sur l'environnement ce dimanche sur la possibilité de déchirer ce script, elle m'a confié que l'administration avait improvisé dès le départ, mais ses réponses portaient sur la réaction aux échecs à boucher le puits. Le moment n'est pas encore arrivé où un observateur de l'administration fédérale pourra se dire: Tiens, ça c'est nouveau.

Les solutions proposées par l'administration semblent pour la plupart assez timorées. Du style Il y a une fuite dans le toit, apportez des seaux. Et pourquoi pas: Il y a une fuite, perçons le toit pour voir si ça l'empêche de s'agrandir. Faire venir des supertankers pour aspirer le pétrole est le genre de solution qui semble un peu différente des autres (les responsables de BP disent que les supertankers ne fonctionneront pas parce que la nappe de pétrole de cette marée noire est trop étendue).

Le temps de l'innovation, et celui des médias

Une réflexion innovante peut apporter un bénéfice politique, même avec des résultats modestes. Les électeurs savaient parfaitement qu'Obama n'était pas du genre émotif quand ils l'ont élu. Mais on pensait que lui et sa fine équipe suivraient un processus qui déboucherait sur des réponses. Il allait engager des gens intelligents, inciter des consensus, éviter le rétrécissement de perception qui accompagne les crises et trouver de nouveaux moyens d'avancer. L'administration Obama n'allait pas se contenter de feuilleter plus vite le scénario existant –elle saurait quand il serait utile de le réécrire, au débotté.

Les hauts fonctionnaires ne cessent de répéter que les «meilleurs cerveaux» se penchent sur la question, mais même si c'est vrai, le problème est que le rythme de l'innovation ne correspond pas à celui des médias. Avant d'avoir l'idée du siècle, vous pouvez difficilement appeler les photographes pour leur faire immortaliser les petits génies au travail, en train de tailler leurs crayons. Le secrétaire à l'Energie, Stephen Chu semble le meilleur espoir à ce jour. Il a utilisé les rayons gamma pour aider à mesurer l'étendue des dégâts subis par les blocs obturateurs de puits. Dans d'autres départements, des brainstormings pourront eux aussi, éventuellement, déboucher sur une étincelle. Les fédéraux sont par exemple en train de consulter le réalisateur de Titanic, James Cameron.

Je n'essaie pas de démontrer que l'innovation assure le succès. Mais lorsqu'on juge l'administration et sa réaction, cela vaut la peine d'observer à quel point sa réflexion est novatrice. Car c'est souvent une qualité qui fait toute la différence entre la grandeur et la simple compétence.

John Dickerson

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Obama, le 28 mai 2010 à Fourchon Beach. REUTERS/Larry Downing

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