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L'angoisse du renouvellement de passeport pour les expatriés marocains et algériens

Temps de lecture : 7 min

Malgré les améliorations récentes des procédures d'accueil dans les consulats nord-africains, les démarches pour obtenir un nouveau passeport demeurent une épreuve harassante, si bien que certains ressortissants préfèrent s'abstenir.

Au consulat, l'attente est sans fin. | Kai Pilger via Unsplash
Au consulat, l'attente est sans fin. | Kai Pilger via Unsplash

C'est depuis longtemps un sujet de blagues dans les communautés diasporiques d'Afrique du Nord en France. L'expérience consulaire est pour beaucoup un moment que l'on redoute, et qu'on souhaiterait éviter. Elle reste néanmoins inévitable pour ces expatriés, car il faut bien, à un moment, y retourner pour refaire le précieux sésame: au maximum tous les dix ans, et avant si un acte de naissance, de mariage, de décès, ou toute autre procédure d'état civil devient pressante.

À l'origine, le choc de 2014

On est en 2014. L'Algérie est gouvernée par Abdelaziz Bouteflika depuis quinze ans. Le pays décide de changer les conditions d'entrée sur son territoire pour ses ressortissants en s'alignant sur les autres pays. Il faudra dorénavant un passeport biométrique pour aller en Algérie. Une date limite est annoncée. Après celle-ci, on n'acceptera plus les anciens passeports. La conséquence? Dans toute la France, les ressortissants algériens s'amassent devant les consulats pour l'obtenir. Mais les autorités sont totalement désorganisées face à cet afflux massif. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes expriment leur mécontentement, et leur choc face à la situation.

Ibtissam, 32 ans, s'en souvient avec précision. Née en Algérie, la jeune femme, alors alternante à Air France, a grandi dans l'Hexagone mais ne possède toujours pas la nationalité française. Se rendre au consulat algérien est alors «une obligation», «sinon, je ne voyage pas», assure-t-elle. En 2014, elle fait partie de cette foule qui accourt pour changer son passeport. Pour elle, ce sera au consulat de Nanterre. «On y est allés la première fois avec ma famille à 3h du matin. On était mi-novembre, il faisait si froid, se remémore-t-elle. En arrivant, c'est le choc. Il y avait déjà des centaines de personnes avec de gros manteaux et des chaises.» L'établissement n'ouvre qu'à 9h.

Ibtissam et sa famille attendent alors «sur un bout de trottoir», près de six heures, pour «être sûrs d'avoir un ticket [un créneau, ndlr] lorsque le consulat ouvrira». Ibtissam déchante très vite. «Seulement une trentaine de tickets ont été distribués ce jour-là.» Elle ne se décourage pas et revient encore plus tôt avec sa famille la semaine d'après. Même scénario. «On a fini par abandonner. On a attendu huit mois avant de retourner au consulat et on a enfin eu un ticket! Mais on a passé six heures à l'intérieur.»

Un parcours du combattant

En 2014, Merwane était lycéen. Lui aussi s'est levé «à l'aube» pour renouveler son passeport. «On aurait dit qu'on partait en week-end», lance-t-il. Ces images ne le quittent pas. Celles de «hedjas [dames d'un certain âge, ndlr] avec leurs mini tabourets emmitouflées dans leurs manteaux d'hiver», «des bagarres qui éclataient car les gens perdaient patience», «des bébés qui pleuraient»… Ce jour-là, il est rentré chez lui à 20h30. «Quand tu vas au consulat, tu sais que tu y passeras la journée», martèle-t-il.

«À côté, les poteaux de “Koh Lanta”, c'est du pipi de chat.»
Sonia, 35 ans

S'y ajoutent les imprévus bureaucratiques. La tension monte vite. «Le jour où je suis venue récupérer mon passeport, j'ai remarqué que, même si toutes les informations étaient correctes, c'est la photo d'une autre dame qui apparaissait. C'était la goutte d'eau», raconte Sonia, 35 ans. Alors très vite, on s'énerve, on crie. «T'en a toujours un qui s'embrouille et qui demande à voir le consul, et qui chauffe une dizaine de personnes en même temps», poursuit Merwane. Éclats de rire du côté de Sonia. «De toute façon, ça marche comme ça au consulat, algérien ou pas. Ma‘rifa [le piston] ou rien. À côté, les poteaux de “Koh Lanta”, c'est du pipi de chat.»

En huit ans, beaucoup de choses ont changé. Les queues impressionnantes à l'entrée des bâtiments algériens ont disparu. Au consulat de Paris, proche de la place de la Nation, dans le XIIe arrondissement, les couloirs sont plutôt calmes et les démarches s'y font souvent rapidement. Plus besoin de venir à l'aube pour un ticket: les créneaux sont délivrés sur rendez-vous, directement en ligne. Les années au métro Argentine ne sont plus qu'un mauvais souvenir. Même chose au consulat de Lille: «Ils font des efforts depuis quelques années, maintient Abdelkader, 30 ans. Il y a toute une organisation qui s'est faite et qui va dans le bon sens. Là, honnêtement, c'est très bien.»

Pourtant, le consulat algérien effraie toujours une large partie de sa communauté. Les images de 2014 peinent à disparaître. «J'ai clairement été traumatisée. Toutes les fois où j'y suis allée, je me souviens l'avoir fait… Mon dieu… Fallait garder son calme», soupire Sonia. Les trois ressortissants interrogés racontent un «stress important» et «une appréhension» à l'idée de devoir y retourner. «Mon père me rassure en disant que les services se sont améliorés. J'attends de voir ça de mes propres yeux», lance Merwane. Sonia, elle, a décidé de n'y aller que lorsqu'elle aura planifié son prochain voyage en Algérie.

Malgré des améliorations, la lenteur administrative persiste

Du côté du Maroc, les ressortissants du royaume chérifien ne sont pas épargnés. Hakim, 24 ans, en a fait les frais: «Les papiers, les renouvellements, c'est un truc qui me procure énormément de stress.» En 2020, l'étudiant marocain installé à Lille doit renouveler son passeport, au moment même où il refait son titre de séjour. «La préfecture ne voulait pas me le donner tant que le passeport n'était pas refait.» Il se souvient y être allé trois fois avant de pouvoir déposer son dossier, car la liste des documents pour les ressortissants non français n'existe pas sur le site du consulat.

Lui n'est pas surpris: «Il y a des trucs qui me choquent encore, mais je suis habitué à attendre des heures et des heures pour une démarche qui devrait ne prendre que quelques minutes.» L'étudiant à Sciences Po doit refaire sa carte d'identité. «Je sais que je devoir y passer la journée, que ça va me fatiguer, qu'il va y avoir beaucoup de bruit, souffle Hakim. Tu dois te bagarrer, rester sur le qui-vive.»

En 2020, un rapport de la mission exploratoire de la Commission des affaires étrangères sur la situation des consulats du Maroc à l'étranger relève d'importantes défaillances dans ces établissements. La lenteur administrative des services proposés est particulièrement mise en cause. La Chambre des représentants, qui s'est réunie le 2 février 2021, a alors proposé plusieurs recommandations afin d'alléger certaines procédures bureaucratiques, mais aussi d'«améliorer l'expérience des MRE (Marocains résidents à l'étranger) dans ces établissements».

«C'est comme cela que j'imaginais le consulat, c'est comme cela que je l'ai vécu toute ma vie, et c'est sans doute avec cette vision que je mourrai.»
Sabrine, 25 ans

Le ministère chargé des expatriés a lancé un dispositif de prise de rendez-vous qui «aura l'avantage de réduire le temps d'attente et offrir de meilleures conditions d'accueil», peut-on lire sur le site internet du consulat du Maroc. Ce système a été mis en œuvre progressivement au cours de l'année 2021 dans les consulats français, américains et européens.

Sabrine, 25 ans, n'a toutefois pas pu constater ces améliorations dans son consulat de secteur, celui d'Orly. Elle y est allée dès le mois de mai 2021, et en a tiré une expérience qu'elle qualifie de «traumatisante». «J'ai la rage rien que d'en parler», lâche la jeune femme. Ayant eu des complications par le passé, elle décide de poser trois jours de congés. «J'avais une boule au ventre sur le trajet.»

Malgré un rendez-vous, elle se retrouve à faire la queue avant le grillage, après le grillage, et deux fois à l'intérieur de l'établissement: «un enfer», soupire-t-elle. Après plusieurs obstacles, elle arrive enfin au guichet. Le fonctionnaire lui rend son dossier: il lui manque un document, son acte de naissance en arabe. Elle l'avait uniquement en français. «Ce n'était pas inscrit sur le site. C'est un pays francophone, non? J'étais en état de sidération. Ça faisait presque deux heures que j'attendais. J'ai même pas cherché à comprendre, poursuit-elle. C'est comme cela que j'imaginais le consulat, c'est comme cela que je l'ai vécu toute ma vie, et c'est sans doute avec cette vision que je mourrai.»

Un jeu de pouvoir

S'il y a un aspect de ces périples consulaires qui persiste et exaspère toujours les ressortissants, c'est bien celui qui concerne les documents. «Mon père me dit toujours: “Quand tu vas au consulat algérien, tu ramènes tous les papiers que tu peux et que tu as avec toi parce qu'il y aura tout le temps quelque chose qui manquera.” Ça s'est vérifié à plusieurs reprises», blague Merwane. Ibtissam va plus loin: «Mes documents sont dans un film plastique, dans une pochette, dans un endroit qui n'est pas submersible dans la maison. C'est dire à quel point c'est précieux.»

Pour Pierre Vermeren, historien à la Sorbonne et spécialiste du Maghreb, cette bureaucratie tentaculaire renferme un enjeu important, «celui du contrôle des populations». «Il y a une volonté d'avoir le plus d'informations sur ces ressortissants. Par définition, le seul moment de contact entre l'administration d'origine et la personne immigrée, c'est au moment où elle refait son passeport. Plus il y a de documents, plus il y a d'informations», explique le spécialiste.

Par la demande disproportionnée de papiers, les États chercheraient également à assoir leur pouvoir, estime l'historien: «Ils montrent ainsi que ce n'est pas une administration de service mais un devoir national et patriotique qui donne lieu à tout un contrôle, à des procédures, à du temps. Et le temps est une marque de souveraineté, de pouvoir.»

Le passeport vert reste un objet profondément important et reflète un rapport particulier entre les expatriés et leur pays d'origine. «On nous dit toujours que nos papiers doivent être en règle. On a tellement entendu d'histoire de personnes qui devaient partir en urgence car il y avait eu un décès dans leur famille. Nos passeports doivent être prêts. Nos aînés nous ont transmis cette angoisse», raconte Merwane.

Évelyne Barthou, sociologue à l'université de Pau, explique cette importance accordée à ce document comme une validation de la part du pays d'origine. «Cela renvoie clairement aux questions d'identité qui animent les personnes issues de l'immigration. 42% d'entre elles possèdent la double nationalité en France. À travers cela, c'est la reconnaissance de la terre natale qui se joue, une certaine forme de loyauté.»

Merwane sait qu'un jour, il aura la douloureuse tâche de s'occuper de ses papiers, seul, «relève oblige». Jusque-là, c'était son père qui pilotait le tout. «J'angoisse d'avance, admet le jeune homme. Je comprends mes potes algériens qui ont la flemme de renouveler leurs documents et qui décident de ne pas aller au bled. Même si c'est triste dans le fond. Ça n'incite pas à faire ses papiers.» Ces expériences auront au moins servi à quelque chose pour Ibtissam, qui ironise: «Je n'ai que ma carte de séjour. Alors, à chaque fois que je sors du consulat, je me dis qu'il faut à tout prix que je dépose mon dossier de naturalisation.»

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