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La Russie peut-elle gagner cette guerre en Ukraine?

Temps de lecture : 5 min

Les forces de Poutine ont perdu le premier round de l'invasion. Elles pourraient aussi perdre le deuxième.

Vladimir Poutine lors d'une réunion qui s'est tenue dans la résidence présidentielle de Novo-Ogaryovo, le 14 avril 2022. | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP
Vladimir Poutine lors d'une réunion qui s'est tenue dans la résidence présidentielle de Novo-Ogaryovo, le 14 avril 2022. | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

À l'heure où la guerre en Ukraine entre dans une nouvelle phase, possiblement décisive, la grande question est de savoir si l'armée russe va se montrer aussi mauvaise qu'elle l'a été durant la première phase de la guerre.

Le contrôle du Donbass –la région la plus orientale de l'Ukraine, située à la frontière de la Russie– devrait être plus facile à atteindre pour Vladimir Poutine et ses généraux que ne l'a été leur objectif initial, qui était de prendre le contrôle du pays tout entier et de chasser Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, de Kiev. Nombreux étaient ceux qui pensaient que les Russes seraient capables d'accomplir cet objectif en quelques semaines, si ce n'est en quelques jours. Cela n'a pas été le cas.

Au lieu de cela, l'invasion russe s'est enlisée presque immédiatement, et ce pour trois raisons: les soldats ukrainiens se sont battus plus férocement et plus intelligemment que prévu, ils ont bénéficié du soutien de l'Europe et des États-Unis (qui leur ont fourni armes et renseignements) et, peut-être surtout, l'armée russe s'est révélée particulièrement incompétente pour la guerre offensive.

Comme certains l'avaient déjà fait remarquer il y a quelque temps, ce dernier point n'a rien de vraiment surprenant. L'armée russe –comme l'armée soviétique avant elle– n'a jamais été douée pour gérer de longues lignes d'approvisionnement. D'où les nombreuses informations ayant fait état de chars tombés en panne de carburant ou de soldats russes à court de nourriture.

Rester vertical

L'armée russe a toujours eu une structure de commandement descendante, qui empêche les officiers subalternes de prendre des initiatives (d'où des échecs calamiteux dès que les choses ne se passent pas exactement comme prévu, et la mort de plusieurs généraux russes, qui ont dû se précipiter sur les lignes de front pour reprendre le contrôle des opérations). En outre, elle n'avait jamais rien entrepris d'aussi complexe que cette invasion, qui impliquait de coordonner opérations terrestres, aériennes et navales à la fois vers l'est, l'ouest et le sud.

Comme l'avait déclaré Napoléon Bonaparte: «À la guerre les trois quarts sont des affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre quart.» Les Ukrainiens, qui se battaient pour sauver leur patrie, ont été plus forts que les soldats russes, qui envahissaient un territoire étranger, souvent sans savoir pourquoi ils se battaient.

En outre, l'Occident a fourni aux Ukrainiens du très bon matériel. Les missiles antichars, légers et portables, ont été très efficaces contre les blindés russes, de même que les Stinger, tirés à l'épaule, qui ont permis d'abattre plusieurs hélicoptères. Quasiment en temps réel, les Américains ont fourni au commandement ukrainien des renseignements sur l'emplacement et les vulnérabilités des lignes d'approvisionnement russes.

La Russie est entrée en guerre avec un avantage considérable en terme de puissance de feu, mais la combativité des Ukrainiens combinée à d'excellents renseignements et l'utilisation d'armes idéales pour les tactiques d'embuscade ont plus que compensé cela lors des combats.

Le dossier Donbass

Les troupes russes se sont désormais retirées de la région de Kiev et devraient se regrouper dans le Donbass, avec les séparatistes pro-russes qui y combattent déjà –même si la Russie continue de pilonner les villes et villages d'Ukraine à distance, afin de poursuivre sa campagne de terreur contre la population civile et d'obliger l'armée ukrainienne à maintenir au moins quelques troupes sur place.

Les Russes sont très loin de l'avantage de trois quarts, pour reprendre la citation de Napoléon, dont ils auraient besoin pour battre les Ukrainiens.

Est-ce que les officiers russes seront au moins capables de tirer des leçons de leurs échecs et d'adopter ensuite de nouvelles tactiques? Les troupes russes qui battent retraite sont-elles vraiment capables de se regrouper de manière cohérente? Le commandement militaire russe est actuellement en train de faire appel aux réservistes afin de renforcer les rangs. Ces soldats qui n'ont reçu que peu de formation, voire aucune, peuvent-ils vraiment être intégrés au sein d'unités actives? Il n'y a qu'une seule réponse à ces trois questions: peut-être, mais c'est peu probable.

John Pike, directeur du cabinet d'études GlobalSecurity.org, estime que les réserves sont «trop faibles ou trop ineptes pour faire la différence dans le Donbass». Il ajoute que les soldats qui arrivent de la région de Kiev pour être redéployés dans le Donbass sont fatigués et démoralisés. Toutes ces faiblesses font que les Russes sont très loin de l'avantage de trois quarts, pour reprendre la citation de Napoléon, dont ils auraient besoin pour battre les Ukrainiens.

L'Ukraine va, elle aussi, être confrontée à un problème dans la bataille à venir. Son armée a également subi des pertes. Et les armes et munitions fournies par l'Europe commencent à lui manquer. On sait peu de choses et rien n'a fuité sur la vitesse à laquelle s'effectuent les dernières livraisons d'armes (les chars, drones, missiles antichars et antiaériens… et le reste) ni à quelle vitesse elles vont pouvoir être ensuite transportées vers le front à l'est du pays (il y a plus de 1.000 km de distance entre Lviv et le Donbass).

Avant que les combats principaux ne commencent, il va sans aucun doute y avoir d'autres combats (avec des attaques contre les routes, les voies ferrées et autres infrastructures d'approvisionnement) pour se positionner le plus rapidement possible.

Les combats dans le Donbass durent depuis plus de huit ans, soit depuis que les milices soutenues par la Russie ont déclaré une guerre séparatiste contre les autorités et l'armée ukrainiennes. Quelques jours avant d'envahir l'Ukraine en février dernier, Poutine avait d'ailleurs reconnu comme républiques indépendantes les deux oblasts (divisions administratives) du Donbass: Donetsk et Louhansk. La raison initialement invoquée de son invasion était de protéger la population russophone de la région d'un «génocide» (plus de 14.000 personnes sont mortes dans cette guerre et cela avait commencé bien avant l'invasion).

Et maintenant?

Ces six dernières semaines, alors même que les batailles pour Kiev, Odessa et d'autres parties de l'Ukraine faisaient rage, les combats se sont poursuivis au Donbass –la différence est que, maintenant, les soldats russes se battent ouvertement aux côtés des milices séparatistes (Poutine a nié que des troupes russes soient jamais allées dans le Donbass entre 2014 et le début de cette année). Pourtant, étonnamment, les lignes ont à peine bougé.

Personne ne peut prédire ce qui va se passer maintenant. Cela pourrait tourner à une épouvantable guerre d'usure.

Avant l'invasion, les deux oblasts du Donbass étaient, pour résumer, divisés en deux: les moitiés orientales occupées par les séparatistes pro-russes et les moitiés occidentales contrôlées par les soldats ukrainiens. Depuis, les soldats russes ont certes avancé dans le Donetsk, mais les Ukrainiens ont maintenu leurs positions dans le Louhansk. En outre, alors que nombre d'Ukrainiens de l'Est, si ce n'est la majorité, avaient des sympathies pour la Russie avant l'invasion, beaucoup, après avoir vu leurs maisons détruites et leurs voisins tués, lui sont désormais hostiles.

Personne ne peut prédire ce qui va se passer maintenant. Cela pourrait tourner à une épouvantable guerre d'usure. Mais plus elle durera, plus elle s'apparentera à une défaite pour Poutine. En effet, le président russe voudrait obtenir une sorte de victoire d'ici le 9 mai, date connue par tous les Russes comme le Jour de la Victoire, en référence au jour de 1945 où l'Allemagne nazie s'est rendue aux forces soviétiques à Berlin.

Avoir conquis (ou, pour reprendre ses termes «dénazifié») l'Ukraine à cette date serait un triomphe symbolique pour Poutine. Aujourd'hui, cependant, il semble peu probable qu'il puisse conquérir si rapidement le Donbass, cette région pourtant modeste située juste à sa frontière.

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