Monde / Culture

En Russie, les musées se vident de leurs œuvres et de leurs artistes

Temps de lecture : 2 min

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les institutions culturelles russes sont prises en tenaille: condamner la guerre ou la soutenir les expose à l'ire du Kremlin ou de l'Occident.

Un gardien de musée du GES-2, la veille de l'ouverture du centre d'art contemporain de Moscou, le 3 décembre 2021. Le site a été conçu par l'architecte italien Renzo Piano. | Dimitar Dilkoff / AFP
Un gardien de musée du GES-2, la veille de l'ouverture du centre d'art contemporain de Moscou, le 3 décembre 2021. Le site a été conçu par l'architecte italien Renzo Piano. | Dimitar Dilkoff / AFP

En décembre 2021, la tant attendue GES-2 House of Culture ouvrait ses portes à Moscou, face au Kremlin. L'ancienne centrale électrique, reconvertie en centre d'art par le milliardaire russe Leonid Mikhelson, devait devenir le nouveau temple moscovite de la modernité artistique. Mais aujourd'hui, les 54.400 mètres carrés de l'institution sont bien vides.

Depuis l'invasion de l'Ukraine par le Russie lancée le 24 février 2022, des artistes ont demandé à ce que leurs œuvres soient retirées du musée, ou ont pris leurs distances avec celui-ci: «Lorsque les gens meurent et que le sang coule, il n'est pas temps de penser à l'art contemporain. Nous ne pouvons pas faire comme si la vie était normale», a ainsi déclaré l'artiste russe Evgeny Antufiev, qui a demandé le retrait de ses œuvres du GES-2.

«L'idée que les choses vont redevenir ce qu'elles étaient auparavant est une illusion à laquelle il faut mettre fin. Il y a quelque chose de criminel dans le fait de boire des cocktails lors de vernissages artistiques alors que des gens sont tués», a-t-il ajouté. En décembre dernier, Vladimir Poutine avait visité le musée en compagnie de Leonid Mikhelson.

L'artiste islandais Ragnar Kjartansson, dont l'œuvre Santa Barbara constituait une pièce maîtresse du centre d'art à son ouverture, a lui aussi tenu à se distancier de l'institution, constatant qu'elle ne condamnait pas la guerre.

S'opposer, mais à quel prix?

Francesco Manacorda, l'ancien directeur artistique de la Fondation V-A-C, co-fondée par Mikhelson et Teresa Iarocci Mavica, qui gère le GES-2, a quant à lui démissionné peu après le début de la guerre: «Après l'invasion, beaucoup de gens demandaient à l'institution de prendre une position plus franche. Des institutions écrivaient des lettres ouvertes pour dire que le GES-2 et d'autres musées devraient réagir, mais c'est vraiment une menace pour leur propre existence, explique-t-il toutefois. J'imagine que [le fait d'exposer des œuvres contre la guerre] est hors de question. Vous savez que faire une déclaration anti-guerre a des conséquences juridiques.»

En mars 2022, le Parlement russe adoptait en urgence une loi contre la diffusion de «fake news» concernant l'armée russe en Ukraine, les peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans. Avant la criminalisation de toute opposition, une lettre ouverte signée par plus de 17.000 Russes travaillant dans le domaine artistique avait été publiée, demandant la fin de l'invasion.

Le GES-2 n'est pas le seul espace artistique russe ayant à souffrir de la déshérence des artistes. À la Biennale de Venise, le pavillon national restera vide dans les semaines à venir, les artistes qui devaient l'occuper ayant renoncé à représenter leur pays, et leur commissaire d'exposition, Raimundas Malašauskas, d'origine lituanienne, ayant démissionné: «Même dans une sorte de terrain intermédiaire comme Venise, sur le sol italien, le pavillon reste subordonné au ministère russe de la culture», a-t-il déclaré.

Depuis fin février, des centaines d'artistes ont quitté le pays, craignant aussi bien pour leur sécurité que pour leur liberté d'expression. Ils se retrouvent pris en tenaille entre un gouvernement qui les somme de se plier à la rhétorique du Kremlin, et les milieux artistiques occidentaux qui sont nombreux à leur demander de prendre explicitement position contre la guerre. Les déprogrammations d'artistes russes qui ont pu avoir lieu en Europe servent d'ailleurs la propagande poutinienne, le président n'ayant pas manqué de comparer la bataille culturelle menée contre la Russie aux autodafés pratiqués sous l'Allemagne nazie contre l'art dit «dégénéré».

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Dans ce contexte, plusieurs institutions culturelles se sont mises au pas: sur la façade du théâtre Oleg Tabakov de Moscou, un «Z» géant a été accroché, en soutien à l'invasion de l'Ukraine. Le théâtre du Bolchoï a pour sa part annoncé qu'il organiserait une série de spectacles pour soutenir l'«opération militaire» de la Russie en Ukraine, dont les bénéfices seraient reversés aux familles des soldats morts au combat.

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