Monde

La bataille du Donbass pourrait être une nouvelle débâcle pour la Russie

Temps de lecture : 7 min

Des soldats fatigués, un terrain boueux, des adversaires bien armés: la prochaine étape de la guerre pourrait s'avérer plus compliquée que prévu pour les forces de Poutine.

Épaisses fumées sur la ville de Sievierodonetsk, dans la région du Donbass, le 6 avril 2022. | Fadel Senna / AFP
Épaisses fumées sur la ville de Sievierodonetsk, dans la région du Donbass, le 6 avril 2022. | Fadel Senna / AFP

Après avoir subi une série de revers lors de son invasion de l'Ukraine et avoir battu en retraite à la suite de sa tentative de capturer Kiev en perdant quelque 20.000 soldats au passage, l'armée russe revoit sa copie et vise un objectif moins ambitieux: s'emparer du Donbass, à l'est de l'Ukraine.

Au bout de huit semaines de guerre, la question cruciale est de savoir si les Russes ont tiré la moindre leçon de cette catastrophique première phase et si le terrain de cette nouvelle campagne guerrière –des champs dégagés de l'autre côté de leur frontière– leur donnera un avantage au combat.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle étape du conflit va probablement être encore plus sanglante que la première –elle prendra la forme d'une guerre d'usure, avec des batailles tank contre tank, telle qu'on n'en avait plus vu en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette semaine, les deux camps étaient encore dans la phase préparatoire et tiraient des obus d'artillerie sur leurs positions respectives dans l'espoir de venir à bout de l'endurance de l'autre et de se saper respectivement le moral avant que la partie écrasante des combats ne commence.

Sur la brèche

Cela fait maintenant des semaines que des bataillons de chars russes s'alignent le long des presque 500 kilomètres de frontière avec l'Ukraine dans le but, une fois les combats engagés à plein régime, de briser les défenses puis d'encercler les soldats ukrainiens de tous les côtés.

Cette tactique marche dans les deux sens: les Ukrainiens vont tenter d'ouvrir une brèche dans la ligne d'attaque puis d'encercler les soldats russes, et dans le même mouvement, de couper leurs lignes d'approvisionnement (ce qui est fort pratique, c'est que dans l'est, celles-ci dépendent des chemins de fer et que les Ukrainiens ont prouvé qu'ils savaient très bien les faire sauter).

Biden et certains dirigeants européens sont en train d'envoyer aux unités ukrainiennes des missiles antichars et anti-aériens supplémentaires, mais également des «armes lourdes».

L'enjeu va au-delà du Donbass, une région industrielle riche en charbon et qui compte environ 6% de la population ukrainienne. Les Russes continuent de faire monter la pression dans toute l'Ukraine, bombardent des cibles civiles et militaires à Kiev, Lviv et dans d'autres villes à l'ouest, et font le blocus de Marioupol, dans le sud-est. Si Poutine remporte le Donbass, cela pourrait ressusciter son ambition abandonnée de s'emparer du reste du pays, ou au moins de renverser le président Volodymyr Zelensky à Kiev.

Mais si Poutine se retrouve confronté à l'éventualité d'un échec au Donbass, il pourrait, dans un accès de brutalité visant à donner un électrochoc à Zelensky et à ses alliés occidentaux, lancer une attaque chimique ou nucléaire tactique pour qu'ils cessent la guerre avant qu'un enfer total ne se déchaîne vraiment (la doctrine militaire russe qualifie ce stratagème «d'escalade dans un but de désescalade»). C'est la principale raison pour laquelle le président Joe Biden et certains dirigeants européens s'abstiennent de faire davantage pression sur Poutine ou d'intervenir directement dans la guerre.

Il est donc vital de se demander, même à ce stade, quel camp entre dans cette nouvelle phase de la guerre avec la meilleure chance de la remporter. Sous un certain nombre d'angles, la géographie est favorable aux Russes. Le fait que le terrain soit dégagé donnera aux soldats ukrainiens moins de lieux où se placer en embuscade afin de piéger les colonnes de chars russes, comme ils l'ont fait devant Kiev.

La proximité de la région avec la Russie signifie aussi que les lignes de ravitaillement sont plus courtes –les Ukrainiens les ont facilement perturbées pendant les premières batailles, privant les soldats russes de nourriture, de carburants et de munitions. La Russie a également l'avantage d'être l'agresseur dans cette invasion. Les soldats russes qui ont livré les premières batailles sont redéployés au Donbass et raffermissent ainsi l'avantage numérique dont jouit déjà la Russie en matière de nombre de combattants et de puissance de feu.

Pas si simple

Pour autant, ces avantages peuvent ne pas s'avérer décisifs.

Biden et certains dirigeants européens sont en train d'envoyer aux unités ukrainiennes non seulement des missiles antichars et anti-aériens supplémentaires, mais également des «armes lourdes» –tanks, véhicules de combat blindés, artillerie et hélicoptères, dont beaucoup devraient arriver dans les jours qui viennent. Pendant la première phase de la guerre, ces dirigeants n'ont pas osé fournir ces armes plus mortelles, plus mobiles et à plus longue portée, inquiets à l'idée que Vladimir Poutine considère ces envois comme une escalade provocatrice de l'engagement de l'OTAN dans la guerre et ne riposte en lançant des attaques chimiques ou nucléaires.

Un des avantages qui paraît clairement jouer en faveur de la Russie, le terrain dégagé, pourrait également se retourner contre elle.

Cependant, inquiets de voir les renforts militaires envoyés par la Russie et le pilonnage incessant des civils ukrainiens, Biden et ses homologues ont revu leurs critères de risques acceptables et déploient des efforts supplémentaires pour améliorer la capacité de l'armée ukrainienne non seulement à organiser des attaques de type guérilla contre les forces russes, mais également à livrer une guerre conventionnelle.

Un autre facteur devrait alimenter le pessimisme du commandement russe: le niveau d'épuisement des soldats. C'est ce qui explique que l'offensive dans le Donbass ne soit pas encore complètement lancée. Beaucoup des bataillons russes –certains redéployés depuis leurs campagnes manquées dans le nord et l'ouest de l'Ukraine, d'autres fraîchement mobilisés depuis des bases russes lointaines– ont perdu trop d'hommes, de chars et d'autres armes pour former des unités de combat cohérentes, et il faudra quelques semaines, peut-être même bien davantage, pour combler les failles.

Michael Kofman, expert militaire au CNA, dont les analyses de la guerre se sont avérées plus visionnaires que la moyenne, a tweeté mercredi 20 avril: «Dans l'ensemble je pense que l'armée russe a énormément perdu en efficacité au combat compte tenu de ses pertes élevées. [...] Ils ont rassemblé ce qu'ils ont pu de ce qu'il restait [...] pour envoyer des renforts. Ça ne pourra pas compenser leurs pertes.»

Enlisement

Un des avantages qui paraît clairement jouer en faveur de la Russie, le terrain dégagé, pourrait également se retourner contre elle. Le sol est boueux, ce qui pourrait obliger les chars russes à se déplacer en colonnes sur les routes, où ils seraient alors vulnérables aux tirs de missiles et aux drones antichars, ou bien à rester dans les champs où ils courront le risque de s'embourber.

Un général quatre étoiles de l'armée américaine qui a demandé à rester anonyme m'a confié par mail que ces faits, ajoutés à la vaste incompétence dont ont fait preuve les Russes à ce jour, «devraient nous faire réfléchir sur la possibilité d'accomplir des avancées conséquentes» contre les défenses ukrainiennes.

La possibilité d'une impasse durable a un côté positif: elle pourrait forcer les deux camps à venir s'asseoir à la table des négociations.

Dans le même temps, a-t-il poursuivi, «les Ukrainiens doivent sans cesse arrêter les Russes». Même si ceux-ci ne parviennent pas à faire une percée pour encercler les défenses ukrainiennes, ils pourraient toujours «avancer à travers les lignes de front».

Si cette prévision se révèle juste, la guerre pourrait s'envaser dans un long combat aussi violent que sanglant, dont l'issue ne viendra pas d'une grande victoire stratégique remportée par l'un des deux camps, mais plutôt de celui qui tiendra le coup un petit peu plus longtemps que l'autre.

La possibilité d'une impasse durable a un côté positif: elle pourrait forcer les deux camps à venir s'asseoir à la table des négociations.

Tout pour le Donbass

Certains officiels russes ont justifié leur retraite militaire de Kiev en disant que le véritable objectif de Poutine était depuis le début de s'emparer de la région du Donbass. C'est là que la guerre a commencé –et c'est là que la Russie et l'Ukraine se battent depuis 2014 dans un conflit qui a tué plus de 14.000 personnes, dont 500 Russes.

Jusqu'en février dernier, cette guerre opposait l'armée ukrainienne, à l'époque soutenue mais chichement approvisionnée par l'Occident, à des milices séparatistes bénéficiant des armes et de l'aide des forces spéciales russes. Juste avant l'invasion, Poutine a officiellement reconnu que les deux régions du Donbass (Donetsk et Louhansk) étaient des «républiques populaires» indépendantes.

Il a publiquement justifié l'invasion comme étant une étape nécessaire pour protéger les russophones de ces républiques d'un «génocide» de la part de l'Ukraine. Lui et ses conseillers ont à peine mentionné l'invasion d'autres parties de l'Ukraine, jusqu'à ce que les lourdes pertes russes, que certaines estimations portent à 20.000 soldats tués, ne puissent plus être dissimulées même par les médias d'État soumis à la censure.

Si cette guerre finit un jour, l'accord de paix devra régler le sort du Donbass d'une manière ou d'une autre.

Peu de temps après que cette première guerre a été lancée, les soldats des deux camps ont formé une ligne de démarcation, avec les séparatistes pro-russes contrôlant la partie est de la région et les troupes ukrainiennes la moitié ouest (ce qui correspondait en gros aux zones habitées par les Russes et les Ukrainiens ethniques, respectivement). Ces lignes ont à peine bougé pendant les huit années suivantes.

En 2015, les deux camps ont signé les accords de Minsk, qui appelaient à un cessez-le-feu et décidaient du sort du Donbass dans des formules floues, accords qui n'ont jamais été mis en œuvre. Cependant, dans les semaines qui ont mené à l'invasion de l'Ukraine par Poutine, en février, les responsables américains et russes ont évoqué la possibilité de ressusciter les accords de Minsk pour tenter de trouver une solution.

Si cette guerre finit un jour, l'accord de paix devra régler le sort du Donbass d'une manière ou d'une autre. L'issue de la bataille du Donbass, pour peu qu'il y en ait clairement une, pourrait ouvrir la voie à un accord plus vaste ou le rendre encore plus difficile à atteindre.

Newsletters

Que vont devenir les fonds d'aide à l'avortement américains?

Que vont devenir les fonds d'aide à l'avortement américains?

Depuis l'abrogation de l'arrêt Roe v. Wade par la Cour suprême, certains États américains appliquent à nouveau des lois antérieures à 1973. Ce qui rend difficile, voire impossible, le travail des associations et fonds aidant l'accès à l'IVG.

En Moldavie, mémoire et inquiétude vives des guerres passées et à venir

En Moldavie, mémoire et inquiétude vives des guerres passées et à venir

Dans les anciens territoires soviétiques, les guerres successives ont tissé une mémoire collective, mais celle-ci n'échappe pas aux logiques nationalistes, ravivées par l'invasion de l'Ukraine.

Au Québec, tout le monde déménage le même jour. Idée de génie ou malédiction?

Au Québec, tout le monde déménage le même jour. Idée de génie ou malédiction?

Plus de 200.000 foyers se déplacent le 1er juillet. Une tradition vieille de 270 ans, malgré un changement de date en cours de route.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio