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Le true crime et la fascination collective pour la souffrance des femmes

Temps de lecture : 5 min

Les hommes sont les premières victimes des crimes violents, et pourtant, la pop culture et le true crime regorgent d'histoires de femmes martyrisées: d'où vient cette fascination pour les corps féminins dégradés?

À l'érotisation des femmes victimes répond, bien sûr, l'érotisation des tueurs. | Engin Akyurt via Unsplash
À l'érotisation des femmes victimes répond, bien sûr, l'érotisation des tueurs. | Engin Akyurt via Unsplash

Peut-être ignorez-vous les détails de l'affaire dite Troppmann, du nom de celui qui a assassiné huit membres d'une même famille lors du «massacre de Pantin», et qui a fait les choux gras de la presse à la fin du XIXe siècle. Mais vous connaissez sûrement nos célébrités contemporaines, de l'énigmatique Dupont de Ligonnès au terrifiant «routard du crime» Francis Heaulme en passant par l'immonde Michel Fourniret et sa délicieuse épouse Monique Olivier.

Les tueurs en série se sont petit à petit hissés au rang de personnages de la pop culture, et c'est à ce titre qu'ils hantent nos représentations de leurs méfaits. Si notre fascination pour les crimes de sang ne date pas d'hier –en témoignent les records de vente du Petit Journal au moment de l'affaire Troppmann–, la multiplication des formats de consommation les fait à présent pulluler comme jamais auparavant. Films, séries, livres, émissions de télévision, podcasts, vidéos YouTube: le true crime fait recette dans tous les médias dans lesquels il se décline.

Si la télévision exploite le filon depuis de nombreuses années, entre autres avec Faites entrer l'accusé et Crimes, ce sont à présent les séries ou mini-séries documentaires de true crime qui semblent connaître un développement exponentiel; elles ont envahi les plateformes, et ont même leurs chaînes de télévision dédiées, comme Investigation Discovery aux États-Unis: Dont Fuck With Cats, The Keepers, Chambre 2806, Grégory. Le succès est tel que les journalistes-scénaristes s'éloignent parfois des crimes de sang pour mettre en scène des arnaques, comme dans L'Arnaqueur de Tinder.

Tueurs en série et plaisir sériel

Le true crime permet de mettre en œuvre une dramatisation efficace, une narration très ficelée. Quel que soit le format dans lequel il se décline, le true crime se prête, aussi vrai soit-il, à une véritable mise en récit, c'est-à-dire en fiction de la réalité. Les principes scénaristiques qui président aux séries y sont scrupuleusement mis en œuvre, mais les codes journalistiques sont conservés: enquêtes de terrain, interviews, prétendue objectivité. Entre journalisme et fiction, si certaines affaires sont déjà suffisamment riches de détails et de rebondissements, la production à la chaîne en vient à mettre en fiction de «simples» féminicides.

Parce que la dramatisation repose toujours sur les mêmes artifices, le true crime se consomme en série –et procure un plaisir proprement sériel. La découverte d'un cadavre en guise d'élément perturbateur, la panique sociale qui lui succède, la recherche puis la résolution institutionnelle qui témoigne de ce que la société vient une nouvelle fois de triompher du mal: le même schéma se retrouve dans chaque histoire, et c'est précisément à cette répétition que l'on prend plaisir.

C'est cette efficacité de la déclinaison sérielle que Mathieu Letourneux étudie dans Fictions à la chaine: Littératures sérielles et culture médiatique. Mais avec ses personnages stéréotypés, le true crime se rapproche aussi du conte: tueurs sadiques, manipulateurs et menteurs, victimes vulnérables et innocentes –la joggeuse en legging qui part courir dans la forêt et qui y croise un prédateur ne peut qu'évoquer le Petit chaperon rouge et sa rencontre malheureuse avec le loup.

Les femmes victimes et consommatrices

Mais force est de le constater, les plaisirs narratifs –et voyeuristes!– que nous prenons au true crime ne sont pas les seuls. Dans l'immense majorité des affaires criminelles qui nous sont offertes, les femmes sont victimes, et les hommes agresseurs. Souvent, les crimes de sang s'accompagnent de viols –preuve s'il en fallait que le viol a plus à voir avec la volonté de domination et d'anéantissement qu'avec la sexualité.

Très souvent victimes, rarement accusées, criminelles ou enquêtrices –ou de manière bénévole, comme dans The Keepers–, les femmes ne semblent pouvoir tenir qu'un seul rôle dans true crime. Pourtant, selon la dernière étude sur le sujet, celle d'Amanda Vicary et Chris Fraley, deux psychologues de l'Illinois, ce sont les femmes qui consomment le plus massivement ce type de contenu. L'hypothèse la plus pertinente est d'y voir une consommation cathartique: les femmes purgeraient leurs propres peurs de se faire agresser, violer et tuer en visionnant ou en écoutant ces histoires arrivées à d'autres femmes.

«Dans les arts, la torture et la mort d'une femme ont toujours été représentées comme érotiques, excitantes, satisfaisantes, surtout pour une femme jeune et belle.»
Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence

Quand les deux chercheurs américains ont demandé aux femmes d'expliquer ce penchant, elles ont répondu en majorité qu'elles se servent des récits criminels de manière préventive. Elles y apprendraient à se défendre, se tiendraient prêtes, en prenant connaissance des situations, à y réagir si elles y étaient confrontées.

Érotisation des victimes et de leurs bourreaux

Au-delà de cette hypothèse cathartique selon laquelle les femmes consommeraient ce contenu pour purger leur peur d'être violentées, torturées, assassinées, il semble que nous partagions collectivement une fascination pour les femmes qui souffrent. Dans ses Souvenirs de mon inexistence, Rebecca Solnit écrit précisément que «dans les arts, la torture et la mort d'une femme ont toujours été représentées comme érotiques, excitantes, satisfaisantes, surtout pour une femme jeune et belle».

Bien avant la mode du true crime que nous connaissons aujourd'hui, puisque son récit autobiographique prend place dans les années 1970, l'autrice américaine remarque ainsi la façon dont nous sublimons et érotisons la mort violente des femmes. Et il apparaît justement que rien, dans le true crime, ne nous est épargné concernant les cadavres de femmes. La position dans laquelle le corps a été retrouvé est systématiquement précisé, ainsi que la façon dont la défunte était habillée –ou déshabillée. Certaines expressions sont répétées dans toutes les histoires: «pull remonté au-dessus de la poitrine», «jean baissé aux chevilles», «jupe relevée»… Tout est fait pour que nous puissions visualiser les cadavres féminins; et il est rare que les descriptions de corps masculins soient aussi précises.

À l'érotisation des femmes victimes répond, bien sûr, l'érotisation des tueurs. La fascination collective que nous éprouvons pour les psychopathes est analysée par Mona Chollet (Réinventer l'amour) comme une conséquence de l'hétéropatriarcat, qui désigne les hommes comme des prédateurs possiblement violents et impulsifs et les femmes comme de potentielles victimes. Et on sait que de nombreux tueurs en série, parmi les plus médiatiques –dont le beau Ted Bundy, récemment incarné par Zac Efron dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile– ont eu des «groupies», des femmes prêtent à leur écrire, à les épouser, à se sacrifier aux monstres sanguinaires qu'ils sont dans un dernier élan érotique.

Faits divers ou faits sociaux?

De ce point de vue, les séries true crime présentent la façon dont les faits divers illustrent en réalité des faits sociaux. Si elles le mettent pourtant rarement en question, c'est presque immanquablement qu'elles mettent en scène des histoires toujours semblables de femmes torturées, violées et tuées par des hommes. Quand une série s'éloigne du crime de sang pour traiter d'une arnaque, comme dans L'Arnaqueur de Tinder, ce sont encore les femmes qui sont victimes d'un homme.

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Mais s'il est possible de mettre en récit une banale histoire de féminicide, c'est-à-dire une histoire comme il en arrive encore tous les jours dans le monde, pourquoi ne pas s'atteler à la mise en scène de violents règlements de compte, de spectaculaires histoires de gangs, ou de drogues? C'est que dans ce sous-genre du crime, ce sont les hommes qui sont majoritairement victimes; ce qui bouleverse nos attentes et nos représentations érotiques. Et compte tenu de la facilité avec laquelle nous narrons, érotisons et consommons les crimes commis contre les femmes, ces violences ont encore de beaux jours devant elles…

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