Politique

La grande victoire d'Éric Zemmour: avoir déplacé la fenêtre d'Overton

Temps de lecture : 4 min

Avec 7% des voix au premier tour de l'élection présidentielle, Éric Zemmour et les siens ont enregistré un revers électoral. Mais est-ce pour autant une défaite?

Éric Zemmour salue ses soutiens après l'annonce des résultats du 10 avril 2022. | Bertrand Guay / AFP
Éric Zemmour salue ses soutiens après l'annonce des résultats du 10 avril 2022. | Bertrand Guay / AFP

«Si électoralement rien ne change, politiquement tout a changé. Tout a changé parce que nous sommes arrivés [...]. Nous avons gagné quelque chose dans cette campagne qui n'a pas de prix: la puissance et l'expérience.» Au pupitre de la Maison de la mutualité, Éric Zemmour veut croire qu'il n'a pas totalement perdu. Quelques minutes après l'annonce de son résultat, le candidat de Reconquête! ne cache pas sa déception. Mais il n'est pas abattu, et pour cause.

L'ancien journaliste aux 7,07% a beau être avoir été placé autour des 15% pendant des mois par les instituts de sondage, il a imposé l'immigration et la sécurité au cœur des débats de la campagne. Et ses mots. «Grand remplacement» et «remigration» ont fait leur irruption sur les plateaux télévisés, et même chez ses adversaires.

«Lors du débat LR, il y a eu un énorme volet sur l'immigration, et les présentateurs ont fini par demander aux candidats ce qu'ils pensaient de ce terme, rembobine Raphaël Llorca, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et auteur du livre Les nouveaux masques de l'extrême droite. Aucun n'attaque frontalement la question, et Éric Ciotti se l'est même réappropriée.»

Quelques mois plus tard, Valérie Pécresse a elle-même évoqué sa conviction que les Français ne sont «condamnés ni au grand déclassement, ni au grand remplacement», lors de son rassemblement parisien de février. Avant d'affirmer le lendemain, au micro de RTL qu'elle voulait dire qu'elle ne se «résigne pas aux théories d'Éric Zemmour et aux théories de l'extrême droite».

Un discours radicalisé avant l'irruption d'Éric Zemmour

En 2007, Jean-Marie Le Pen signe son plus mauvais score à l'élection présidentielle. Au lendemain de cet échec, il martèle que, d'une certaine manière, il a déjà gagné, car il a imposé ses thématiques sécuritaires et migratoires, reprises par le nouveau président Nicolas Sarkozy.

«Une quinzaine de jours avant l'élection, il y avait déjà du côté d'Éric Zemmour des discours pour expliquer que cela serait, quel que soit le résultat, une victoire, rappelle Benjamin Tainturier, doctorant à Sciences Po, spécialisé dans l'extrême droite et la guerre de l'information. C'est une espèce de marronnier de la droite radicale, avec un côté performatif: ils se convainquent que la vraie bataille est culturelle.»

Clamer haut et fort sa victoire idéologique est indéniablement une façon efficace de convaincre ses militants que les résultats ne sont pas si mauvais. Pour Benjamin Tainturier, l'omniprésence des débats sur la sécurité et l'immigration est plus ancienne:

«Est-ce que ça date de l'arrivée d'Éric Zemmour, ce climat? Il y a plein d'étapes qui expliquent qu'on en arrive là. Il y a un avant et un après les attentats de Charlie Hebdo. On interroge l'islam de façon radicalement différente. Avec Jean-Marie Le Pen, le discours, c'était de dire que les migrants sont non-assimilables, puis qu'ils prennent le boulot des autres; aujourd'hui le discours, c'est dire que l'immigration amène des terroristes sur le territoire.»

Le taux d'approbation de la phrase «Vichy a protégé les juifs français et donné les juifs étrangers» est de 30%; 33% pour «un Français n'a pas le droit d'appeler son fils Mohamed».

De nombreux observateurs, dont Raphaël Llorca, estiment qu'Éric Zemmour a tout de même tiré la fenêtre d'Overton vers sa radicalité. Derrière ce terme remis au goût du jour par l'irruption du candidat se cache une allégorie du champ des discours publiquement prononçables sans être discrédités. Le «grand remplacement», théorie complotiste, était ainsi un terme encore peu audible à la dernière campagne présidentielle. Mais ça, c'était avant.

Zemmourisation des esprits

Raphaël Llorca est catégorique. «Je suis convaincu qu'Éric Zemmour a, d'une certaine façon, gagné, explique-t-il. Quand on regarde l'état du débat public aujourd'hui et y a un an, il a imposé des mots, ses systèmes argumentatifs et son raisonnement. C'est une victoire idéologique.» Le rapport de l'observatoire du «zemmourisme» mené par l'Ifop pour le Droit de vivre (DDV) et la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) a permis de tester une dizaine de propositions avancées par le polémiste.

Une partie d'entre elles ont trouvé un écho auprès des sondés. «Zemmour réintroduit des choses qui n'existaient pas dans le débat public», analyse Raphaël Llorca. Le taux d'approbation de la phrase «Vichy a protégé les juifs français et donné les juifs étrangers» est de 30%; 33% pour «un Français n'a pas le droit d'appeler son fils Mohamed».

Comparativement aux propos tenus par le président de Reconquête!, ceux de la candidate RN paraissent plus mesurés.

La situation laisse Benjamin Tainturier pensif: «Se pose aussi la question de l'agenda médiatique: est-ce que les médias sont les relais de ce qu'il se dit dans la société, ou est-ce que ce sont plutôt les citoyens qui pensent ce que les médias mettent en avant?» Toujours est-il que l'animal médiatique qu'est Éric Zemmour a été particulièrement médiatisé durant l'ensemble de la campagne, au point de représenter, pour Raphaël Llorca, le «paratonnerre» de Marine Le Pen. Pendant que les yeux des journalistes étaient rivés sur le président de Reconquête!, ils se détournaient un peu de la candidate du Rassemblement national.

Zemmour, un «nudge» pour Marine Le Pen?

La victoire d'Éric Zemmour ne se trouverait-elle pas dans le score, possiblement élevé, de Marine Le Pen au second tour ? «Il l'a fait passer pour une solution plus molle face à une solution plus radicale et, hop, la voilà donnée à plus de 40% au second tour», explique Benjamin Tainturier. Au point que Raphael Kunstler, docteur en philosophie, avait écrit sur la question un article prophétique pour le média en ligne AOC. Dès novembre, il se demandait si Éric Zemmour n'était pas, pour Marine Le Pen, un «nudge», une suggestion indirecte qui influence la prise de décision des individus sans les forcer.

De même, en étirant la fenêtre d'Overton –soit les propos socialement acceptables– vers sa radicalité, Éric Zemmour a d'une certaine façon «recentré» Marine Le Pen. Comparativement aux propos tenus par le président de Reconquête!, ceux de la candidate RN paraissent plus mesurés. «Il y a un effet de contraste: quand le premier ne distingue pas islam et islamisme, la deuxième évoque l'interdiction du voile, et paraît, donc, plus raisonnable», en conclut Raphaël Llorca.

Le chercheur Benjamin Tainturier tire une dernière leçon du score élevé de Marine Le Pen malgré l'arrivée d'Éric Zemmour et de la chute de celui-ci: «Pour moi, cela montre que la sécurité et l'immigration ne sont pas la première préoccupation des électeurs. Le bilan de cette élection, c'est que l'enjeu majeur demeure le pouvoir d'achat.»

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