Politique

Un second tour présidentiel plus compliqué pour Macron que pour Le Pen

Temps de lecture : 8 min

Les deux protagonistes ont une douzaine de jours pour convaincre des électorats défavorables de les rejoindre. Un exercice qui, pour le président sortant, s'avère plus difficile qu'en 2017.

L'annonce des résultats du 7 mai 2017, projetée sur un écran géant au Stade Vélodrome de Marseille. Cette fois, les écarts semblent nettement plus réduits. | Boris Horvat / AFP
L'annonce des résultats du 7 mai 2017, projetée sur un écran géant au Stade Vélodrome de Marseille. Cette fois, les écarts semblent nettement plus réduits. | Boris Horvat / AFP

Bis repetita placent... Pourtant, il n'est pas sûr que certaines choses répétées deux fois plaisent autant que ça à tout le monde. Après 2017, pour la seconde fois, donc, Emmanuel Macron et Marine Le Pen vont s'affronter au tour ultime de l'élection présidentielle, la mère des batailles électorales sous la Ve République.

Mais pendant un instant, au cours de la soirée électorale, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon ont cru que la remontée in extremis de leur champion allait lui permettre de damer le pion à la candidate d'extrême droite. La raison: les bureaux de vote de certaines grandes villes qui fermaient à 20h (et non pas à 19h comme dans beaucoup de communes rurales) laissaient apparaître une différence de score importante au profit du candidat «insoumis».

Finalement, l'écart entre la deuxième (8.136.369 voix et 23,15% des suffrages exprimés) et le troisième (7.714.949 voix et 21,95%) s'est stabilisé à 421.420 voix au terme du dépouillement complet des bulletins de vote. La première place revenant à Macron avec 9.785.578 suffrages et 27,84%. Pour mémoire, Valéry Giscard d'Estaing l'avait emporté face à François Mitterrand au second tour de la présidentielle de 1974 avec une avance de 424.599 suffrages exprimés, soit 50,81% contre 49,19%.

Ce score de second tour reste jusqu'ici le plus étroit de toutes les confrontations présidentielles finales de la Ve République. VGE avait gagné grâce au vote des électeurs et des électrices d'Outre-mer. Coïncidence ou clin d'œil de l'histoire, près de cinquante plus tard, Mélenchon a fait un tabac dans ce même électorat (Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Guyane) au premier tour de 2022.

L'émergence des «votes utiles» du premier tour

Le simple exposé de cette situation montre que les protagonistes du second tour de la présidentielle ne sont pas deux mais au moins... trois. Il y a bien sûr celui qui voudrait renouveler son bail à l'Élysée et celle qui aspire à en signer un, mais il y a aussi celui dont les deux précédents veulent se partager les précieuses dépouilles –si l'on peut qualifier ainsi, sans être désobligeant, l'électorat du chef de file historique des «insoumis». Car c'est bien la problématique qu'ils ont à résoudre après ce premier tour qui avait toutes les caractéristiques d'un second.

En effet, ce n'est pas seulement à un «vote utile» indéniable en faveur de Mélenchon auquel on a assisté, le 10 avril, mais aussi à des «votes utiles» au profit de Macron et Le Pen qui ont siphonné l'électorat d'autres candidats et candidates. Si le leader de La France insoumise a capté une partie du vote –surtout du vote des jeunes de moins de 35 ans où il est le plus fort– qui aurait pu se porter sur les trois autres protagonistes de gauche (l'écologiste Yannick Jadot, le communiste Fabien Roussel et la socialiste Anne Hidalgo), le président sortant et la représentante d'extrême droite ont bénéficié du même phénomène d'aspiration, au détriment de Valérie Pécresse pour le premier et d'Éric Zemmour pour la seconde.

Et cela c'est déroulé dans les derniers jours de la campagne, si l'on en croit les enquêtes sur les intentions de vote. Ce mouvement de voiture-balai semble même avoir été sous-estimé par les instituts de sondage en ce qui concerne le candidat de la gauche de la gauche, puisqu'il était encore donné généralement à moins de 20% à quarante-huit heures du scrutin. Une campagne de proximité efficace auprès de cet électorat jeune, moins enclin que les autres à se déplacer dans les bureaux de vote, lui a permis de percer ce plafond et d'améliorer son score de 2017 qui s'était établi à 19,58% des suffrages exprimés.

Le paysage électoral présente une tripartition

Manifestement, une partie de l'électorat de droite a abandonné la présidente Les Républicains d'Île-de-France pour se concentrer sur un «vote utile» en faveur de Macron. Le résultat de ce transfert massif est une catastrophe industrielle pour Pécresse qui s'échoue à la cinquième place. Elle obtient un score plus de quatre fois inférieur à celui de François Fillon qui avait terminé troisième en 2017: 4,78% contre 19,58%.

Battue au second tour en 2012 (François Hollande contre Nicolas Sarkozy), éliminée dès le premier en 2017 et 2022, la droite parlementaire et républicaine va entamer son troisième quinquennat loin du pouvoir suprême. Du jamais vu pour elle!

Même phénomème à l'intérieur de la sphère d'extrême droite où Le Pen a petit à petit repris les voix que lui avait subtilisées Zemmour au cours des mois précédents. L'ancienne présidente du Rassemblement national –Jordan Bardella assure la présidence par intérim– a bénéficié, elle aussi, d'un «vote utile» qui s'est accentué en fin de campagne. Celui-ci a eu pour conséquence de dégonfler la bulle des intentions de vote qui s'étaient portées sur l'ancien polémiste de CNews. Conséquence, il passe largement sous la barre des 10%, en recueillant 7,07% des suffrages exprimés, soit 2.485.935 voix.

Dans cette chasse aux voix, Le Pen bénéficie d'un avantage certain sur Macron.

Au sortir du premier tour, le paysage électoral présente donc une tripartition –extrême droite dominée par Le Pen, axe central canalisé par Macron et gauche radicale conduite par Mélenchon– d'où sont exclues les deux formations de gouvernement qui ont structuré la vie politique des quarante dernières années de la Ve République, à savoir Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS).

L'ouverture de la chasse aux voix d'ailleurs

Ces deux partis ont toujours une assise locale (municipale, départementale et régionale), mais ils ne disposent plus d'un socle national leur permettant d'accéder aux plus hautes fonctions de l'État. Est-ce transitoire ou définitif? Difficile de répondre avec pertinence et certitude à la question. Tout au plus peut-on remarquer que d'autres grands partis, les Radicaux et le Parti communiste, ont emprunté, dans un passé plus ou moins éloigné, ce chemin d'effacement national, en demeurant des «partis locaux».

En tout état de cause, cette situation nouvelle place l'actrice et l'acteur du second tour dans une situation curieuse et inédite: celle d'aller chercher des voix dans le réservoir le plus important qui a été éliminé au premier tour, celui de Mélenchon, c'est-à-dire celui qui idéologiquement et sur le plan programmatique est le plus éloigné des projets des deux protagonistes restant en lice.

L'électorat de la droite parlementaire est partagé, grosso modo, en trois tiers pour le second tour.

Encore faut-il souligner que dans cette chasse aux voix, Le Pen bénéficie d'un avantage certain sur Macron, celui de pouvoir compter, sans effort et sans concessions sur son programme, du report d'une écrasante majorité des voix de Zemmour, soit 75% à 85% de cet électorat qui, rappelons-le, représente près de 2,5 millions de voix. Ce chiffre montre qu'elle est en meilleure posture qu'en 2017, année où elle ne disposait que de la réserve de voix de Nicolas-Dupont Aignan (1,7 million de voix) qui, cette fois encore, appelle ses partisans (725.356 voix) à voter pour elle.

L'électorat de Pécresse se partage en trois tiers

Dès les premières estimations fiables connues après 20h, le 10 avril, les personnalités éliminées ont, dans leur grande majorité, mis à part Zemmour et Dupont-Aignan, appelé à «faire barrage à l'extrême droite», le 24 avril, sans pour autant se prononcer tous en faveur de Macron. Ou, quand elles l'ont fait, comme Pécresse, c'était plus à titre personnel qu'au nom de leur parti. Pour preuve, Éric Ciotti, représentant de l'aile située le plus à droite chez LR et candidat battu au second tour de la primaire interne de ce parti, n'a pas tardé à faire savoir qu'il ne votera pas pour le président sortant.

Les instituts de sondage montrent, d'ailleurs, que l'électorat de la droite parlementaire est partagé, grosso modo, en trois tiers pour le second tour: un tiers pour Macron, un autre pour Le Pen et un dernier pour l'abstention, le vote blanc ou nul.

Bien que Yannick Jadot (dont le score est proche de celui de Pécresse, soit 1,6 million de bulletins) n'ait recueilli aucun applaudissement de son auditoire militant quand il a fait part de son choix en faveur de Macron pour le second tour afin de barrer la route de Le Pen, les projections présumées du report des voix écologistes sont très différentes de celles de LR. En effet, la majorité de cet électorat (plus de 50%) se reporterait sur Macron alors qu'une minorité (autour de 5%) opterait pour Le Pen. Un très gros tiers refuserait cette alternative qui semble être le choix de Sandrine Rousseau, finaliste battue de la primaire d'Europe Écologie-Les Verts (EELV) et proche des positions de Mélenchon.

Front anti-Macron contre retour du front républicain

Pour les deux protagonistes de la joute finale, le gros morceau reste évidemment l'électorat «insoumis» dont on peut facilement comprendre la tristesse après ce troisième échec de son champion alors qu'il était près du but, contrairement à 2017 où il avait terminé quatrième. Ces voix qui peuvent faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre sont en ligne de mire.

La difficulté pour Le Pen et Macron est d'en capter le plus possible sans affoler leur électorat du premier tour et sans dénaturer leur projet politique. À cette aune, la tâche est compliquée pour les deux mais peut-être un peu plus pour le chef de l'État en exercice, qui a dû affronter un «front anti-Macron» agrégeant le Rassemblement national et La France insoumise tout au long de son quinquennat.

La question est de savoir si un «front républicain» qui ne dit pas son nom peut renaître de ses cendres.

Là aussi les intentions de report de voix manifestées par les «insoumis» mettent en évidence, selon les instituts, une proportion significative d'électeurs et d'électrices (de 20 à 30%) qui choisiraient un vote à l'extrême droite au second tour. Sans que cela apparaisse aux yeux des intéressés, aussi paradoxal que ce soit, comme flirtant avec la politique du pire. Le niveau de rejet de Macron dans une partie de cet électorat est tel (comme c'est le cas également dans une grosse frange de l'électorat de Fillon de 2017) que le bulletin Le Pen est devenu le seul véhicule de leur colère.

Le problème est qu'au moment du décompte des voix, il n'y a pas d'instrument de mesure sociologique ou scientifique permettant de séparer la colère de l'adhésion. La bénéficiaire prendra tout sans faire de tri. À l'inverse, un tiers de cet électorat se résoudrait à voter Macron (sans doute par dépit), et là aussi le bénéficiaire ne fera pas de tri.

Même si les premières projections des instituts de sondage donnent une avance au vainqueur de 2017, celle-ci n'est pas très épaisse et, en tout cas, elle a considérablement fondu en cinq ans. En fait, tout est encore possible: l'espoir pour les uns (qui se trouvent dans les deux camps) ou le pire pour les autres (qui se trouvent également dans les deux camps).

Face aux inquiétudes diverses, surtout en matière européenne, que suscite l'hypothèse d'une victoire de la représentante de l'extrême droite qui masque son ambition de déconstruction de l'Union dans sa forme actuelle, la question est de savoir si un «front républicain» qui ne dit pas son nom peut renaître de ses cendres malgré la banalisation politique dont a fait l'objet la fille du cofondateur du Front national pendant cette campagne présidentielle.

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