Culture

«Severance» pousse à son paroxysme la séparation entre vie perso et vie pro

Temps de lecture : 3 min

Dans cette série réalisée par Ben Stiller, des hommes et des femmes se font implanter une puce dans le cerveau afin de cloisonner totalement leur vie professionnelle et leur vie personnelle.

Une œuvre complète, une rencontre miraculeuse entre une somme de talents au sommet de leurs arts respectifs. | Capture d'écran Apple TV via YouTube
Une œuvre complète, une rencontre miraculeuse entre une somme de talents au sommet de leurs arts respectifs. | Capture d'écran Apple TV via YouTube

Chacun d'entre nous s'est déjà posé la question. Sommes-nous la même personne sur notre lieu de travail et dans le reste de notre vie? Pas du tout, pas tout à fait, presque. Si la réponse varie en matière de degré, elle reste toujours la même: non.

C'est sur ce constat simple et pourtant primordial dans ce qu'il dit de l'aliénation que le scénariste Dan Erickson signe Severance, sa première œuvre sous la forme d'une série de soft science-fiction, dont la première saison s'est achevée il y a peu sur Apple TV. Ajoutez Ben Stiller à la réalisation, dont le talent derrière la caméra commencerait presque à dépasser le génie comique, pour obtenir une des séries les plus inattendues et les plus importantes de ces dernières années.

Plus qu'un concept: un discours

Dès son pitch, de ceux qui constituent un concept aussi dépouillé qu'excitant, Severance attise la curiosité. Lumon Industries (entreprise dont l'ambition et la froideur ne sont d'ailleurs pas sans rappeler Apple) utilise une puce implantée dans la cervelle de ses employés pour séparer leurs souvenirs non professionnels et leurs souvenirs professionnels.

En résultent, pour ces travailleurs de bureau, deux personnalités distinctes qui ne savent donc rien l'une de l'autre. Ni la nature des tâches effectuées durant les heures de travail pour l'une, ni la vie, les goûts ou la situation conjugale pour l'autre.

Une situation qui, on le devine aisément, va rapidement dégénérer, les employés commençant à se demander qui ils sont au-delà des portes de l'entreprise. Ils s'interrogent aussi sur la justification de la procédure de dissociation (que leurs personnalités extérieures ont toutes accepté pour des raisons qu'ils ignorent), étant donné la nature de leur tâche principale qui consiste à glisser des numéros dans des corbeilles virtuelles.

Severance nous ramène à notre propre équilibre entre vie pro et vie perso.

Ainsi Severance se transforme rapidement en une histoire d'union de travailleurs pour mieux se révolter. La première réussite de la série est là. Loin de se contenter de son concept, elle s'en sert pour raconter autre chose, le dépassant pour universaliser une histoire qui, dès le milieu de cette première saison, prend l'allure d'un discours clair, loin de la tiédeur habituelle des productions américaines sur ce genre de sujet.

Plus qu'un discours: une émotion

C'est la seconde réussite de ce petit bijou de neuf épisodes. Par la précision de son écriture, la formidable caractérisation et interprétation de ses personnages (le casting parle de lui-même, entre les impeccables Adam Scott et Patricia Arquette, les immenses John Turturro et Christopher Walken, et les Britt Lower, Zach Cherry ou Tramell Tillman), mais également par la maîtrise de son tempo narratif, la série de Dan Erickson fait plus que raconter et discourir, ce qui est déjà beaucoup: elle touche.

Severance nous ramène en effet à notre propre équilibre entre vie pro et vie perso et, par l'attachement rapide envers nombre de ses personnages, nous met en colère avant de nous bouleverser dans son final en suspens –la saison 2 est actuellement en tournage– qu'un montage parfait rend absolument déchirant.

On découvre ici un Stiller émotionnellement impliqué et plus optimiste que ce que pourrait induire le scénario qui l'oblige.

Ce qui nous amène à une troisième réussite. À l'image des deux saisons du Mindhunter de David Fincher, Severance s'impose également comme un monument technique. Sur ce point, la comparaison est tout sauf hasardeuse. Dans la précision de son montage, dans le relief délicat de sa photographie et dans la composition inspirée de chacun de ses plans, Ben Stiller semble ici assumer une filiation certaine avec le maître Fincher sans le copier bêtement pour autant, à l'inverse de nombre de ses comparses.

Accompagné de la sublime musique de Theodore Shapiro, qui semble quant à lui puiser dans l'épure d'un Max Richter, Ben Stiller impose à Severance une réalisation toute personnelle, aussi musicale, certes, que celle qu'aurait pu produire un David Fincher, mais sans doute plus mélodique, plus sensible, plus attachée à ses personnages. Si Fincher est un cynique, et il l'est, on découvre ici un Stiller émotionnellement impliqué et plus optimiste que ce que pourrait induire le scénario qui l'oblige.

Plus qu'une émotion: une œuvre

Cette première saison de Severance est donc une œuvre complète, une rencontre miraculeuse entre une somme de talents au sommet de leurs arts respectifs, et ce quoi qu'il advienne de la série lors de la ou des futures saisons à venir. Une série rare puisqu'elle conjugue l'inspiration artistique avec un suspense qui prend aux tripes, un rapport émotionnel au destin de ses personnages, une narration millimétrée et, conséquence de cet alliage, une portée politique plus puissante que la plupart des logorrhées des professionnels de la profession.

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De quoi se rappeler, en se laissant simplement emporter dans son sillage, à quoi sert l'art lorsqu'il fait ainsi irruption dans notre quotidien, celui-là même que Severance, à sa façon à peine science-fictionnelle, dessine et dénonce en un seul mouvement.

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