Société

Daniel Conversano, chantre d'une fachosphère antisémite et décomplexée

Temps de lecture : 5 min

Pendant trois ans, les journalistes Delphine-Marion Boulle et Valentin Pacaud ont enquêté sur le groupuscule identitaire Les Braves et son fondateur, le YouTubeur Daniel Conversano, au discours complotiste teinté d'un antisémitisme à peine voilé.

Daniel Conversano | Capture d'écran Daniel Conversano via YouTube
Daniel Conversano | Capture d'écran Daniel Conversano via YouTube

Débarrassée de son apanage antisémite par l'écrivain Renaud Camus, la théorie du «grand remplacement» est sortie de la marge de l'extrême droite pour conquérir les masses. Nouveau visage d'un suprémacisme français, Daniel Conversano prône le communautarisme blanc, le natalisme, et un repli identitaire extrême. Si en public il se montre très prudent sur ses propos, en privé en revanche, l'antisémitisme n'est jamais bien loin.

Durant trois ans, Delphine-Marion Boulle et Valentin Pacaud ont infiltré son groupe Les Braves et lui ont consacré une enquête, Au nom de la Race, aux éditions Robert Laffont.

Nous en publions ici deux extraits.

«Posons la question du judaïsme, ce qu'il faut penser des Juifs»[1], commence ainsi Daniel Conversano dans son discours d'introduction au camp d'été 2019. «La meilleure stratégie concernant les Juifs à un niveau médiatique, c'est d'en parler le moins possible. C'est-à-dire, on ne te pose pas la question, tu n'en parles pas. Quand tu fais un camp raciste où les non-Blancs ne sont pas acceptés –et la police le sait et essaie de nous coincer, les médias qui se sont penchés sur nous le savent et les gens de la dissidence le savent–, eh bien, tu fais chier les juifs de gauche.» Interrogé sur ces propos, Daniel Conversano nous assure ne pas s'en souvenir: «Je ne sais pas quoi répondre parce que je me rappelle pas avoir dit ça»[2], se défend-il en précisant que, s'il l'a dit, ça devait être de manière ironique.

La remarque de Daniel Conversano souligne une croyance largement répandue dans l'extrême droite, celle d'un complot mondial organisé qui, par le cosmopolitisme, l'abolissement des frontières et l'exaltation de l'immigration, participe de la dissolution des peuples autochtones au nom d'un métissage des hommes et des femmes. Dans cette perspective, organiser un camp d'été par et pour les Blancs est «le meilleur acte antisémite qui soit»[3], triomphe Conversano, une fois de plus sous les rires amusés de son audience. Après tout, les juifs, eux non plus, ne sont pas blancs.

Cette remarque va a contrario du Daniel Conversano que l'on connaît: très précautionneux sur les sorties antisémites ces dernières années. Il dit même précisément penser le contraire: «Je ne suis pas raciste au point de croire, contrairement aux réconciliés et autres antisionistes obsessionnels, que les Maghrébins sont tous stupides et qu'ils agiraient tel qu'ils agissent parce qu'ils sont manipulés dans une sorte de mind control piloté par le Grand Israël depuis Saturne.»[4]

«Vous savez, nous devons être prudents, parce que, lorsque l'on parle des juifs, on peut aller en prison.»
Daniel Conversano

Si le déplacement de Daniel Conversano hors des sphères antisémites peut paraître sincère, il est avant tout d'ordre pragmatique, pour éviter les ennuis judiciaires. «L'antisémitisme peut, certes, amener à l'exclusion sociale, c'est certain, et à différents procès –mais ces derniers ne vous conduisent que très rarement derrière les barreaux […]. En revanche, et pour aller droit au but, la critique de l'islam, quand elle est sans concession, peut vous conduire à la mort. Vous êtes menacés dans votre intégrité physique et c'est complètement différent.» Serait-ce aussi une adaptation aux contraintes posées par les réseaux sociaux des GAFAM? Certainement, et lui-même l'assume: «Je me suis défini face à Soral comme un arabo-sceptique: c'est une euphémisation de la réalité auxquelles me contraignent les conditions d'utilisation de YouTube.»

Toujours est-il qu'en tenant ce discours au camp, le fondateur des Braves construit «une séparation radicale, une altérisation de deux populations[5], analyse Samuel Bouron, chercheur à Science Po et spécialiste de l'extrême droite. Une qui serait fondamentalement différente des juifs; et une population juive qui est réifiée et assimilée à leurs opposants politiques –les gauchistes, les journalistes, les politiques.» L'antisémitisme de Daniel Conversano construit en fait «une vision où il sépare le monde des Blancs, et les autres», estime Samuel Bouron qui voit dans cette séparation «le moyen de résister à ce qui est perçu comme une invasion, qui est l'idée qu'il y aurait une décadence à l'œuvre et que la seule manière de la contrer serait de se redéfinir en tant que juif non blanc».

Le Grand Remplacement est aussi au cœur d'une réunion à laquelle participe Daniel Conversano. Les autres participants sont le groupuscule britannique Patriotic Alternative, le Parti social nationaliste syrien et le réseau d'obédience néo-nazie Mouvement de résistance nordique. La vidéo de cette réunion est publiée par le leader de Patriotic Alternative le 20 mars 2021 sur la plateforme Bitchute. Les quatre leaders échangent pendant près de deux heures sur la situation en Syrie mais plus largement sur la situation au Proche et au Moyen-Orient et le rôle d'Israël.

Les propos ne sont pas teintés d'antisémitisme, «ils sont carrément antisémites, vous voulez dire!»[6] souligne Daniel Conversano lorsqu'on l'interroge sur sa participation. Car c'est la version chimiquement pure du Grand Remplacement qui se déploie sous les yeux du spectateur, l'originale, celle où les élites juives dominent la planète et organisent l'invasion du monde blanc pour créer des métis soumis au nouvel ordre mondial. L'hypothèse présentée durant la réunion va encore plus loin: Israël pousserait les nations occidentales à faire la guerre au Moyen-Orient pour déstabiliser celui-ci, étendre son territoire et provoquer l'immigration en Occident.

On peut entendre Simon Lindberg, le représentant suédois du MRN, expliquer qu'il faut en premier lieu résoudre la question sioniste, une question clé à ses yeux quand on parle de la paix au Moyen-Orient (en Syrie) et dans le monde. «On peut voir à travers notre histoire, à travers leur religion, que leur rêve, leur but est de dominer le monde», lance-t-il en évoquant tour à tour le sionisme, l'occupation du territoire palestinien, l'influence des juifs sur les «globalités». Pour lui, le constat est simple: «Si nous voulons la paix au Moyen-Orient, si nous voulons la paix dans le monde, si nous voulons que notre peuple, nos peuples soient libres, nous devons résoudre cette question définitivement.»[7]

Quand on lui demande à son tour son avis, Daniel Conversano botte en touche. «Vous savez, nous devons être prudents, parce que, lorsque l'on parle des juifs, on peut aller en prison», explique-t-il à ses interlocuteurs, avec un sourire à peine dissimulé. Et voilà notre YouTubeur qui se lance dans un «en même temps» habile, distribuant les bons points à Zemmour ou Finkielkraut, et les mauvais points aux juifs qu'il juge de gauche, pro-immigration ou bellicistes tel un Bernard-Henri Lévy. Il se montre donc mesuré dans ses propos mais ne condamne pas pour autant les autres participants.

Il regrette en revanche sa participation à l'événement. «C'était une émission à la con.» Selon lui, il a été invité à la dernière minute et ne connaissait qu'un seul participant, Mark Collet [le leader de Patriotic Alernative, ndlr], «et encore, que de nom!». Il ajoute: «C'est marrant que vous me parliez de cela, parce que le lendemain on en a discuté avec les Braves, on s'est dit: “Putain, si c'était à refaire, on ne l'aurait pas fait”.»[8]

1 — Camp d'été Suavélos, 12 au 16 juillet 2019 Retourner à l'article

2 — Entretien contradictoire avec Daniel Conversano, 20 décembre 2021 Retourner à l'article

3 — Camp d'été Suavélos, 12 au 16 juillet 2019 Retourner à l'article

4 — «Sujets de fond - Islam, la cause ou la conséquence?» Daniel Conversano, Youtube, 3 février 2020. Retourner à l'article

5 — Entretien avec Samuel Bouron, 27 août 2021 Retourner à l'article

6 — Entretien avec Daniel Conversano, le 25 août 2021 Retourner à l'article

7 — «The State of the Conflict in Syria», Mark Collet, Bitchute, 20 mars 2021 Retourner à l'article

8 — Entretien avec Daniel Conversano, le 25 août 2021 Retourner à l'article

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