Politique / Économie

Pouvoir d'achat et retraite, n'y a-t-il vraiment rien d'autre à discuter pour le prochain quinquennat?

Temps de lecture : 11 min

Juste une semaine avant le second tour, Emmanuel Macron a remis le climat au premier rang des préoccupations. Il était temps: entre pouvoir d'achat et retraite, le débat a été bien pauvre jusque-là.

Emmanuel Macron lors de son passage dans les locaux de France Inter, le 4 avril 2022. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron lors de son passage dans les locaux de France Inter, le 4 avril 2022. | Ludovic Marin / AFP

Est-ce vraiment un cadeau que nous a fait le général de Gaulle avec cette Constitution qui prévoit l'élection du président de la République au suffrage universel? Si vraiment l'élection présidentielle «est la rencontre d'un homme et d'un pays, d'un homme et d'un peuple», comme l'avait proclamé le candidat malheureux François Bayrou en 2007, l'idée est très mauvaise. On s'en rend compte un peu plus à chaque fin de quinquennat. On dit que cette campagne n'a pas été passionnante, comme si les précédentes l'avaient été davantage…

Derrière le face-à-face de deux personnalités, les idées ont bien du mal à émerger. Et cela est vrai même dès le premier tour, alors qu'il y a encore pléthore de candidats et de projets. Dès que sont abordées les questions économiques, on tombe au ras des pâquerettes: tout se joue sur un catalogue de mesures dont on a du mal à percevoir la finalité. Et pourtant, une fois tous les cinq ans, on pourrait peut-être faire l'effort de réfléchir au monde que l'on souhaiterait construire.

Il n'y a pas de miracle en économie

Sans doute chacun d'entre nous a-t-il une part de responsabilité dans la médiocrité des débats: celles et ceux qui cherchent nos suffrages nous disent ce que, à leur avis, nous avons envie d'entendre. Mais personne ne sort gagnant de ce petit jeu: les promesses ne sont pas tenues et, quand elles le sont, la majorité des électeurs sont tout de même déçus. Parce qu'il n'y a pas de miracle en économie: on ne peut partager que ce qu'on a produit.

Si l'espérance de vie continue à augmenter, il paraît logique de faire reculer progressivement l'âge de la retraite.

Si l'on veut produire plus, il faut peut-être travailler plus ou attirer plus de capitaux, ce qui ne se prête pas forcément à des politiques fiscales plus équitables; il faut aussi utiliser plus de matières premières et d'énergie, ce qui n'est pas forcément bon pour l'environnement. Et procéder à un partage plus juste de ce qui est produit dans un monde ouvert où les hommes et les capitaux circulent aisément, ce n'est pas évident si les autres pays ne partagent pas nos préoccupations. Ce n'est pas le tout de promettre, il faut pouvoir tenir…

De ce point de vue, la question des retraites est très révélatrice. Si l'espérance de vie continue à augmenter, il paraît logique de faire reculer progressivement l'âge de la retraite. Si on ne le fait pas, on n'aura que le choix entre deux options: ou faire baisser le niveau des retraites –ce qui pose un sérieux problème car on observe dès maintenant que leur faible revalorisation conduit à une perte de pouvoir d'achat non négligeable pour les retraités– ou faire peser un fardeau encore plus lourd sur les épaules de ceux qui travaillent, ce qui ne paraît guère souhaitable.

Machine arrière sur la retraite à 60 ans...

Marine Le Pen, d'abord pleine d'allant sur le sujet, a dû faire machine arrière; elle ne promet désormais la retraite à 60 ans que pour ceux qui auront commencé à travailler avant 20 ans et qui auront quarante années de cotisation. Concernant les autres, son projet est nettement plus flou: pour ceux-là, «qui dans l'immense majorité auront un travail moins pénible physiquement, leur âge de départ et leur durée de cotisation dépendront de l'âge auquel ils auront commencé à travailler». Si vous avez compris ce que cela signifie exactement, toutes nos félicitations!

Sur la retraite, on ne peut accuser Emmanuel Macron de démagogie.

Remarquons au passage que Marine Le Pen considère comme résolu le véritable problème qui va se poser dans les prochaines années: celui des conditions de travail. Pour les métiers les plus pénibles physiquement, qu'il peut être difficile de continuer à exercer au-delà de 60 ans même si l'on est en bonne santé, il va bien falloir se pencher très sérieusement sur la question de l'aménagement des fins de carrière.

On peut certes laisser partir plus tôt ceux qui sont usés par le travail, mais il serait nettement préférable de faire en sorte que les personnes qui risquent d'être concernées ne soient pas usées… Pour Marine Le Pen, cela va de soi: les gens «dans l'immense majorité auront un travail moins pénible physiquement». Pourquoi, comment? Mystère.

…et sur la retraite à 65 ans

Sur la retraite, on ne peut accuser Emmanuel Macron de démagogie. Il se peut toutefois qu'il ait voulu en faire trop pour séduire la partie la plus à droite de son électorat en proposant de relever progressivement dès l'été 2022 l'âge légal de la retraite de 62 ans à 65 ans, alors que rien ne l'obligeait à prendre rapidement un engagement aussi impopulaire.

Si l'on en croit le dernier rapport du Centre d'orientation des retraites, «les évolutions de la part des dépenses de retraite dans le PIB resteraient sur une trajectoire maîtrisée à l'horizon de la projection, c'est-à-dire 2070». Cette projection repose évidemment sur un certain nombre d'hypothèses économiques qui peuvent ne pas se vérifier mais, pour le moment, rien n'oblige à une action urgente.

Les années de crise 2020-2021 se sont traduites par un grand choc sur les régimes sociaux, mais le déficit des régimes vieillesse obligatoires, après une pointe à 4,9 milliards en 2020, a été estimé à 3,3 milliards en 2021 et devrait revenir à 3 milliards en 2022. Les estimations restent à un déficit modéré jusqu'aux années 2040, avant une amélioration progressive.

Tout se passe comme si nos concitoyens entraient dans l'isoloir avec une seule question en tête: qu'est-ce que cela va me rapporter de mettre dans l'urne tel bulletin plutôt que tel autre?

Il ne faut pas oublier que, du fait des mesures déjà prises, le nombre de trimestres requis pour avoir droit à une retraite à taux plein ne cesse d'augmenter. Pour ceux qui sont nés à partir de 1973, il s'élève à 172, soit quarante-trois années pleines. Cela signifie que ne pourront réellement partir à la retraite à l'âge légal actuel de 62 ans que ceux qui auront commencé à travailler à 19 ans… Est-il réellement nécessaire dans ces conditions de déclencher une bataille politique pour modifier l'âge légal? D'ailleurs, Emmanuel Macron semble faire lui aussi machine arrière.

Bref, la discussion sur les retraites n'apporte rien. Elle confirme que Marine Le Pen, sur ce sujet comme sur pratiquement tous les autres, est en complet déphasage avec la réalité, mais elle n'apporte aucun éclairage sur la question essentielle: comment aménage-t-on les carrières pour tenir compte du vieillissement de la population active?

L'étrange débat sur le pouvoir d'achat

Quant au débat sur le pouvoir d'achat, il est encore plus mal posé. Certes la question du niveau de vie concerne tout le monde et, pour certains, c'est un vrai problème. Mais la façon dont le sujet est abordé est pour le moins surprenante. Tout se passe comme si nos concitoyens entraient dans l'isoloir avec une seule question en tête: qu'est-ce que cela va me rapporter de mettre dans l'urne tel bulletin plutôt que tel autre? Comme si en votant on ne devait chercher que son intérêt particulier sans la moindre considération pour l'intérêt général, la bonne marche du pays, ses relations avec le reste du monde. Tu me donnes du fric, je te donne ma voix! Étrange conception de la démocratie.

La tournure prise par ce débat est d'autant plus étonnante que cette élection survient après des événements qui auraient pu être dramatiques s'ils avaient été mal gérés, à commencer par la pandémie de Covid-19. En 2020, le PIB a chuté de 8%, et que s'est-il passé pour les Français? Le pouvoir d'achat du revenu disponible brut des ménages n'a pas bougé. Stabilité absolue: l'État est intervenu pour compenser le recul de l'activité.

Et si l'on observe l'ensemble du quinquennat, que constate-t-on? «Les gains de pouvoir d'achat par unité de consommation ont augmenté de 0,9% par an alors que les revenus primaires réels par unité de consommation n'ont crû que de 0,5%. Comptablement, les mesures et le système socio-fiscal ont soutenu le revenu disponible pour 0,4 point par an au cours du quinquennat.»

Et à qui ces gains de pouvoir d'achat ont-ils profité? À presque tous les niveaux de revenus! Qui écrit cela? Un responsable de LREM? Non, les économistes de l'OFCE, réputés pour la qualité et la rigueur de leurs travaux, mais aussi pour l'attention qu'ils accordent aux question sociales, à l'image de leur ancien président Jean-Paul Fitoussi, qui vient de décéder.

Où est l'ultralibéralisme?

Dans ce contexte, les commentaires émanant de personnes censées avoir un certain bagage intellectuel étonnent face à la perspective d'un deuxième deuxième tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, du genre: «On va avoir cinq ans d'ultralibéralisme ou de fascisme.» Il est permis de n'aimer ni Le Pen ni Macron, mais il est grave d'ignorer à ce point ce que sont à la fois le fascisme et l'ultralibéralisme.

Peut-on qualifier d'ultralibérale la politique du «quoi qu'il en coûte» qui a conduit à un déficit public de 8,9 % du PIB en 2020 et à des dépenses publiques qui ont représenté 61,4 % du PIB cette année-là? Petit détail qui devrait justifier des commentaires un peu plus nuancés: aucun autre pays industrialisé n'a consacré autant d'argent, en proportion de son PIB, à soutenir l'activité et le revenu de sa population. Alors, si la politique menée en France au cours des dernières années a été ultralibérale, nous serions curieux de savoir comment on peut qualifier celle qui a été menée dans tous les autres pays.

Les baisses de cotisations ou de taxes doivent être compensées, ou par la hausse d'autres impôts, ou par des baisses de dépenses publiques.

On peut reprocher au président sortant d'avoir supprimé l'ISF et d'avoir instauré le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, on peut lui reprocher sa proximité avec certains détenteurs des plus grandes fortunes de France qui l'apprécient parce qu'il est «pro-business», mais on ne peut nier la réalité de ce qui a été fait.

Il faut être clair: de vrais problèmes de revenus et de pouvoir d'achat se posent dans beaucoup de foyers. Mais les bricolages du genre –baisse des cotisations sociales pour améliorer le salaire net ou baisse de la TVA sur les carburants– ne sont pas la solution; ils ne font que déplacer le problème. Les baisses de cotisations ou de taxes doivent être compensées, ou par la hausse d'autres impôts, ou par des baisses de dépenses publiques.

On peut certes envisager une autre répartition des prélèvements, qui pèseraient davantage sur les particuliers les plus fortunés ou sur les entreprises. Des marges de manœuvre existent, et les gouvernements doivent les utiliser pour orienter la politique économique dans un sens conforme aux idées qu'ils défendent.

La mondialisation évolue, mais ne disparaît pas

Toutefois, dans un monde ouvert, on bute assez rapidement sur des problèmes de compétitivité et de risques de délocalisation. On l'a vu avec l'impôt sur la fortune et plus encore avec l'impôt sur les sociétés dont le taux a enregistré une longue période de baisse, de 32,2 % en moyenne dans la zone OCDE à 23,7 % en 2018. Maintenant, la tendance est à l'instauration d'un taux minimal et à la recherche d'une imposition plus juste, là où l'activité économique génère des profits, pas dans des paradis fiscaux. Mais les résistances sont nombreuses et on est encore dans la phase de mise en place des dispositifs négociés dans le cadre de l'OCDE.

La conclusion est claire: un pays comme la France ne peut mener une politique fiscale complètement déconnectée de celle de ses partenaires. La mondialisation évolue, mais elle ne disparaît pas. Un projet de gouvernement devrait être jugé non seulement sur les mesures qui sont envisagées en interne, mais sur les politiques que le futur gouvernement entend défendre au sein d'instances telles que l'Union européenne, l'OCDE...

La baisse généralisée de la TVA sur les produits énergétiques voulue par Marine Le Pen et le coup d'arrêt au développement de l'énergie éolienne seraient une véritable catastrophe.

Quant à la hausse du pouvoir d'achat par la croissance et la progression de l'ensemble des revenus, elle a ses limites. Même si l'on évite d'employer le terme de décroissance, dont la connotation négative n'est pas de nature à susciter un grand engouement en dehors de quelques cercles, il est manifeste que la croissance du PIB ne peut plus être l'alpha et l'oméga de la politique économique et que le progrès doit être aujourd'hui plus qualitatif que quantitatif.

Les problèmes environnementaux, qui ne se limitent pas au changement climatique, sont là pour nous rappeler à la raison. La baisse généralisée de la TVA sur les produits énergétiques voulue par Marine Le Pen et le coup d'arrêt au développement de l'énergie éolienne seraient une véritable catastrophe.

L'écologie, enfin!

Cela commence à se voir, mais il aura fallu attendre les derniers jours de la campagne pour que cette thématique émerge enfin, alors qu'elle devrait tenir le rôle central. Du côté de Marine Le Pen, il n'y a très clairement rien à espérer. Emmanuel Macron, après avoir été d'une grande discrétion sur ce sujet qui n'était pas manifestement au cœur de ses préoccupations, semble enfin avoir compris qu'il y avait là un terrain sur lequel il pourrait marquer des points.

Dans son discours de Marseille, il est allé très loin, allant jusqu'à promettre que son prochain Premier ministre «serait directement chargé de la planification écologique parce que cela concerne tous les domaines, tous les secteurs, toutes les dépenses, tous les équipements, tous les investissements, bref toutes les politiques; ce n'est pas simplement une politique, c'est la politique des politiques, et parce que cela démontre irréfutablement l'importance que nous accorderons à ce combat du siècle».

Pour Emmanuel Macron et les milieux sociaux qui le soutiennent, la priorité de la politique économique ira toujours à la croissance, même si celle celle-ci doit être plus verte.

On peut penser qu'il ne s'agit là que d'un propos électoraliste. Mais on peut aussi être tenté de le prendre au mot. Car ces propos, Yannick Jadot aurait pu les tenir. Ils placent l'écologie là où elle devrait être, à la base du projet politique. Avec un ministre de la Planification énergétique et un ministre de la Planification écologique territoriale, il y aurait la possibilité d'agir d'une façon cohérente entre les diverses politiques nationales d'un côté, la politique nationale et les actions locales de l'autre.

Le cadre serait ainsi bien posé, il n'y aurait plus qu'à le remplir, sachant qu'il y aura toujours une différence importante avec la politique que revendiquent les partis écologistes: pour Emmanuel Macron et les milieux sociaux qui le soutiennent, la priorité de la politique économique ira toujours à la croissance, même si celle-ci doit être plus verte.

Après cette intervention, le débat du second tour devient nettement plus intéressant. Il n'en reste pas moins que, dans l'ensemble, les discours sur les mesures qu'il faudrait prendre pour faire briller d'un plus grand éclat notre petit Hexagone auraient pu se concevoir il y a plus d'un demi-siècle, quand on était encore pris dans les sortilèges des Trente glorieuses, de la croissance à tout va et de la grandeur nationale.

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