France

Kerviel, le procès d'un homme

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux, mis à jour le 08.06.2010 à 10 h 14

Le trader comparaît seul devant la justice française. La Société Générale, elle, pourrait être mise en cause outre-Atlantique.

Le 8 juin débute devant la 11e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le procès de Jérôme Kerviel, l'ancien trader de la Société générale, accusé par la banque d'être à l'origine de ses pertes historiques enregistrées en janvier 2008: quelque 4,9 milliard d'euros. Poursuivi pour «faux et usage de faux», «abus de confiance» et «introduction frauduleuse de données fictives dans un système informatique», il encourt jusqu'à cinq ans de prison et une amende de 375.000 d'euros (1). Son procès doit se terminer le 23 juin.

Seul à la barre

Ce procès va être avant tout celui d'un homme, Jérôme Kerviel, qui, pendant trois semaines, va s'asseoir seul sur le banc des prévenus. A l'issue de leur instruction, les juges Renaud Van Ruymbeke et Françoise Besset n'ont en effet pas estimé utile de renvoyer à ses côtés d'autres traders de la Société Générale ou certains cadres de la banque à l'époque des faits. Pour une raison très simple: l'incompétence et la négligence, la «connivence généralisée» dans un système que dénoncent les avocats de Jérôme Kerviel, ne sont pas des délits en France.

La direction de la Société Générale, Daniel Bouton à l'époque des faits, ne sera pas non plus inquiétée. En effet, les actionnaires, petits ou grands, de la banque, qui ont vu la valeur de leurs actions passer de 140 à 40€ en l'espace de quelques mois, n'ont pas de quoi se plaindre. En droit français, si l'entreprise se porte partie civile, elle représente ses actionnaires. En d'autres termes, les dirigeants ne peuvent être mis en cause. Pas de procès de la banque possible donc.

Pour la Société Générale, l'argumentaire est donc simple: elle a été la «victime» d'un seul de ses employés, Kerviel, qui a «trahi (sa) confiance» en agissant selon un «besoin égoïste de notoriété» qui l'a «conduit à la démesure et au mépris des autres». Début 2008, la direction de la banque, devant l'ampleur du scandale, n'avait pas hésité même à qualifier son ancien trader de «terroriste».

Depuis, Jérôme Kerviel n'a eu de cesse de décoller cette étiquette infamante de sa peau. Devant les magistrats instructeurs, comme récemment dans son livre L'engrenage, sorti à grand renfort médiatique, ce Breton de 33 ans a expliqué être «quelqu'un d'ordinaire». «Je ne suis pas fou», a-t-il martelé à plusieurs reprises.

Trader fou ou petit soldat de la bourse?

Un homme normal qui, aujourd'hui, vit dans un petit meublé à Neuilly, travaille pour une boîte d'informatique et gagnerait 2.300 € par mois. Pas vraiment la grande vie. Pas plus d'ailleurs qu'à l'époque des faits au desk Delta One -le nom de son service dans la tour de la Société Générale à La Défense: l'enquête de police, réalisée durant l'instruction, ne relèvera aucun train de vie spécial, ni «aucune extravagance» malgré un salaire annuel en 2007 de 48.500 € et un bonus (non touché) de 300.000 €. L'expertise psychologique, elle, le décrira comme une «personnalité équilibrée» avec un «potentiel intellectuel moyen supérieur». «Mon objectif était de faire gagner de l'argent à la banque (...) pas de m'enrichir personnellement», répète depuis à l'envi l'intéressé.

Alors, Jérôme Kerviel, trader fou ou bon petit soldat de la finance-casino? Embauché en août 2000 par la Société Générale, Jérôme K. n'a rien du golden boy. Bac ES, diplôme de sciences éco à Quimper, IUP et DESS Finances, pas vraiment le profil d'un Gordon Gekko à la française. Engagé comme «assistant trader», il passe trader en 2005. «Un des meilleurs éléments», «travail apprécié», «très impliqué», «bon relationnel», «bon commercial»... le jeune homme est plutôt bien noté à l'époque par sa hiérarchie. Il travaille beaucoup -en moyenne de 7h à 22h tous les jours, sans pratiquement jamais un jour de congé dans l'année.

A lire le dossier d'instruction, tout se complique à partir de l'année 2007. Alors que l'ensemble de son desk à la Société Générale n'a pas le droit en théorie d'engager des positions boursières au-delà de 125 millions d'euros en une seule journée, Kerviel commence à prendre des risques dans des proportions nettement supérieures. En juin 2007, pariant sur une crise probable des subprimes américains, il aurait par exemple engagé 28 milliards d'euros, puis 30 milliards entre septembre et novembre. Le coup de poker est cette fois payant, puisqu'il permet à la banque de dégager 1,4 milliards d'euros de gains à la fin 2007.

Début 2008, le trader continue et prend des positions pour 49,3 milliards d'euros! Les 18,19 et 20 janvier 2008, la Société Générale siffle la fin de la récréation, «déboucle» ces positions extravagantes et subit une perte de 6,4 milliards d'euros. Le scandale Kerviel éclate.

Un «fusible»?

A quelques semaines de son procès, le paria de la finance développe une stratégie de défense qui consiste à plaider la relaxe en mouillant son ancien employeur et en prenant l'opinion publique à témoin. «Ce que raconte la Société Générale ne tient pas debout», explique-t-il tout au long de son marathon médiatique pour la promo de son livre, dénonçant une instruction «sponsorisée» par la banque. La Société Générale savait qu'il prenait des risques, le «couvrait» tant qu'il gagnait, et l'a «lâché» comme un «fusible» quand la tempête a débuté. Dans son livre, il écrit:

Je ne suis qu'un homme qui a commis des erreurs au sein d'une banque qui les a longtemps admises, parce qu'elle en tirait profit.

Une ligne qui va néanmoins à l'encontre de son discours devant les juges d'instruction. A plusieurs reprises, Jérôme Kerviel a expliqué qu'il était pris dans «une spirale», enfermé dans «un monde virtuel». «J'étais grisé par le succès», ajoute-t-il, précisant même que «les montants n'avaient plus vraiment de sens» pour lui. Surtout, il avoue avoir réalisé des «deals fictifs» pour dissimuler ses prises de positions hors du commun. Il reconnaît même avoir fabriqué de «faux courriels» pour expliquer ses résultats aux services de contrôle de la banque.

Le trader ne peut effacer ce qui est écrit dans la mémoire des systèmes informatiques. Il peut et il va tenter de démontrer que «tout le monde savait». Seulement voilà, cela ne peut être réellement établi que pour son assistant et pour le courtier avec lequel il montait ses opérations himalayennes. Mais l'un comme l'autre ont bénéficié d'un non-lieu à l'issue de l'instruction.

D'où peut-être son «appel aux bonnes volontés», quelques jours avant son procès, pour que des personnes «des milieux financiers ou universitaires» viennent témoigner sur la réalité de telles pratiques. «Il faut ouvrir les yeux à l'opinion publique sur ce qui ne va pas dans ce milieu là», souhaite Kerviel.

L'autre procès de la Société Générale

Cette aide viendra peut-être de l'autre côté de l'Atlantique. Car la mondialisation ne concerne pas que les Bourses, les jeans et les DJ. Les juges aussi se mondialisent. Les responsables de l'effondrement de Vivendi –dont Jean-Marie Messier– se retrouvent en ce moment même devant des juges à Paris après avoir rendu des comptes à New York. Le scénario inverse pourrait se dérouler pour la Société Générale.

A New York, une flopée de petits actionnaires ont, eux, déposé une plainte contre les dirigeants de la Société Générale devant un tribunal fédéral de New York. Aux Etats-Unis, la responsabilité des patrons est pleine et entière puisqu'ils sont accusés d'avoir, tout au long de l'année 2007, dissimulé l'impact de la crise des subprimes, de s'être enrichis en bénéficiant d'informations privilégiées et d'avoir fermé les yeux sur les méthodes peu orthodoxes de leur trader Jérôme Kerviel.

Au terme d'un échange de documents qui s'achèvera en juillet, le juge Richard M. Berman, dira stop ou encore. Stop, la plainte n'est pas recevable. Encore, et on s'achemine vers un procès en tout point comparable à celui de Vivendi.

Les actionnaires français pourront-ils se transporter à New York? Oui, a récemment tranché la cour d'appel en France. Il reste maintenant à attendre encore quelques jours pour avoir la décision de la Cour suprême de Washington. Les juges doivent en effet dire si un juge américain peut accueillir les petits actionnaires étrangers et dans quelles conditions. Si leur réponse est positive... le procès de la Société Générale se déroulera à New York et le procès du trader voyou, «rogue trader» en anglais, sera dès lors anecdotique.

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux

Photo: Jérôme Kerviel le 29 avril 2010. REUTERS/Benoit Tessier

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LES POINTS DE REPÈRES: L'affaire Kerviel en 5 histoires incroyables ; L'affaire Kerviel en 5 chiffres ; L'affaire Kerviel en 5 dates ; L'affaire Kerviel en 5 acteurs ; L'ordonnance de renvoi du juge Van Ruymbeke Les procès verbaux d'audition de Jérôme Kerviel à la brigade financière

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(1) Et pas cinq milliards comme écrit dans une première version de cet article. Nos excuses à nos lecteurs

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