Santé

Médecins, vétérinaires et spécialistes de l'écologie doivent travailler main dans la main

Temps de lecture : 6 min

C'est le principe de l'approche «One Health», particulièrement pertinente pour envisager la pandémie de Covid-19 –et anticiper celles à venir.

Il faut penser la santé comme un bien commun universel. | Benjamin Davies via Unsplash
Il faut penser la santé comme un bien commun universel. | Benjamin Davies via Unsplash

Communément et selon l'OMS, on définit la santé comme «un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité». Sous cet angle, la santé est envisagée comme «la santé humaine» et sous le prisme des maladies touchant les êtres humains. Cette vision de la santé, bien que déjà large, peut alors, à bien des égards, sembler lacunaire.

Quid des interfaces entre la santé de l'être humain, celle de l'animal et celle de l'environnement? De l'impact de la préservation de la biodiversité sur le vivant? De l'impact du changement climatique sur la santé? Il est aujourd'hui indéniable que la santé humaine est intrinsèquement liée aussi bien à la santé animale et végétale qu'environnementale.

L'émergence du VIH, d'Ebola, de Zika ou bien encore de la grippe H1N1, ainsi que les conséquences de la pollution de l'air ou de l'eau, nous ont déjà montré qu'on ne saurait penser la santé humaine comme une bulle indépendante sans connexion avec le reste du monde. La pandémie de Covid-19, par son ampleur sans précédent, confère une place centrale à l'approche «One Health», qui nous invite à gommer les frontières encore existantes entre la médecine humaine, la médecine vétérinaire, la biologie végétale et l'écologie.

Origine animale

Aujourd'hui, nous ne disposons pas de preuves scientifiques expliquant précisément l'origine de la pandémie de Covid-19. Mais nous savons que le SARS-CoV-2, comme 70% des maladies infectieuses émergentes, a une origine animale. Les données du séquençage génétique du virus révèlent que les plus proches précurseurs viraux connus du SARS-CoV-2 sont des coronavirus circulant dans des populations de chauves-souris du genre Rhinolophus (rhinolophes), espèces endémiques de certaines régions de Chine continentale et du Laos.

La chauve-souris avait déjà été identifiée à l'origine du SRAS (dû au SARS-CoV-1), mais aussi du MERS (dû à un autre coronavirus très proche). Toutefois, les chauves-souris ont peu de contacts avec les humains. On a retrouvé un hôte intermédiaire, la civette dans le cas du SRAS et le dromadaire dans le cas du MERS, hôte que l'on n'a pas encore identifié dans le cas du Covid-19.

En outre, si la pandémie est humaine (c'est-à-dire qu'elle est le fruit d'une intense transmission interhumaine du SARS-CoV-2 chez toutes les populations de la planète), il n'en reste pas moins que de nombreuses espèces de mammifères (chats, lions, tigres, furets, hamsters, cerfs...) ont manifesté une certaine sensibilité au virus, soit après une exposition expérimentale, soit dans la nature, après un contact avec un humain infecté.

Pas moins de 663 épizooties (nom donné aux épidémies chez les animaux) dues au SARS-CoV-2 humain avaient été rapportées en février 2022 à l'Organisation mondiale de la santé animale (l'OIE, dont le siège est à Paris), auprès de dix-neuf espèces de trente-cinq pays dans le monde.

Les animaux infectés par l'homme ou la femme (on appelle cela des zoonoses inverses) peuvent aussi transmettre le virus à d'autres animaux et en retour à d'autres hommes ou femmes. Un cas célèbre avait été celui des élevages de visons danois en avril 2020. Les mustélidés avaient contracté le virus des humains et l'avaient transmis en retour aux fermiers qui s'occupaient d'eux. Plus de 90% des visons avaient alors été contaminés par le virus, particulièrement contagieux chez cette espèce. 42% étaient restés asymptomatiques, les autres présentant des formes bénignes de la maladie.

Tous les malheureux rongeurs (16 millions d'individus) ont été abattus dans l'urgence par les autorités danoises, qui craignaient non seulement de nouvelles transmissions chez l'humain, mais aussi que le virus mute pour s'adapter à son hôte. La crainte de la constitution d'un réservoir animal non contrôlé tient aux risques qu'il vienne relancer la pandémie et qu'il contribue à faire émerger de nouveaux variants particulièrement virulents.

Anthropocène et entropie

L'anthropocène, soit la nouvelle époque géologique dans laquelle nous sommes aujourd'hui, est caractérisée par l'avènement des humains comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques. Il crée un désordre planétaire sans précédent, dont les conséquences sur notre santé peuvent être dramatiques.

Nombreux sont les exemples. La déforestation est massive depuis plusieurs décennies car il faut nourrir et loger près de 8 milliards d'individus de la planète. Mais cette pratique, à laquelle s'ajoutent le braconnage intensif ou encore l'orpaillage, a notamment contribué à créer une proximité inédite avec le monde animal sauvage, ce qui se traduit par l'émergence de zoonoses susceptibles de donner naissance à des pandémies.

Ne devons-nous pas plutôt changer de paradigme, penser davantage la prévention en amont et considérer désormais la santé dans sa globalité?

Il en va de même pour les élevages animaux intensifs et non régulés dans certains pays, où les animaux exploités peuvent agir comme des réservoirs viraux, sinon comme des hôtes amplificateurs. Ceux-ci sont capables de multiplier la charge infectieuse, voire de créer des mutations microbiologiques à l'origine de souches mieux adaptées à l'être humain, parfois plus virulentes. Ils peuvent également développer des résistances bactériennes aux antibiotiques avec lesquels on les traite dans les élevages –la moitié des antibiotiques produits sur Terre sont destinés à l'élevage.

Au-delà des zoonoses, nous avons chaque jour des exemples du poids des conséquences de l'activité humaine sur notre santé –et sur la santé du vivant en général.

Nous savons les effets de la pollution de l'air, de la crise d'asthme aux cancers (6 à 11% des décès par cancer du poumon seraient attribuables à l'exposition chronique aux particules fines polluant l'atmosphère). Nous enregistrons de plus en plus de conséquences sanitaires du changement climatique: augmentation des maladies infectieuses (paludisme, dengue, choléra, fièvre de la vallée du Rift) et respiratoires, mortalité accrue des personnes vulnérables causée par les vagues de chaleur... Les animaux sont bien sûr également affectés par le changement climatique et la pollution de l'air, des sols et des eaux.

Un autre point de vue

Cette vision peut sembler effrayante, mais elle n'en est pas moins réelle et doit nous pousser à agir en pensant la santé comme un bien commun universel, partagé par le vivant. Il ne s'agit pas de nous reposer sur la géo-ingénierie –terme forgé par Olivier Boucher, directeur de recherche CNRS au laboratoire de météorologie dynamique, pour désigner «l'ensemble des techniques et pratiques mises en œuvre ou projetées dans une visée corrective à grande échelle d'effets de la pression anthropique sur l'environnement».

En effet, ce serait une approche probablement vouée à contribuer au cercle vicieux de l'anthropocène. Au contraire, ne devons-nous pas plutôt changer de paradigme, penser davantage la prévention en amont et considérer désormais la santé dans sa globalité, par exemple en promouvant le discours sur les cobénéfices?

Il est grand temps de changer nos habitudes.

Les cobénéfices, ce sont toutes les interventions qui visent à protéger la santé du vivant mais aussi celle de la planète. Ainsi, les mobilités actives –marche à pied, vélo, utilisation des transports publics– sont excellentes tant pour notre santé cardiovasculaire que pour notre empreinte carbone et la qualité de l'air que nous respirons.

Les cobénéfices, c'est aussi la réduction de notre consommation de viande rouge, qui aide à lutter contre le risque de cancer et contre le changement climatique. On sait que l'élevage représente la majorité des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole, qui produit le tiers de l'ensemble des émissions de carbone de la planète.

Par ailleurs, le cheptel nécessite davantage de déforestation en utilisant de l'eau et de l'énergie que l'on économiserait en limitant notre consommation. Dans le domaine de nos choix énergétiques et de notre habitat aussi, le changement des pratiques bénéficie tout autant à notre santé respiratoire qu'à celle de la planète. Il est grand temps de changer nos habitudes. En plus de l'implication des gouvernements et des organisations internationales, les cobénéfices placent le citoyen au cœur de l'action contre le dérèglement climatique.

Il est donc urgent dans ce cadre que les sciences du vivant, les médecines humaines et vétérinaires, la science du climat et celle de l'écologie parlent et travaillent ensemble à redéfinir «une nouvelle façon d'habiter le monde, d'apprendre à nous y lover pour le préserver et assurer par là même notre propre survie», comme l'écrit Benjamin Coriat dans La pandémie, l'anthropocène et le bien commun, publié en 2020.

N'est-il pas l'heure de constituer un groupe d'experts intergouvernemental, à la façon de celui qui sonne l'alarme sur le climat, et qui serait consacré à cette nouvelle façon d'habiter le monde, sonnant l'alerte à chaque fois que l'anthropocène continuera de dépasser les limites d'une cohabitation respectueuse avec le vivant? Prévenir de prochaines pandémies nécessitera d'adosser fortement les politiques publiques aux connaissances et à l'expertise de la science en matière environnementale et sanitaire.

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