Politique

Deuxième tour: à quoi joue l'électorat de Jean-Luc Mélenchon?

Temps de lecture : 3 min

L'absence de choix est un choix, et comme tout choix il aura des effets. Les «insoumis» sont-ils en train de commettre une coûteuse erreur stratégique?

Jean-Luc Mélenchon lors du discours donné peu après l'annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, le 10 avril 2022. | Emmanuel Dunand / AFP
Jean-Luc Mélenchon lors du discours donné peu après l'annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, le 10 avril 2022. | Emmanuel Dunand / AFP

«Pas une voix pour Madame Le Pen», scandé par Jean-Luc Mélenchon plusieurs fois et clairement: le mot d'ordre initial des «insoumis» répond-il totalement aux enjeux présents? Il valide seulement ce soir-là le rapide passage à une autre bataille, celle des législatives, et un «enjambement» bien curieux du second de l'élection présidentielle.

À peine le premier tour passé, les «insoumis» ont publié une série de documents et de visuels, de tracts et de déclarations en vue de se préparer aux élections législatives de juin, envisagées comme un troisième tour. Comme si ces élections législatives ne dépendaient pas hautement du résultat du second tour de l'élection présidentielle. Pour l'électorat, en général plus pragmatique, la question est celle du tour prochain et pas de l'élection suivante.

Risques délibérés

La France insoumise a donc pris deux risques:

  • D'abord affirmer son hégémonie sur la base d'un vote davantage utile que d'adhésion pour «empêcher Madame Le Pen d'être au second tour», ce qui est prématuré pour beaucoup d'électeurs concernés et a fortiori pour les partis dont les électeurs ont migré chez Jean-Luc Mélenchon. Les électeurs de gauche modérée, soumis comme le reste du pays à la brutalisation du débat public, peuvent être rebutés par cette forme de diktat.
  • Ensuite, dans son empressement, elle feint d'omettre le second tour de la présidentielle en vue de renforcer la réalisation de ses objectifs législatifs. Une campagne législative commencée un lendemain de premier tour de présidentielle de façon aussi tapageuse, c'est évidemment relativiser, voire nier, l'importance de l'issue du second tour...

Ni Macron ni Le Pen, soit Macron = Le Pen

La posture hégémonique d'entre-deux-tours présidentiel, l'argumentaire fourni dans le but de former un groupe de dizaines d'«insoumis» à l'Assemblée peut totalement se retrouver caduc le 25 avril au matin. En renvoyant dos à dos par 37,65% de blancs ou nuls ou 28,96% d'abstention le président sortant et la candidate du Rassemblement national, les «insoumis» ne commettent seulement une erreur d'analyse et une grosse bévue intellectuelle, ils font, si l'on s'en tient en apparence, un pari tacite: plus Marine Le Pen sera proche de l'élection, plus ils en profiteront. Et si elle est élue, tant pis.

Nombre d'électeurs de premier tour de Jean-Luc Mélenchon commencent à percevoir cet emballement périlleux, ce pari suspecté désormais sur le chaos à la tête du pays. Les électeurs sont forcément tentés en premier lieu de se dire que, si ce scrutin ne nécessite pas un positionnement clair de la gauche mélenchoniste, c'est que les scrutins suivants peuvent tout à fait se passer de leurs voix.

Si l'extrême droite est une abstraction, c'est aussi parce que la vie politique est frappée par l'enfermement géographique et sociologique des partis de gauche.

C'est un risque lorsqu'on se refuse à accompagner son électorat clairement parce que l'on croit ainsi séduire des «fâchés» qui n'ont cure de ces élucubrations tactiques. Il y a chez l'immense majorité des électeurs de Jean-Luc Mélenchon une conscience de ce qu'est l'extrême droite quand les élites de gauche ne connaissent rien de cette réalité.

L'extrême droite abstraite

Pour beaucoup de chefs «insoumis», l'extrême droite est une abstraction: dans le discours développé, les fautes imputées à la présidence Macron (souvent de façon fondées) sont à mettre sur le même plan.

Si l'extrême droite est une abstraction, c'est aussi parce que la vie politique est frappée par l'enfermement géographique et sociologique des partis de gauche. Ainsi les villes de Seine-Saint-Denis les plus proches de Paris ainsi que les arrondissements de l'Est parisien fabriquent un entre-soi qui contribue à la déformation des enjeux et à des choix guidés par le bain de sympathisants dans lequel s'ébroue le noyau décisionnaire des dirigeants de gauche ou «insoumis».

Le retour de flamme risque de frapper LFI.

Chaque pôle de la tripolarisation électorale du pays occupant un espace bien délimité du territoire national, l'ignorance de ce qu'est l'autre ne peut que croître; or, comme le dit un vieil adage… «connais l'adversaire comme toi-même». Révélation est faite que nous en sommes loin.

Réédition du schéma de 2017

Il faut aussi voir dans ces choix, non-choix et erreurs un empressement à engranger des gains électoraux encore bien récents et fragiles et que LFI parachève une œuvre hégémonique fondée sur des présupposés à discuter. En priorité, «Jadot et Roussel doivent rendre des comptes», selon Mathilde Panot, députée LFI.

Les «insoumis» doivent également régler son compte au PS qui, il est vrai, n'a pas ménagé amalgames et insinuations à l'encontre d'une formation dirigée par un de ses très anciens cadres. On ne compte plus les mises en garde contre la reproduction du schéma de 2017 qui a probablement empêché nombre de circonscriptions d'être préservées par la gauche et surtout d'être gagnées par les «insoumis».

En conclusion, le retour de flamme risque de frapper LFI. Du vote utile contre Marine Le Pen incarné avant le 10 avril par Jean-Luc Mélenchon, l'électeur ayant accordé sa voix à ce dernier au premier tour constate objectivement que les «insoumis» sont passés à l'impasse faite sur le second tour. Doublée d'une affirmation hégémonique d'autant plus brutale mais quolibets et noms d'oiseaux accompagnant celle-ci, LFI met doublement en danger ses gains spectaculaires réalisés en 2022. Bis repetita par rapport à 2017?

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