Politique

Macron réélu: les enseignements d'un second tour périlleux

Temps de lecture : 5 min

La large victoire d'Emmanuel Macron sur Marine Le Pen légitime de nouveau le président, mais ne doit pas cacher les multiples facettes constituant la vérité d'un pays fracturé.

L'écran de BFMTV affiche les résultats du second tour de l'élection présidentielle française, le 24 avril 2022. | Stéphane de Sakutin / AFP

 
L'écran de BFMTV affiche les résultats du second tour de l'élection présidentielle française, le 24 avril 2022. | Stéphane de Sakutin / AFP  

Loin est le temps où le président Mitterrand annonçait, à la veille de l'élection présidentielle de 1988, que les jours suivant le scrutin, la vie normale reprendrait ses droits. Nous avons changé d'époque et, si les appels à un «troisième tour» ne datent pas de cette élection, notre pays est fracturé comme rarement dans notre histoire. Après avoir vécu cette campagne électorale présidentielle, il risque de rappeler au président et au gouvernement le malaise vertigineux qui s'est emparé de lui. Les difficultés matérielles des Français nourrissent un séisme idéologique, dont les répliques ne cessent d'ébranler ce qui, très souvent, a fait consensus des décennies durant.

Duel de second tour sur fond de tripartition

Mobilisation en terrain frontiste, démobilisation en terres de gauche

Au premier tour, la tripartition de notre vie politique a été confirmée. Cependant, l'un des trois pôles s'est trouvé exclu du second tour. Ce second tour a vu les terres d'élection du RN se mobiliser significativement plus que les départements ayant voté de façon significative pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. À l'inverse des élections intermédiaires, l'électorat RN s'est sur-mobilisé et valide l'idée que l'électeur frontiste n'est motivé que par l'assaut électoral donné au sommet de l'État.

Quant aux électeurs de gauche, leur relative importante démobilisation au regard de l'enjeu, si elle ne révèle pas forcément une indifférence à l'égard du RN, trahit au moins une forme de mithridatisation éloignée de ce que fut la doxa et le comportement électoral de la gauche.

Emmanuel Macron réélu président d'une République en état d'alerte démocratique

La victoire du président sortant est incontestable. Avec 58,6% des voix, il est le premier président de la République depuis vingt ans à être reconduit. Les quinquennats précédant celui d'Emmanuel Macron avaient été ceux de la propagation des effets de la crise dans tous les domaines de la vie du pays. Le choix du quinquennat mettait les candidats dans une position assez proche d'un «faiseur de pluie», rectifié en dispensateur de mesures techniques substituées aux objectifs politiques comme objet de débat.

Face à son adversaire, Emmanuel Macron a joué toutes les partitions. Coalisant un large front électoral avec une alliance d'une minute le temps de passer dans l'isoloir, selon le Cevipof et IPSOS, seuls 25% des électeurs du président candidat le sont par adhésion à ses idées. Il faudra au président l'audace de transcender ce qui constitue jusqu'ici l'essence sociologique du macronisme électoral, et conquérir ceux des Français qui, aux marges géographiques ou sociales, lui sont hostiles.

Vote record pour le RN/FN

Marine Le Pen a fortement progressé par rapport à 2017 avec environ 42%, capitalisant sur une explosion des colères, de la défiance et d'un doute rampant sur le bien-fondé de notre système démocratique. Évidemment, la détresse économique et sociale, le sentiment de relégation spatiale et de déclin perceptible dans l'immédiate proximité de chacun y sont pour beaucoup.

Des deux candidats, elle est celle pour laquelle on vote parce qu'on adhère à ses idées et son projet. Cette élection marque une étape importante dans la progression de l'extrême droite. On vote davantage pour Marine Le Pen par adhésion et 42% de ses électeurs le sont par adhésion à ses idées. Le capital électoral et idéologique de l'extrême droite est considérable.

Il apparaît cependant que si les thèmes sociaux profitent à Marine Le Pen, son déficit d'incarnation a joué. Son discours de défaite aux accents «premier front national» laissait penser que, de coalition rassemblant la «droite nationale», les longs couteaux étaient déjà tirés.

Retrouver la dignité du débat politique

Cette campagne d'entre-deux-tours est apparue plus digne que celle du premier, abîmée par une soumission volontaire de la plupart des candidats à des codes médiatiques renvoyant la politique à une télé-réalité, dépolitisant les enjeux et réduisant les projets à des suites de punchlines.

En refusant de se rendre chez Cyril Hanouna, le président sortant a pris le contrepied de ses entretiens avec McFly et Carlito comme de ses concurrents, épargnant ainsi à sa campagne et à la fonction une forme d'abaissement mortel pour la politique. Exposée n'importe où, la parole politique subit des dommages graves induisant sa dépréciation ou son rejet. Chez nos voisins italiens, ce type d'émission issu de l'empire médiatique Berlusconi a contribué à abaisser la politique: nos politiques sont les victimes consentantes de leur mise au pilori cathodique.

Dans ce bourbier mêlant langage techno et vannes destinées davantage à Twitter qu'à éclairer les citoyens sur les visions respectives des uns et des autres, plusieurs campagnes ont sombré dans un enfermement sur elles-mêmes, faisant de l'élection présidentielle une sorte de condition à la réalisation de leur dessein de réorganisation partisan. Cela a été le cas de Valérie Pécresse mais surtout d'Éric Zemmour, dont les lieutenants se sont consacrés à dessiner les contours d'une «union des droites» –notamment de leur électorat.

Le mythe du 21 avril est mort

Au soir du premier tour, l'IFOP, institut de sondage réputé, accordait 51% d'intentions de vote pour Emmanuel Macron et 49% pour Marine Le Pen. À quelques jours du second tour, le même institut publiait une enquête révélant que 49% des femmes considéraient Marine Le Pen comme féministe. Sans doute n'y a-t-il aucune volonté dans ces enquêtes de jouer sur les peurs, les passions ou le suspense de l'entre-deux-tours, simplement des chiffres illustrant le profond désarroi idéologique d'un pays qui a été soumis (comme d'autres d'ailleurs) aux soubresauts de crises successives.

Vingt ans séparent le fameux 21 avril 2002 du 24 avril 2022. Le thème du «21 avril» a été usé jusqu'à la corde par la gauche, qui en a fait deux décennies durant une sorte de repoussoir diabolique, culpabilisateur à des fins de mobilisation et, parfois, a donné valeur de rite conjuratoire à son évocation. Pourtant, le principal enseignement de 2002 fut l'exode électoral des ouvriers et des employés quittant le Parti socialiste. Le carambolage électoral, réel, révélait en fait l'inoculation à la gauche des maux qui allaient l'emporter quinze ans plus tard.

Premiers résultats, premières confirmations

Les résultats très tôt connus ce dimanche 24 avril en provenance des Antilles ont saisi les observateurs. Pourtant, l'outre-mer est un condensé des difficultés que notre pays a vu se développer et, sur ces terres souvent acquises au premier tour à la candidature Mélenchon, c'est un net basculement vers Marine Le Pen que l'on a constaté. L'outre-mer connaît des problèmes majeurs liés à un faible niveau de vie, à un déficit chronique en matière d'égalité des chances, à une insécurité parfois galopante…. Ces résultats agissent comme un révélateur ou un miroir grossissant de ce qui peut, souvent, servir de carburant premier à la fusée frontiste.

L'entre-deux-tours a vu s'opposer moins deux camps que deux catégories de citoyens. Cela n'exempte aucun électeur de sa responsabilité dans ses choix. Cependant, la droitisation des milieux populaires est une réalité subtile qui, si elle porte le vote FN, ne peut gommer le caractère massif du poids de l'abstention et une hiérarchisation des priorités différentes sur trois générations.

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Jamais le parti fondé par Jean-Marie Le Pen, seul contre tous, n'était monté si haut. Dans ce contexte, cette victoire du président Macron l'oblige: retisser les liens entre élites et peuples, dégager des consensus, considérer les drames sociaux en cours… Son nouveau quinquennat peut être celui de la concorde et de la solidarité.

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