Politique

Le jet privé, symbole des contradictions des responsables politiques

Temps de lecture : 3 min

L'incohérence et le double discours en matière de lutte contre le changement climatique pèsent lourd dans la réticence de certains citoyens à réduire leur consommation d'énergie.

Jean Castex s'est rendu à Prades (Pyrénées-Orientales) en jet privé pour voter au premier tour de l'élection présidentielle, le 10 avril 2022. | Raymond Roig / AFP
Jean Castex s'est rendu à Prades (Pyrénées-Orientales) en jet privé pour voter au premier tour de l'élection présidentielle, le 10 avril 2022. | Raymond Roig / AFP

Au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle du 10 avril 2022, le média Vert épinglait le choix du Premier ministre Jean Castex d'avoir utilisé un jet privé pour aller voter à Prades, dans les Pyrénées-Orientales. Une pétition a même surgi pour l'encourager à faire une procuration à l'occasion du second tour.

Ce n'est pas la première fois qu'une personnalité politique se voit reprocher un recours à l'avion jugé injustifié.

Cette nouvelle polémique émerge dans un contexte où les appels à baisser la consommation d'énergie des ménages se multiplient, alors que l'Union européenne doit se libérer de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et que la publication du dernier volet du rapport du GIEC, le 4 avril 2022, alerte une nouvelle fois sur l'urgence d'agir drastiquement pour freiner le dérèglement climatique.

Outre l'impact financier pour le contribuable du recours abusif aux jets privés, quels effets de tels comportements de la part des personnalités politiques peuvent-ils avoir sur les consommateurs en matière de choix énergétiques?

Dans une étude publiée à l'été 2020 dans la Revue de l'organisation responsable, j'ai tenté d'explorer les principales raisons qui expliquent pourquoi les individus ne diminuent pas leur consommation d'énergie domestique, malgré les invitations pressantes à le faire.

Dans ces travaux, j'ai établi une typologie des consommateurs en fonction de leur rapport aux économies d'énergie. Si du côté des «résistants», les motivations sont diverses, les discours et attitudes contradictoires des dirigeants apparaissent comme un facteur saillant.

Sentiment d'injustice

Il y a d'abord ceux qui jugent que les économies d'énergie ne sont qu'un effet de mode qui passera, qui en ont assez d'en entendre parler et de faire des efforts. D'autres s'assument explicitement climatosceptiques: ils ne croient tout simplement pas à la problématique environnementale, ni par conséquent à la nécessité de réduire leur consommation énergétique résidentielle.

D'autres invoquent la préservation de leur liberté individuelle: ils refusent que l'action publique s'immisce dans leur vie quotidienne et les empêche de consommer ce qu'ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent.

Une autre frange encore présente une réticence générale au changement, qui va au-delà des habitudes et peut présenter quatre dimensions: la recherche de routine, la réaction émotionnelle, la focalisation sur le court terme et la rigidité cognitive.

Mais il existe un autre segment chez ces «résistants» à l'économie d'énergie: celui des révoltés par l'injustice perçue à l'égard des vrais pollueurs, par l'incohérence de l'action publique et son manque de transparence.

Eux estiment que les pouvoirs publics s'acharnent sur les ménages tout en se montrant laxistes vis-à-vis des grands groupes pollueurs. Notre recherche qualitative, à travers des entretiens et une netnographie, révèle que ces répondants vont, parce qu'ils jugent l'action de l'État contradictoire, jusqu'à refuser d'adopter un comportement économe en énergie.

Pour eux, l'État incite d'un côté la population à adopter des comportements économes, tout en ne l'informant pas par ailleurs du caractère énergivore des innovations technologiques et des nouveaux appareils.

La schizophrénie des pouvoirs publics

L'action publique peut en effet apparaître schizophrène sur ce sujet, prise entre les enjeux de la croissance économique et de la dynamique des marchés, et ceux d'une régulation des comportements des consommateurs.

Pour les répondants révoltés, la résistance à la déconsommation apparaît donc comme une manière d'exprimer leur point de vue et de révéler leur opposition à ce double discours.

«Non, pas du tout, je ne vais pas faire le con alors que les autres dépensent de l'argent aux frais de la princesse. [...] Qu'ils commencent par le haut, exprime une personne interrogée. Pourquoi les gens au-dessus ne se serrent pas la ceinture?»

«Le soir, sur les routes nationales, il y a des complexes commerciaux qui laissent toutes les lumières allumées sur des parkings déserts. La consommation d'énergie de Las Vegas, les politiciens qui voyagent en jet privé…», souligne un autre contributeur anonymisé sur un forum.

Il faudrait «calculer l'empreinte écologique: évaluer la trace laissée sur le passage sur cette Terre en termes d'épuisement des ressources et pollution, et surtout, pour ceux qui le peuvent (c'est-à-dire les sociétés), le profit tiré de ces prélèvements (gratos), et pointer du doigt les coupables, les vrais», propose un autre contributeur.

S'ils veulent convaincre ce groupe de «résistants» d'agir en faveur de la maîtrise de l'énergie, les acteurs publics devront affiner leur communication et tâcher de corriger l'injustice perçue.

En la matière, les personnalités politiques gagneraient à prouver leur cohérence et à faire en sorte que le message qu'elles diffusent soit reflété dans leurs comportements.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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