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Face à la guerre en Ukraine, l'Asie centrale se distancie de Moscou

Temps de lecture : 5 min

Les anciennes républiques soviétiques entretiennent des relations ambivalentes avec la Russie de Poutine: dépendantes sur le plan économique, elles cherchent à se dégager de la sphère d'influence du géant pour ne pas risquer de se faire engloutir à leur tour.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov et son homologue ouzbek Abdulaziz Kamilov, lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de leurs entretiens à Moscou, le 2 mars 2021. | Ministère des Affaires étrangères de la Russie / AFP
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov et son homologue ouzbek Abdulaziz Kamilov, lors d'une conférence de presse conjointe à l'issue de leurs entretiens à Moscou, le 2 mars 2021. | Ministère des Affaires étrangères de la Russie / AFP

«Nous ne reconnaissons pas l'indépendance des républiques de Donetsk et Louhansk.» Une telle déclaration semblerait normale dans la bouche d'un dirigeant occidental, particulièrement depuis l'invasion russe de février dernier. Elle est plus surprenante venant d'Abdulaziz Kamilov, le ministre des Affaires étrangères de l'Ouzbékistan, pays d'Asie centrale pourtant considéré comme gravitant dans la sphère d'influence de Moscou.

L'Ouzbékistan s'est bien gardé de multiplier ce type de déclarations publiques. Mais ce message est pourtant emblématique du malaise général ressenti en Asie centrale face à l'invasion russe de l'Ukraine. «La réaction est bien plus viscérale que lors des précédentes guerres», note Erica Marat, professeure associée à l'Université de la Défense nationale de Washington, spécialiste de l'Asie centrale, faisant référence à l'annexion de la Crimée en 2014 ou à l'invasion de la Géorgie en 2008. «Un nombre croissant de personnes en Asie centrale sont contre la guerre. Et elles font entendre leur voix.»

L'Asie centrale ne roule plus pour Poutine

Des manifestations contre la guerre ont en effet pu se tenir au Kazakhstan, mais aussi à plus petite échelle au Kirghizistan, même si les autorités kirghizes ont fini par les réprimer. L'Ouzbékistan et le Kazakhstan ont envoyé de l'aide humanitaire en Ukraine, et l'ont rendue publique. Des personnes ayant mis sur leur véhicule le signe Z, symbole présent sur des blindés russes et repris depuis en soutien à l'invasion de l'Ukraine, se seraient vu infliger des amendes, au Kazakhstan comme au Kirghizistan.

Au Tadjikistan, de nombreux médias préfèrent s'abstenir de parler de la situation en Ukraine, sur les conseils des autorités du pays. Plus discret, le Turkménistan n'a pas pour autant soutenu la décision de Vladimir Poutine. Lors des deux résolutions à l'assemblée générale des Nations unies des 2 et 24 mars, exigeant un arrêt des hostilités russes en Ukraine, tous les pays d'Asie centrale ont ainsi fait le choix de s'abstenir, ou de ne pas participer aux votes, plutôt que de voter contre.

On est loin du tremblement de terre géopolitique. Mais de telles prises de positions sont malgré tout significatives pour ces pays dont les liens sont étroits avec la Russie. Kazakhstan, Kirghizistan, Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan sont tous les cinq d'anciennes républiques soviétiques. Des minorités russes, parfois importantes, vivent toujours dans ces pays. La langue russe y est encore présente et a un statut officiel au Kazakhstan et au Kirghizistan. Les élites politiques centrasiatiques, dont le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, ont fait leurs études dans les meilleures universités russes comme la MGIMO, l'Institut d'État des relations internationales de Moscou.

Des dépendances économiques

Ces liens peuvent tourner à la dépendance, notamment sur le plan économique, pour des pays enclavés géographiquement. Dans le secteur de l'énergie, les compagnies russes Gazprom, Lukoil ou Rosneft sont des investisseurs importants au Kazakhstan et en Ouzbékistan.

Surtout, depuis les années 1990, de nombreux migrants centrasiatiques partent travailler en Russie, et l'argent qu'ils envoient dans leur pays d'origine est essentiel à l'économie nationale. C'est particulièrement le cas du Tadjikistan et du Kirghizstan, moins dotés en ressources naturelles que leurs voisins: d'après la Banque mondiale, les transferts de fonds provenant des migrants représentaient respectivement 27,3% et 29,4% de leur PIB national en 2020.

Malgré la place grandissante de la Chine en Asie centrale, qui y voit un passage pour sa Nouvelle route de la soie, la Russie reste un partenaire essentiel pour les pays centrasiatiques, et entend bien le rester. En 2015, la création de l'Union économique eurasiatique, dont sont membres le Kazakhstan et le Kirghizistan, visait à renforcer les échanges économiques et limiter les barrières douanières.

Cette dépendance est à double tranchant. Si elle limite la marge de manœuvre des pays d'Asie centrale dans leurs critiques de la politique russe, elle peut aussi expliquer leurs craintes par rapport à la guerre en Ukraine, et leur tiède réaction aux ambitions russes. En raison des sanctions économiques infligées par l'Union européenne et les États-Unis en réponse à l'invasion de l'Ukraine, l'économie russe pourrait se refermer aux migrants centrasiatiques.

Ce serait un cauchemar pour de nombreux États, écrit le journaliste Bruce Pannier, fin connaisseur de la région: «Les gouvernements kirghiz, tadjik et ouzbek vont s'inquiéter que leurs citoyens puissent continuer à aller en Russie pour travailler, car il n'y a pas assez d'emplois disponibles chez eux, et un nombre de chômeurs élevé apporte avec lui le risque de mouvements sociaux.»

«S'il y a un nouveau rideau de fer, nous ne voulons pas nous retrouver derrière.»
Roman Vasilenko, ministre kazakh des Affaires étrangères

L'idée même de continuer à entretenir des liens aussi ténus avec le voisin russe est parfois remise en question. «De plus en plus de voix s'élèvent contre les alliances avec la Russie, particulièrement contre l'Union économique eurasiatique et l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)», relève Erica Marat, pour qui ces pays pourraient «essayer de se détacher de ces alliances, peut-être en maintenant une adhésion formelle mais en n'y étant plus actifs».

Une souveraineté disputée

Lorsque sa sécurité est en jeu, l'Asie centrale se tourne aussi vers Moscou. Créée en 2002, l'OTSC réunit l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan. Cette alliance militaire ne sert pas qu'à organiser des exercices. En janvier 2022, c'est par son biais que des troupes, dont des parachutistes russes, ont été déployées au Kazakhstan afin de mettre fin aux manifestations massives qui secouaient le pays et faisaient trembler ses dirigeants.

C'est pourtant ce même Kazakhstan qui mâche le moins ses mots sur la guerre menée par la Russie en Ukraine. Les autorités kazakhes ont appelé à respecter l'intégrité territoriale ukrainienne, et ont affirmé ne pas reconnaître l'indépendance des républiques séparatistes pro-russes. «S'il y a un nouveau rideau de fer, nous ne voulons pas nous retrouver derrière», a récemment déclaré au journal allemand Die Welt le ministre kazakh des Affaires étrangères à propos des sanctions économiques. «Nous ne voulons pas et ne prendrons pas le risque d’être mis dans le même panier [que la Russie]», a renchéri le chef de cabinet du président Tokaïev lors d'une interview à Euractiv.

La vigueur de ces critiques pourrait s'expliquer par les craintes existentielles que soulèvent non seulement la guerre, mais aussi la rhétorique des autorités russes, qui nient à l'Ukraine son statut d’État. Un discours qui n'est pas sans rappeler les nombreuses voix qui se sont élevées depuis des années pour réclamer la souveraineté russe sur les terres du nord du Kazakhstan, où vit une importante minorité russophone.

Parmi ces voix se trouvent de nombreux hommes nationalistes, comme l'ancien dissident soviétique Soljenitsyne, mais surtout Vladimir Poutine lui-même, peu après l'annexion de la Crimée. «Dans la vision de Poutine, le Kazakhstan, exactement comme l'Ukraine, n'est pas réellement un État, et ne peut fonctionner que sous un protectorat russe», détaille Erica Marat. Si une invasion n'est pas à redouter dans le court terme, ce scénario qui paraissait de la science-fiction crée sans doute aujourd'hui quelques sueurs froides chez les gouvernements d'Asie centrale, à la lumière de l'offensive de grande ampleur contre l'Ukraine.

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