Culture

«Le Président» de César Aira ou les déambulations d'un chef d'État névrosé

Temps de lecture : 3 min

Le septuagénaire argentin signe un livre d'une centaine de pages dans lequel la fonction suprême importe moins que la liberté qu'elle permet.

Plus de vingt ouvrages du prolifique César Aira ont d'ores et déjà été traduits en français. | Louisiana Channel via YouTube
Plus de vingt ouvrages du prolifique César Aira ont d'ores et déjà été traduits en français. | Louisiana Channel via YouTube

Qu'attendre d'un petit livre d'à peine plus de cent pages, sorti en plein milieu d'une campagne présidentielle et intitulé Le Président? Normalement pas grand-chose, sauf lorsque le titre précise que ledit président «ne devrait pas dire ça» ou lorsqu'il ne s'agit pas d'un énième portrait autorisé, mais d'un roman qui ne fait pas parler un président français mais argentin.

Et encore. Une fois l'ouvrage ouvert, on se demande si la nationalité de l'élu en question revêt finalement un quelconque intérêt, si sa fonction, pourtant suprême, est à comprendre au premier degré, et si l'œuvre qui vient de nous traverser est bel et bien un roman.

Penser plutôt que raconter

Une confusion générale qui n'a rien de surprenant pour ceux qui ont déjà lu un des nombreux romans courts signés César Aira. De La Guerre des gymnases au Congrès de littérature en passant par Prins, qui avait fait son petit effet lors de sa publication française en 2019, l'auteur argentin n'a eu de cesse de mélanger les genres, de ne respecter aucune règle narrative et d'anéantir consciencieusement la moindre certitude.

Par deux fois, l'auteur compare d'ailleurs le présidentialisme radical de son pays à celui de la France.

Avec Le Président, le Portègne de toujours nous offre même une sorte de patron de sa littérature, se moquant ostensiblement du semblant de trame auquel le narrateur s'accroche non sans peine pour justifier sa prise de parole tout autant que sa propre existence. Son chef d'État ne fait rien que marcher dans Buenos Aires la nuit et dormir le jour, tentant de résoudre l'équation intime qui relierait les trois êtres-clés de sa vie: un ami d'enfance, une première amante, et sa femme dont il souhaite d'ailleurs faire analyser la cervelle pour en partager avec le peuple argentin le secret de son pragmatisme énergique.

Une non-histoire que César Aira s'amuse à bistourner sans cesse pour mieux laisser discourir son névrosé de président, dont la fonction n'a ici de raison d'être que parce qu'elle permet au personnage d'être paradoxalement plus libre que chacun d'entre nous de faire et penser ce qu'il veut quand il le veut –par deux fois, l'auteur compare d'ailleurs le présidentialisme radical de son pays à celui de la France. De quoi conclure, au fur et à mesure que les pages défilent, que la pensée libérée de toute contrainte n'est plus obnubilée que par une seule question: où se situer vis-à-vis du réel?

Le réel est politique

La quête du président de César Aira est uniquement dirigée vers cette énigme souveraine, à ce point qu'il en oublie rapidement les motifs concrets, pour ne pas dire réels, de son histoire. Parcourant quelque quartier malfamé, le président formulera finalement ainsi le problème: «Tout le monde là-bas voulait échapper à la réalité, que la pauvreté rendait infréquentable […]. Les riches, en revanche, parce qu'ils vivaient dans un monde plein de fantaisie, aimaient la réalité.»

L'auteur qui a consacré son œuvre à pétrir et re-sculpter la réalité, donne ainsi pour la première fois une clé politique à sa propre activité, se situant lui-même «pile poil sur le nœud de la mutation». Ce sont du moins les paroles de son président, qui en miroir de l'écrivain, se doit d'avoir un pied dans la réalité tout en s'en méfiant, puisqu'elle serait «cause et origine de la subjectivité».

Une considération toute jupitérienne compréhensible lorsque dictée par un créateur aussi libre que César Aira, et profondément problématique dès lors qu'elle est présentée comme partie inhérente du for intérieur d'un représentant du peuple. On l'a dit, ce président-là ne fait rien que rêver, de superbe façon soit dit en passant, offrant au lecteur un court mais puissant voyage dans les méandres d'une ville nébuleuse et d'un esprit amphigourique.

C'est le nouvel exploit du prolifique Argentin: nous offrir une pause aussi poétique que pétulante entièrement consacrée à la libération de notre rapport au réel. Mais pour la première fois Aira, dans un dernier pied de nez à celui-ci, garnit sa littérature d'un avertissement: «Rien de ce qui arrive en pensée n'est exempt de conséquences.» À bon président, salut!

Le Président

de César Aira

Traduction: Christilla Vasserot

Christian Bourgois Éditeur

128 pages

17 euros

Parution: 24 mars 2022

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