Culture

Le corgi de «La chronique des Bridgerton» est un anachronisme total

Temps de lecture : 10 min

Les races de chiens évoluant très vite, Newton le corgi n'aurait sans doute pas existé sous la Régence anglaise.

Newton, le corgi de la série La chronique des Bridgerton, diffusée par Netflix. | Netflix France via YouTube
Newton, le corgi de la série La chronique des Bridgerton, diffusée par Netflix. | Netflix France via YouTube

Dans les drames historiques, il y a ceux qui remarquent les coupes de cheveux ou les costumes anachroniques. Moi, c'est les animaux. Le fait que je sois conférencière en histoire animale et que ma thèse de doctorat ait porté sur les chiens d'appartement britanniques au XVIIIe siècle (si si, je vous assure) n'y est probablement pas pour rien. Donc pour moi, la grande star de la saison 2 de La chronique des Bridgerton, c'est-à-dire Newton, le petit chien de l'héroïne Kate Sharma (adorablement incarné par Austin le corgi), n'avait rien à faire là.

C'est à cette occasion que je me suis rendu compte que jamais, au fil de mes recherches historiques, je n'étais tombée sur un corgi. Bien sûr, Bridgerton n'est pas censé être historiquement exact. Mais je me suis posé la question: est-ce que des gens qui vivaient pendant la Régence (1811-1820), ce qui correspond à peu près à la date où se déroule l'intrigue, auraient vu dans un chien de berger gallois aux courtes pattes un type de chien particulier? Est-ce qu'ils l'auraient qualifié de «corgi»? Est-ce qu'un maître aurait même gardé un corgi comme compagnon plutôt que comme un animal destiné à travailler?

Jusqu'à très récemment, à peu près tout ce que je savais des corgis pouvait se résumer en une seule phrase: chiens de troupeau gallois méga-mignons adorés par la reine Elizabeth II. Mais, intriguée par l'apparition de Newton dans La chronique des Bridgerton, je suis partie à la chasse au corgi dans les archives historiques.

Toutous gallois

La tradition des éleveurs de corgis veut que ces chiens soient élevés au pays de Galles depuis le Moyen Âge. Selon certaines sources, ils seraient les descendants de petits chiens d'Europe occidentale importés par les Vikings ou par des immigrés flamands, mais les corgis d'aujourd'hui sont plus proches génétiquement d'autres chiens de troupeau, comme les colleys.

Le problème avec ce type d'histoires est qu'elles finissent toujours par être progressivement déformées. Un auteur affirme quelque chose (en général sans citer ses sources) puis toutes les histoires le répètent, parfois avec de légères variations, jusqu'à ce que cela devienne un fait acquis. En 1946, une amoureuse des corgis écrit un poème dans le style du Chant de Hiawatha de Longfellow sur des fées qui chevauchent des corgis, et quelques décennies plus tard, voilà qu'il s'est transformé en «légende» galloise d'antan.

Une bonne partie de ce que quiconque s'intéressant de près ou de loin aux chiens peut savoir sur l'histoire des races n'a aucune preuve historique pour l'accréditer –les carlins, par exemple, ne viennent probablement pas de Chine. Une inébranlable croyance dans l'importance de l'histoire des chiens peut même s'avérer nuisible pour eux quand, par exemple, des éleveurs rabotent la queue ou les oreilles des chiens ou les accouplent pour obtenir des caractéristiques physiques qui affectent leur qualité de vie juste pour se rapprocher de l'idée qu'ils se font de telle ou telle race. Dans le cas présent, cela rend juste plus compliqué de trouver des réponses concrètes à mes questions de corgis.

Le corgi est un symbole gallois très populaire et nul doute que «corgi» soit un mot gallois désignant un chien depuis plusieurs siècles, mais il n'est pas absolument certain que ce mot ait exclusivement servi à désigner des chiens courts sur pattes (les corgis aujourd'hui sont tous porteurs d'un gène responsable d'une forme de nanisme). Il n'existe pas non plus de consensus sur la manière dont le mot a évolué. Bien que leurs deux pays fassent partie du Royaume-Uni, historiquement les Anglais ont marginalisé les Gallois et persécuté les locuteurs de la langue galloise indigène, ce qui complique son étymologie (je me dois de signaler ici que je suis anglaise et monolingue).

Bâtards et corniauds

Dans son dictionnaire anglais-gallois de 1574, William Salesbury traduit «korgi» par «cur dog» [corniaud]. Les dictionnaires de la période georgienne (vers 1714-1837) présentent eux aussi le mot corgi comme une traduction directe de «cur dog». En revanche, ils ne font pas de distinction entre le corgi et d'autres bâtards (y compris les chiens de berger). Jusqu'à une période relativement récente, cela a été la traduction anglaise «officielle» du mot. Jusqu'en 1913, dans les salons agricoles, les propriétaires de corgis gallois présentaient leurs chiens sous le nom «Cur (Corgi)».

En 1824, un étymologiste suggéra que le mot corgi venait en réalité de «corr» et de «ci» –soit littéralement «chien nain».

«Cur» est un mot assez difficile à définir. À la base, il désigne un chien d'une race quelconque et/ou indéterminée. Le mot fut également une insulte prisée, tant pour les hommes que pour les chiens. De tous les chiens, les «curs» étaient ceux qui avaient le moins de valeur monétaire, bien qu'ils réalisassent des tâches importantes, notamment garder les troupeaux et rassembler les bêtes. Dans le cas du corgi, le mot fut utilisé si longtemps et de manière si persistante que les gens finirent par l'associer à une race en plein développement.

Il existe quand même deux indices très séduisants rattachant le mot «corgi» à l'animal court sur pattes que nous connaissons aujourd'hui. Un dictionnaire gallois-latin du XVIIe siècle traduit «corgi» par «caniculus», ce qui signifie chiot ou petit chien. En 1824, un étymologiste suggéra que le mot corgi venait en réalité de «corr» et de «ci» –soit littéralement «chien nain». Hélas, on ne trouve aucune description de ces chiens en tant que groupe.

Chiens partout, corgis nulle part

Je suis partie en quête d'autres traces de corgis à l'époque où se déroule La chronique des Bridgerton: les années 1810. À Londres, à l'époque, lorsqu'ils perdaient leur chien (ce qui arrivait souvent), les maîtres publiaient des avis dans les journaux pour les retrouver. Ces annonces énumèrent les caractéristiques physiques des animaux, ce qui, pour les historiens, donne d'intéressants indices sur la façon dont les Londoniens catégorisaient les groupes de chiens et indique les tendances canines de l'époque.

Les chiens les plus courus de la rubrique des toutous perdus des années 1810 était les terre-neuve, les dalmatiens et les caniches –mais pas un corgi en vue. Je n'ai pas non plus réussi à trouver une image acceptable de corgi gallois du XVIIIe siècle ou du début du XIXe.

Dans les années 1870, on commence à trouver des descriptions de chiens qu'on reconnaît aujourd'hui.

En 1768, le spécialiste d'histoire naturelle gallois Thomas Pennant mentionne bien des corgis dans son étude des animaux britanniques. Mais le corgi de Pennant n'est pas un chien! Pour lui, le corgi est un «cur fox», une petite variété de renard au bout de la queue noir. Selon Pennant, ce corgi «rôde près des haies, des cabanons» et représente un danger plus grand pour la volaille que tous les autres renards. Si ces corgis n'étaient pas régulièrement abattus, écrit-il, «le nombre de ces animaux deviendrait bientôt intolérable». Cette acception est restée valable bien au-delà des années 1810.

Peut-être ce renard a-t-il été baptisé d'après un chien qui lui ressemblait et avec qui il partageait son territoire, mais si c'est le cas, on n'en retrouve trace nulle part. Mis à part sous la forme de renards, les corgis ne font pas la moindre apparition dans les livres qui parlent d'animaux et de chiens à cette époque. On peut probablement affirmer qu'on n'en aurait pas trouvé sous forme de chien de compagnie dans le West End londonien, où les Sharma séjournent en tant qu'invités de Lady Danbury dans la saison 2 de La chronique des Bridgerton; le seul «corgi» dont une femme du monde vivant à Londres eût été susceptible d'avoir entendu parler aurait été le renard de Pennant.

Cela ne veut pas dire que les ancêtres des corgis actuels ne vivaient pas au pays de Galles à cette époque et qu'ils ne travaillaient pas à rassembler les troupeaux. Dans les années 1870, on commence à trouver des descriptions de chiens qu'on reconnaît aujourd'hui. Un compte-rendu de concours canin gallois décrit par exemple un «chien de troupeau gallois à la robe tachetée de bleu et à l'œil pâle, ou “corgi”, une race indigène au pays de Galles» mais menacée d'extinction.

Kiffe ta race

Les corgis ont fini par devenir officiellement des chiens de race en 1925, dans le sillage de la frénésie de classification des pedigrees canins de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Plus tard, le British Kennel Club a reconnu deux races de corgis distinctes: les Pembroke et les Cardigan. La popularité des Welsh corgi Pembroke connut un rapide essor lorsque la jeune princesse Elizabeth, future reine d'Angleterre, s'en vit offrir un (bien que bon nombre des corgis de la reine aient été en réalité des croisements de teckels et de corgis, donc des «dorgis», la plupart des gens semblent penser que ce sont des corgis).

Conclusion, un animal d'utilité qui au XIXe siècle n'avait que des mentions extrêmement régionales au point d'être à peu près inconnu hors de son lieu d'origine, et qui portait un nom que la plupart des gens associaient à une «bâtardise», est devenu au siècle suivant l'emblème de la monarque de tout le Royaume-Uni.

Les corgis d'aujourd'hui ont des dos beaucoup plus longs et des pattes plus courtes que leurs ancêtres qui vivaient ne serait-ce qu'il y a un siècle.

Donc si les corgis ont réellement fini par être associés à la haute société, c'est arrivé plus de 100 ans après la Régence, époque qui a inspiré Bridgerton. Mais peu importe qu'aucun membre de l'élite du bon goût n'eût en réalité jamais caressé l'idée de posséder un corgi. La chronique des Bridgerton est, naturellement, une vision fantasmée du monde des amours sous la Régence et joue délibérément avec les anachronismes. L'autrice de la saga littéraire, Julia Quinn, admet elle-même que les corgis n'ont pas été reconnus en tant que race pendant le siècle qui suit l'histoire décrite dans ses livres –il semblerait que Newton ait été inspiré du corgi d'un voisin et des chiens d'Elizabeth II.

Même si quelqu'un voulait faire jouer un type de chien «historiquement exact» dans une série qui serait plus pointilleuse sur la vérité historique que celle-ci, ce ne serait pas facile: presque toutes les «races» de chien ont énormément changé au cours des 200 dernières années. Le Dr Alison Skipper, vétérinaire titulaire d'un doctorat d'histoire sur la santé des chiens de race (et dont la mère élevait des corgis dans les années 1950), m'a expliqué que les corgis d'aujourd'hui ont des dos beaucoup plus longs et des pattes plus courtes que leurs ancêtres qui vivaient ne serait-ce qu'il y a un siècle.

De même, les spitz nains de race actuels ne sont pas les mêmes que ceux, du même nom, que possédait la reine Charlotte, qui aimait réellement les chiens –un des points de convergence entre les années 1810 de La chronique des Bridgerton et notre monde à nous. La romancière Frances Burney, «gardienne de la garde-robe» de la reine Charlotte dans les années 1780, relate dans son journal les ordres donnés par la reine de s'occuper de son cortège de chiens de compagnie.

Incarnations

En tant que spécialiste de l'histoire canine, je trouve plus intéressant que des chiens apparaissent dans cette série télévisée en jouant des rôles que les personnes vivant dans les années 1810 reconnaîtraient et comprendraient. La meute de spitz nains choyés par la reine Charlotte est un signe de fortune, de luxe et de féminité de l'élite. Mais ces chiens représentent également son isolement émotionnel et la médiocrité de ses relations personnelles (dans la série, son couple se dégrade à mesure que la santé mentale de son mari, George III, décline). Les romans du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle regorgent de chiens de compagnie qui remplissent exactement les mêmes fonctions.

Les corgis étant des chiens d'utilité d'un format assez réduit, ils ne sont pas trop gros pour être mignons. Par ailleurs, ils ne portent pas le stigmate d'excès de féminité sous-entendu dont pâtissent les petits chiens de compagnie (même encore au XXIe siècle), ce qui en ferait des compagnons inappropriés pour une héroïne «non-conventionnelle» qui parle franc et chevauche hardiment comme Kate Sharma (ou Kate Sheffield, son équivalent dans le livre).

Les auteurs contemporains plaisantaient souvent en disant que pour conquérir le cœur d'une dame, il fallait gagner l'affection de son animal de compagnie préféré.

Nous associons toujours les mini-chiens (comme les spitz nains de la reine Charlotte) aux femmes qui dépensent leur argent, leur temps et leur attention de façon frivole au détriment des autres; association déjà fermement ancrée dans les mentalités au XVIIIe siècle.

Mais la relation affectueuse entre Kate et Newton aurait également été familière à ceux qui vivaient pendant la vraie Régence, pour toutes sortes de raisons. Chien très aimé, Newton est dorloté par sa maîtresse. C'est une bête plutôt replète, à la fois dans le livre et dans l'adaptation de Netflix, caractéristique que se voyaient souvent reprocher leurs maîtresses.

Cependant, ce fut également une période durant laquelle posséder un animal de compagnie commença à être vu sous une lumière plus positive. La gentillesse envers les animaux était de plus en plus considérée comme une qualité importante –un signe d'humanité, même– et les relations étroites et amicales entre les chiens et leurs maîtres étaient fréquemment célébrées.

Les propriétaires de chiens du début du XIXe siècle reconnaissaient et louaient eux aussi la «sagacité» (l'intelligence naturelle) de leurs chiens, tout comme Kate respecte le jugement de son chien Newton vis-à-vis des humains. Dans la série, il n'apprécie pas beaucoup le héros, Anthony Bridgerton –en tout cas pas au début. Les auteurs contemporains plaisantaient souvent en disant que pour conquérir le cœur d'une dame, il fallait gagner l'affection de son animal de compagnie préféré.

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Par conséquent la dernière scène de la saison 2 de La chronique de Bridgerton, dans laquelle Anthony, Kate et Newton –l'anachronisme sur pattes– jouent au croquet tous ensemble, est fidèle à l'esprit, sinon à la lettre, de l'histoire. À l'aune des critères de Bridgerton, il n'y a rien à redire.

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