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Boutcha, charnier sur Google, havre de paix sur Yandex

Temps de lecture : 5 min

Internet façonne nos imaginaires, et dans le contexte de la guerre en Ukraine, le fonctionnement différencié des moteurs de recherche peut se révéler être un outil de propagande très efficace.

Une Ukrainienne consulte son ordinateur dans un immeuble résidentiel touché par les débris d'une roquette abattue à Kiev, le 20 mars 2022. | Fadel Senna / AFP
Une Ukrainienne consulte son ordinateur dans un immeuble résidentiel touché par les débris d'une roquette abattue à Kiev, le 20 mars 2022. | Fadel Senna / AFP

Tapez «Boutcha» dans Google et dans Yandex, le principal moteur de recherche russe, vous n'obtiendrez pas les mêmes images. D'un côté, des clichés de la ville dévastée, de l'autre, des images d'une Boutcha intouchée, avec ses jolies maisons roses aux toits bleus.

Après un mois de frappes puis d'occupation russes, la région de Kiev a été libérée le 2 avril. Dans Boutcha, non loin de la capitale ukrainienne, militaires et journalistes ont découvert des traces de massacres et de crimes de guerre. Or, en ligne, les internautes qui souhaiteraient s'informer sur le conflit en interrogeant leurs moteurs de recherche sont témoins, sans forcément le savoir, d'un autre pan de la guerre en cours: celle de l'information.

Les résultats de recherche pour «Буча» (Boutcha) le 13 avril 2022 sur Google et Yandex. | Captures d'écran / Mathilde Saliou

Des contenus orientés par leur cible

Dans le monde, près de deux recherches en ligne sur trois sont réalisées via Google. Mais cela ne signifie en rien que les résultats seront les mêmes selon que la question soit formulée depuis la France, l'Afrique du Sud ou le Canada. En juin 2021, les scientifiques Katherine Ye et Rodrigo Ochigame ont publié le Search Atlas, qui démontrait les différences de résultats proposés par Google selon la zone géographique. Cherchez le mot «Dieu», par exemple. Depuis l'Europe, vous obtiendrez des images d'un vieil homme blanc et barbu. Depuis le Moyen-Orient, ce seront plutôt des calligraphies du mot «Allah». Et depuis le Cambodge ou la Mongolie, des représentations du Bouddha.

Planisphère des résultats de recherche donnés par Google pour le mot «Dieu». | Montage Search Atlas / Katherine Ye, Rodrigo Ochigame

Ces variations de résultats n'ont rien de grave en soi. Le but d'un Google, d'un Safari ou d'un Yandex est de vous fournir les résultats les plus pertinents en fonction des mots que vous leur avez soumis. Or selon votre environnement culturel, il est assez logique que vous n'envisagiez pas de la même manière la religion, la politique ou même le changement climatique.

Par ailleurs, précise Rodrigo Ochigame, «tous ces outils doivent nécessairement répondre à différents types de pressions: des objectifs économiques, des obligations techniques, des régulations politiques, même… En cela, il n'est pas très étonnant que Yandex, qui est installé en Russie, doive répondre à des directives différentes de Google», dont le siège est aux États-Unis. Tous ces facteurs influent sur l'information que vous obtenez lorsque vous effectuez une recherche en ligne.

En juin 2021, Rodrigo Ochigame et Katherine Ye constataient déjà que la recherche «annexion Crimée» renvoyait vers des propositions différentes selon qu'elle était effectuée sur la version ukrainienne de Google, ou sa version russe. Dans le premier cas, l'intégralité des résultats évoquait une occupation, dans le second, la plupart des résultats débattaient de l'appartenance de la Crimée à la Fédération russe. La même recherche menée depuis la Hollande proposait quant à elle des réponses anglées sur les sanctions prises par l'Union européenne contre la Russie.

Résultats de la recherche «Annexion de la Crimée» formulée mi-2021. | Capture d'écran via Search Atlas / Katherine Ye, Rodrigo Ochigame

Pour les besoins de cet article, les scientifiques ont donné accès à leur atlas à Slate. Les résultats varient aussi selon la langue utilisée, nous avons donc cherché «Boutcha» à travers différentes transcriptions («Bucha» en anglais, «Буча» en russe). Les résultats sont moins divisés qu'entre Yandex et Google, mais ils varient tout de même: les premiers liens que suggère la version russe cherchent à reconstituer ce qui s'est passé dans la ville, tandis que ceux du Google ukrainien la présentent directement comme une cité héroïque. Depuis la France, les premières réponses proposent des estimations aussi précises que possibles du nombre de morts.

Si l'on s'intéresse maintenant à la théorie de la «dénazification de l'Ukraine» qu'avance Vladimir Poutine pour expliquer l'agression, les résultats de Google divergent beaucoup plus. Depuis la Russie, on débat de la présence de nazis en Ukraine. Depuis la France, Google propose des articles de fact-checking démontant cette thèse. Depuis l'Ukraine, les quatre premiers liens se penchent sur l'histoire de la Seconde Guerre mondiale plutôt que sur l'actualité. Et tout cela change vite: cinq jours plus tard, les résultats ukrainiens ont largement évolué, pour contrer le discours russe.

Résultats de la recherche «Nazis en Ukraine» formulée le 15 avril 2022. | Capture d'écran via Search Atlas / Mathilde Saliou

La neutralité n'existe pas

Comment faire alors? Se renseigner sur la propagande en temps de guerre? Même dans ce cas-là, Google propose des histoires très différentes selon la zone géographique: depuis la Russie, plusieurs liens suggèrent que l'Ukraine ment. Depuis l'Ukraine, la propagande est décrite comme le fait des Russes. Depuis la France, beaucoup de liens parlent de la plus grande «guerre de propagande» à date. «Si vous cherchez à obtenir des résultats parfaitement neutres, vous n'y arriverez pas, explique Rodrigo Ochigame: aucun moteur de recherche n'existe en dehors de son contexte politique.»

Le principal, déclare le doctorant du Massachusetts Institute of Technology (MIT), c'est que les internautes aient conscience de ces mécanismes, et «qu'ils envisagent les résultats de leur recherche de manière critique».

Spécialiste des phénomènes de désinformation, Iris Boyer abonde dans son sens: «L'important est de prendre du recul. Si on se trouve dans le pays et qu'en plus, on est convaincu du bien-fondé des politiques qu'il mène, on n'ira pas nécessairement se poser la question de la validité des informations reçues.» Ceci peut expliquer les récits de familles russes installées en France qui se heurtent à un mur d'incompréhension de la part de leurs proches restés au pays.

La mécanique inverse est vraie aussi, souligne Iris Boyer: «Si l'on est convaincu que les médias nous mentent, on peut décider de ne plus s'informer que via des sources supposément indépendantes. Dans le cas du conflit entre la Russie et l'Ukraine, cela signifie par exemple ne plus faire confiance qu'à des entités comme Russia Today, Sputnik», notoirement liées au Kremlin, ou d'autres.

L'Institute for Strategic Dialogue, qui suit différents phénomènes de désinformation depuis plusieurs années constate justement qu'en France, les communautés «antisystèmes» sont très poreuses à la propagande russe. «À la classique division est/ouest, on voit s'ajouter en ligne une démarcation entre les sphères qui font relativement confiance au paysage informationnel français et celles qui l'ont rejeté», complète Boyer.

Par ailleurs, comme le montre le Search Atlas, ces divisions géopolitiques ne sont pas seulement visibles en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Dans leur article scientifique, Rodrigo Ochigame et Katherine Ye prennent notamment l'exemple de la question de l'IVG: si vous cherchez des informations sur le sujet depuis la France, vous trouverez des éléments pratiques. Depuis la Pologne en revanche, pays très conservateur sur la question, les résultats envoyés par le moteur sont principalement liés à des fausses couches.

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La spécificité du contexte de guerre, «c'est qu'il fait effet loupe, estime Iris Boyer. En se penchant sur les résultats de moteurs de recherche, on a peut-être une première idée de ce à quoi pourrait ressembler un splinternet», du nom de cet internet morcelé que craignent beaucoup de tenants d'un internet unique, libre et ouvert. «Il donne en tout cas une image bien plus claire de la vision autocratique qu'a Vladimir Poutine du monde en ligne.» Après tout, celui-ci utilise «toutes les ressources législatives et techniques à sa disposition pour augmenter la propagande et accentuer l'enfermement de la population».

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