Société / Culture

Seconds violons cherchent second degré (et second souffle) à l'approche du second tour

Temps de lecture : 4 min

Le mot «second» n'a l'air de rien, mais sans lui on n'a plus du tout envie de rigoler.

Jouer les seconds violons, c'est vrai, c'est frustrant. | Diana Polekhina via Unsplash
Jouer les seconds violons, c'est vrai, c'est frustrant. | Diana Polekhina via Unsplash

Il est anodin ce mot, transparent, sans intérêt. Les plus curieux savent faire la différence entre lui et son synonyme, qui lui sert aussi de définition: deuxième. Les puristes aiment à faire valoir en effet qu'on utilise «second» quand il n'y a plus rien derrière (on dit d'ailleurs la Seconde Guerre mondiale. Enfin, pour l'instant...) et deuxième lorsque le classement se poursuit. On peut, mais ce n'est pas une obligation. Banal dans son étymologie, il vient du latin («secundus»), c'est le mot fadasse par excellence, sauf que c'est un des (nombreux) exemples du sadisme de la langue de Molière.

En effet, qui, quand, pourquoi, alors que le son [k] de second s'est affaibli en [g], comme pour le mot dragon («draconem» en latin), les académiciens des Lumières ont-ils décidé que non, pas question, on n'en changerait pas l'orthographe, quoi qu'il en coûte? À cause d'eux, au grand dam des apprenants de la langue française, la prononciation de ce vocable qui n'a l'air de rien n'a pas grand-chose à voir avec son orthographe. Sauf à prononcer «ce con», ce qui serait souvent bien plus logique, finalement.

Couteaux, violons

Dans la foule d'expressions qui utilisent le mot second, j'ai mes préférés. Jouer les seconds couteaux, par exemple, qui veut dire passer au second plan, ne pas être le plus important. Exemple: au second tour des élections, toute une partie de l'électorat refuse de jouer les seconds couteaux et appelle à rebattre les cartes électorales, en proposant, par exemple, une triangulaire avec le troisième qui se serait satisfait d'une place de second (qui lui aurait assuré celle de premier, au second tour).

Le second que je préfère, c'est celui qui passe souvent un sale quart d'heure et semble perdre du terrain dans le discours politique et social actuel.

Et puis jouer les seconds violons, c'est vrai, c'est frustrant. On en est réduit à tenir les chandelles, à chercher son second souffle en attendant des législatives qui donneront, peut-être, une seconde chance dont le premier tour nous a privés.

Degré

Mais le second que je préfère, c'est celui qui passe souvent un sale quart d'heure et semble perdre du terrain dans le discours politique et social actuel. Celui que mon cœur chérit: le second degré, si compliqué à expliquer, mais si vital que c'est bien souvent ce qui permet à notre âme de ne pas mourir sous les coups de boutoir de ceux qui prennent tout au pied de la lettre, et pour qui la vie, c'est du sérieux.

Le définir relève du défi; et pourtant, quand il est là, on le reconnaît tout de suite. C'est celui qui sert de marchepied à l'âme pour s'extirper de la mélasse de la littéralité; une manifestation d'intelligence non seulement de la part de celui qui s'en sert, mais aussi de la part de celui qui le comprend.

Le second degré, ça s'apprend. On n'est pas équipé avec à la naissance, et parfois, à l'image du sens de l'orientation, on en reste privé toute sa vie. Les tout-petits n'en ont pas au départ, ils l'acquièrent sur le tas, avec l'expérience de la vie et, quand ils ont de la chance, l'aide de la famille. Le second degré s'apprend avec le mensonge, la dissimulation, le monde de l'abstraction.

Pour le comprendre et le manipuler, il faut accepter le postulat d'un monde invisible qui n'existe que dans nos têtes. Le second degré, c'est la fiction dans la vie, et au même titre que la fiction conventionnelle, qui passe par les histoires racontées dans les livres, les films et les dessins animés, c'est lui qui nous la rend supportable et nous donne les clés pour sortir de nous-mêmes.

Comme il sera difficile d'exercer ce second degré et le recul qu'il nécessite si, à l'issue du second tour de l'élection présidentielle, c'est pour la première fois une femme qui décroche la timbale.

Pour communiquer au second degré, il faut une plateforme de culture commune et un certain degré de complicité. Il faut accepter le principe que la réalité ne suit pas exactement le contour des mots. Souvent le second degré prend la forme d'un paradoxe: on dit une chose, qui signifie exactement son contraire. Par exemple: «Tu t'es abstenu d'aller voter au second tour! Bravo!» Cette phrase qui au premier degré est une formule de félicitations sincères devient ironique et un jugement de valeur au second.

Mais comment faire la différence, si on ne peut pas se fier aux mots pour comprendre le sens d'une phrase, me direz-vous? Avec le contexte: la personnalité du locuteur, le ton de sa voix, la temporalité, l'âge du capitaine et le sens du vent sont des éléments abstraits qui permettent de placer (ou pas) un discours au second degré.

C'est notamment pour cette raison qu'il a tant de mal à se faire une place à l'écrit, dans les réseaux sociaux, où la dimension de la communication est plate et où, faute de connaître le contexte de ceux qui parlent, on ne peut pas forcément savoir si la phrase «Meurs, pourriture communiste!» ou encore «Que ce Big Mac t'empoisonne!» relève de la menace ou de l'humour.

État

Comme il sera difficile d'exercer ce second degré et le recul qu'il nécessite si, à l'issue du second tour de l'élection présidentielle, c'est pour la première fois une femme qui décroche la timbale. Il faudra à ceux qui ne l'ont pas choisie un sas de décompression avant de se lancer dans l'humour amer et noir qui permettra de digérer la perspective de cinq années d'un régime bleu marine.

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Tout l'humour acide de Charlie Hebdo, qui a payé son second degré du sang de ses journalistes et continue à être en butte aux critiques des pisse-froid qui prennent tout au sérieux, aura du mal à y suffire. Seule certitude: si à 20h, ce dimanche 24 avril, ce n'est pas un Macron de seconde main qui s'affiche dans le poste, la France entrera dans un (déplorable) État second.

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