Culture

Iran, le pays où les jeux vidéo sont princes

Neal Ungerleider, mis à jour le 07.06.2010 à 19 h 35

Les développeurs de jeux vidéo iraniens s’inspirent du succès de la franchise américaine «Prince of Persia».

Si tout se passe selon les vœux de Walt Disney Pictures, Prince of Persia: The Sands of Time, produit par Jerry Bruckheimer et dont l'acteur principal est Jake Gyllenhaal, sera le premier film d'une franchise au budget colossal. Étant donné qu'il s'agit d'un film d'action basé sur une série de jeux vidéo dont le lien avec la Perse ancienne est très ténu (excepté pour deux jeux de 2008 qui empruntaient au zoroastrisme), rien de surprenant que les effets spéciaux priment le contexte historique. Or, si Bruckheimer et compagnie avaient voulu s'inspirer de jeux vidéo plus authentiques, ils n'auraient pas eu de mal à en trouver. Il leur aurait suffi d'aller en Iran.

Le pays de Mahmoud Ahmadinejad possède en effet une industrie moderne du jeu vidéo, qui emprunte largement à la mythologie perse-et, ironie quand tu nous tiens, à la série américaine Prince of Persia. À en croire certains membres de la communauté d'Iraniens expatriés adeptes des jeux vidéo, ces jeux d'action et d'aventure novateurs sont tout aussi populaires en Iran qu'aux États-Unis et en Europe. La série, qui se déroule dans une Perse pré-islamique richement détaillée (mais à la précision historique parfois douteuse), a captivé toute une génération de concepteurs de jeux iraniens. La conséquence en est peut-être que la plus grande partie des jeux vidéo iraniens destinés à l'exportation sont des jeux «porte-monstre-trésor» médiévaux qui doivent beaucoup, tant du point de vue du style que de celui du thème, à Prince of Persia.

Quest of Persia, la série de jeux la plus populaire d'Iran, s'inspire de façon évidente de son prédécesseur américain. Le fabricant de jeux Puya Arts déclare de façon très explicite que ses jeux sont plus «persans» que Prince of Persia. Dans le matériel publicitaire de la version 2006 de Quest of Persia: The Revenge of Ghajar, Puya explique que «Quest of Persia est un jeu sur la Perse, élaboré par des Persans. Contrairement à des jeux comme Prince of Persia, qui a davantage un thème arabe ou indien, Quest of Persia est 100% persan, de la musique aux décors, en passant par les personnages».

La série Quest of Persia ne joue pas dans la même cour que les titres développés par les grandes firmes américaines et japonaises. Les dessins de Quest of Persia: The End of Innocence, datant de 2005, par exemple, sont plutôt grossiers, et les commandes de la version de 2008, Quest of Persia: Lotfali Khan Zand, sont plutôt aléatoires. En revanche, du point de vue du jeu lui-même, la série est extrêmement captivante; j'irai jusqu'à dire qu'elle peut rivaliser avec la plupart de ce que proposent les fabricants de jeux vidéo occidentaux de taille plus modeste.

La principale raison du caractère relativement primitif de ces jeux est que l'industrie des jeux vidéo du pays n'a vraiment décollé qu'au milieu des années 2000. Certes, des programmateurs amateurs créent des jeux gratuits en Iran depuis les années 1980, mais le secteur n'a vraiment explosé qu'en 2006, quand la fondation iranienne pour les jeux informatiques, financée par le gouvernement, a fourni le capital initial et l'aide nécessaire aux développeurs.

Saddam Hussein, héros de jeu

La traduction en anglais de la charte de la fondation met en avant un mélange de marketing («Soutenir les tentatives de canalisation du potentiel national dans l'industrie des jeux vidéo») et de propagande («développer et promouvoir les principes culturels et l'identité islamo-iranienne à travers ce secteur») pour justifier son soutien à l'industrie des jeux vidéo. Cependant, la majorité des jeux iraniens distribués à l'étranger insistent davantage sur le côté iranien qu'islamique. Les titres de Quest of Persia mettent tous un accent très particulier sur l'histoire régionale et la culture.

Dans The End of Innocence, qui se déroule pendant la guerre Iran-Irak, les personnages principaux sont traqués par les gardes républicains de Saddam Hussein. Lotfali Khan Zand est un jeu qu'on dirait conçu par des diplômés d'histoire, dans lequel les joueurs incarnent le dernier shah de la dynastie Zand cherchant à protéger la Perse du sanguinaire Agha Mohammad Khan. Nader's Blade, de 2009, le jeu le plus sophistiqué de la série, est un antérieur dont le protagoniste, un monarque perse du XVIe siècle, est chargé d'arrêter une invasion afghane.

On retrouve les mêmes cadres quasi-historiques et le même nationalisme persan dans la plupart des jeux iraniens populaires. Dans Garshasp, un jeu de combats à l'arme blanche ultraviolent dans un monde fantastique, à paraître, le joueur incarne un tueur de monstres légendaire qui chasse Daeva, le démon traditionnel du zoroastrisme. Age of Heroes est un jeu d'aventures basé sur le poème épique perse de Ferdowsi, le Shahnamah, et vise avant tout un public national d'adolescents (ce jeu a été conçu par la fondation iranienne Ferdowsi dans l'espoir d'éveiller l'intérêt des jeunes pour ce poème).

Le piratage contre la production locale

Comme le souligne un récent article du Washington Post, la vie n'est pas facile pour les concepteurs de jeux vidéo iraniens. Bien que le pays ne manque pas de nombreux programmateurs talentueux, ils sont souvent bruts de décoffrage et inexpérimentés. Augmenter les ventes nationales est difficile, car l'Iranien moyen n'a pas beaucoup d'argent à dépenser en jeux vidéo. Les sanctions compliquent la commercialisation des jeux dans les pays occidentaux, et la menace de censure et d'interférence gouvernementales est omniprésente. Arash Jafari, membre de l'équipe derrière Garshasp, a confié à Thomas Erdbrink du Post que la date de lancement du jeu en Iran était retardée à cause du climat politique. «Les gens sont tristes en ce moment, inquiets», a-t-il confié. «Certains membres de leur famille sont emprisonnés. Ce n'est pas le bon moment pour faire la promotion de notre jeu».

Conséquence de ces pressions sur le marché, les jeux produits localement sont souvent incroyablement peu onéreux. Selon Puya Dadgar, chef de projet à Puya Arts, la plupart sont proposés 6 ou 7 dollars US sur le marché national, et entre 25.000 et 60.000 exemplaires sont vendus. Même à des prix aussi bas, la compétition avec les jeux occidentaux est rude: l'Iran est l'une des capitales mondiales du piratage de logiciel et les copies de contrebande de jeux comme Call of Duty et Bioshock 2 se trouvent facilement dans les étals de rue ou les bazars à moins de 3 dollars pièce.

Les jeux iraniens ne sont pas tous des jeux de sandales et d'épée. À côté des épopées conçues pour les ventes à l'étranger, beaucoup de jeux nationaux se complaisent dans une intolérance et un fanatisme bien trop répandus. Rien de surprenant que ces jeux farouchement anti-réformistes et anti-américains soient bon marché et de facture médiocre (en cela, ils ont beaucoup de points communs avec les jeux vidéo islamistes à la conception minable venus du Moyen-Orient arabophone).

La politique source d'inspiration

Dans Special Operation 85: Hostage Rescue, jeu de tir subjectif développé par le groupe ultraconservateur Union des étudiants islamiques, les joueurs sauvent des scientifiques nucléaires iraniens héroïques des griffes de soldats américains et israéliens. Malgré sa date de lancement, en 2007, le jeu ressemble à une resucée de reliques des années 1990 comme Doom (à sa sortie, Al Jazeera s'était moqué de sa piètre qualité). Fighting the Leaders of Sedition, jeu de tir à la programmation peu soignée disponible gratuitement sur Internet, est encore plus dérangeant car il vous demande de tirer dans la tête des réformistes iraniens Mir Hossein Moussavi, Mehdi Karroubi et Mohammad Khatami (Mousavi, Karrubi et Khatami ripostent tous).

Les Iraniens qui préfèrent une bonne épopée faussement persane n'auront pas à attendre très longtemps-des copies clandestines de Prince of Persia: The Sands of Time seront sûrement en vente dans les rues de Téhéran quelques jours après la sortie américaine du film grâce à la prolifique industrie iranienne des DVD pirates. Il semblerait que les fans de jeux vidéo iraniens l'attendent avec impatience. Jerry Bruckheimer lui-même a été interviewé par le populaire site d'expatriés Iranian.com et dans les commentaires, les lecteurs persanophones dissèquent avec passion l'intrigue et les personnages du film à la recherche de référence au Shahnamah. Après tout, comme le souligne un commentateur, les jeux Prince of Persia ont une résonnance culturelle pour les vrais Persans : «Si vous êtes iranien et que vous avez des enfants entre 12 et 42 ans qui ont grandi en Occident, ils y ont probablement joué».

Neal Ungerleider

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: DR
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