Politique

Cinquante ans de débats d'entre-deux-tours et leurs punchlines

Temps de lecture : 5 min

Du monopole du cœur à Gérard Majax, que de chemin parcouru!

Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors du débat d'entre-deux-tours, le 20 avril 2022. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors du débat d'entre-deux-tours, le 20 avril 2022. | Ludovic Marin / AFP

C'est en 1974 que la tradition commence, avec un débat télévisé qui oppose Valéry Giscard d'Estaing à François Mitterrand, qui se disputent alors la place de président, ayant été qualifiés au premier tour de l'élection. Le dispositif s'inspire du modèle américain, développé de l'autre côté de l'Atlantique une dizaine d'années plus tôt, et vise à permettre aux téléspectateurs, qui sont autant d'électeurs parfois hésitants, d'apprécier pleinement les propositions des deux candidats finalistes au cours d'une confrontation de quelques heures, avant d'être amenés à se décider –ou non– dans l'isoloir.

Si cet ultime face-à-face a considérablement perdu en audience au fil des dernières élections, il reste un moment attendu de la campagne présidentielle, toujours susceptible de faire basculer les scrutins les plus serrés. En près de cinquante ans, petites phrases assassines ou aberrantes, morceaux de bravoure et pirouettes ont fusé de tous côtés: un retour s'impose sur ces grands moments parfois bien ennuyeux de la vie politique et télévisuelle française.

1974: Giscard d'Estaing contre Mitterrand

C'est le premier débat d'entre-deux-tours, qui mobilise près de 25 millions de téléspectateurs. Au moment où François Mitterrand, Premier secrétaire du parti socialiste, défend l'idée d'une plus juste répartition des richesses, estimant que si «c'est presque une question d'intelligence, c'est aussi une affaire de cœur», celui qui est alors ministre de l'Économie et des Finances rétorque: «Tout d'abord je trouve toujours choquant et blessant de s'arroger le monopole du cœur. Vous n'avez pas Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur! Vous ne l'avez pas… J'ai un cœur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n'avez pas le monopole du cœur.» Valéry Giscard d'Estaing remporte l'élection avec 50,81% des suffrages exprimés, et sa tirade reste dans les annales.

1981: Mitterrand contre Giscard d'Estaing

Sept ans plus tard, ce sont les deux mêmes figures que l'on retrouve au Studio 101 de la Maison de la Radio. C'est cette fois-ci Mitterrand qui prend sa revanche rhétorique, en renvoyant Giscard d'Estaing dans les cordes en lui assénant une paronomase acerbe: «Vous avez tendance à reprendre le refrain d'il y a sept ans: l'homme du passé [c'est ainsi que Giscard l'avait qualifié au précédent débat]. C'est quand même ennuyeux que, dans l'intervalle, vous soyez devenu, vous, l'homme du passif.» Mitterrand remporte l'élection avec 51,76% des votes comptabilisés.

1988: Mitterrand contre Chirac

Second tour fâcheux pour François Mitterrand, qui se retrouve au soir du 28 avril face à son Premier ministre, Jacques Chirac. Le rapport hiérarchique entre les deux responsables politiques est l'occasion d'un échange tendu, Mitterrand s'appliquant à qualifier Chirac de «Premier ministre», quand celui-ci s'agace: «Permettez-moi de vous dire que ce soir, je ne suis pas le Premier ministre, et vous n'êtes pas le président de la République, nous sommes deux candidats à égalité […], vous me permettrez donc de vous appeler monsieur Mitterrand.» Mitterrand enchaîne aussitôt: «Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre.» Aux rires étouffés du plateau succède le résultat du second tour: le président sortant est réélu à 54,02%.

1995: Chirac contre Jospin

Débat immémorable, qui oppose cette fois-ci Jacques Chirac à Lionel Jospin. Au cours d'un débat somme toute fort calme, ce dernier avance l'idée d'une réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, et plaide en badinant: «Il vaut mieux cinq ans avec Jospin que sept ans avec Jacques Chirac. Ça serait bien long.» Pas de chance, Chirac l'emporte à 52,64%.

2002: Chirac contre Le Pen

Séisme en politique, quand le visage de la haine s'affiche au journal de 20h, et vient qualifier Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac. Mais à l'époque, on sait encore refuser de débattre avec l'extrême droite. La soirée d'entre-deux-tours n'a pas lieu, et Chirac est réélu à 82,21%, bénéficiant largement du «front républicain».

2007: Sarkozy contre Royal

C'est la première fois qu'une femme arrive au second tour de l'élection présidentielle française: Ségolène Royal affronte Nicolas Sarkozy face à 20,46 millions de téléspectateurs. Alors qu'il est question de l'accueil des enfants en situation de handicap au sein du système scolaire, Royal s'emporte contre la condescendance de son adversaire, qui lui intime de «se calmer et d'arrêter de [le] montrer du doigt». Elle réplique: «Non, je ne me calmerai pas!» À Sarkozy qui insiste: «Pour être président de la République, il faut être calme», elle renchérit: «Non, pas quand il y a des injustices! Il y a des colères qui sont parfaitement saines, parce qu'elles correspondent à la souffrance des gens. Et il y a des colères que j'aurai, même quand je serai présidente de la République.» Cela ne suffit pas, et le candidat de l'UMP l'emporte avec 53,06% des suffrages exprimés.

2012: Hollande contre Sarkozy

Lors de ce débat s'opposent celui qui a pour ambition de devenir un «président normal», et celui qui s'est fait une réputation de «président bling bling» au cours de ses cinq années de mandat. C'est le retour des figures de style emphatiques, et à la question de la journaliste Laurence Ferrari «quel président comptez-vous être?», François Hollande se lance dans une longue anaphore de plus de trois minutes, reprenant à l'attaque de chaque proposition: «Moi président de la République, je…». C'en est fini de Sarkozy, qui perd l'élection à 48,36% face à 51,64%.

2017: Macron contre Le Pen

Pour la deuxième fois, l'extrême droite s'invite au deuxième tour, avec cette fois-ci la fille du fondateur du Front National, Marine Le Pen, qui s'oppose à Emmanuel Macron, ancien ministre de l'Économie sous Hollande. Le débat a bien lieu, et au bout de 2h30, la candidate d'extrême droite, qui s'est ridiculisée notamment dans une surprenante imitation des Envahisseurs («Regardez, ils sont là, ils sont dans les campagnes, dans les villes, ils sont sur les réseaux sociaux!»), s'en retourne sans avoir pu convaincre grand monde, et en ayant fait grincer des dents ses propres supporters. Quelques jours plus tard, Macron l'emporte à 66,10%.

2022: Macron contre Le Pen

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Jamais deux sans trois? L'extrême droite est encore présente au second tour de l'élection présidentielle, et oppose, pour la deuxième fois consécutive, Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Le débat ne mobilise que 15,5 millions de spectateurs, plus faible audience depuis son instauration, et se traîne en longueur sans que la température ne monte trop entre les deux candidats. Le Pen présente la copie imprimée de l'un de ses vieux tweets sur l'Ukraine, Macron mobilise la figure du magicien Gérard Majax pour discréditer les chiffres annoncés par son adversaire, et alors qu'il la qualifie de «climato-sceptique», cette dernière tente une riposte en le désignant comme un «climato-hypocrite». La soirée s'achève dans un bâillement, et des considérations oiseuses sur le vieillissement des candidats. Quant au résultat du scrutin, il est attendu le 24 avril au soir.

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